Voyage à Izieu : Témoignage de Paul

Le témoignage de Paul (Lycée Condorcet, Paris)

 

Izieu

Le registre est là, devant moi. Ouvert sur une page où les noms sont comme sertis dans le papier, qu’on devine fin comme filigrane. Je tourne avec précaution les pages jusqu’à celle recensant les déportés du convoi n°71. Mon doigt la parcourt, puis s’arrête sur un nom, familier depuis la veille : Georges Halpern, huit ans. Cette bouille joviale qu’on avait vue sur la grande photographie à l’entrée du mémorial, c’est la sienne ; les lettres, gorgées d’amour pour ses parents dont il est séparé et de délicieuses fautes d’orthographes, ce sont les siennes. Nous les avons vues ces archives, témoins d’un bonheur sincère malgré l’exil auquel, « parce qu’à prononcer leurs noms sont difficiles », quarante-quatre enfants et six adultes, furent condamnés. Et l’exil semble un mot si frêle face au Vrai.

Lorsque l’on arrive à Izieu, où ces enfants étaient accueillis et hébergés, rien dans le splendide paysage qui nous saute aux yeux de façon presque brutale ne laisse place à l’appréhension, quasi préméditée. La pelouse, grasse, abondante et piquée de pâquerettes est luisante ; elle grouille de grillons et de sauterelles. Plus loin, un verger touffu profite du panorama, grandiose. Des vaches et des baudets pensifs nous regardent arriver, plissant les yeux à cause de la lumière. Trônant au dessus de tout ceci, la maison, imposante, semble surveiller elle aussi notre arrivée.


Une première exposition nous est présentée dans un bâtiment proche aux allures de grange protocolaire, elle regroupe des informations contextuelles qui détaillent scrupuleusement la rafle du 6 avril 1944, les itinéraires des familles juives traquées et l’arrivée des enfants à la maison d’Izieu. Izieu, colonie de réfugiés dont l’âge varie entre dix-huit et quatre ans. Un gosse de quatre ans, gazé immédiatement, après un voyage de plusieurs milliers de kilomètres dans un wagon à bestiaux. Le ton est donné. A l’étage, des documents d’archives sont exposés. Fiche biographique de Klaus Barbie, Lois de Vichy sur le Statut des Juifs, Rapports d’officiers SS après la fusillade de Miron Zlatin, éducateur à Izieu et Arnold Hirsch, dix-sept ans, photographies, presque obscènes tant elles sont distancières, de gamins crevant du typhus dans les rues surpeuplées du ghetto de Lodz. La nausée se fait sentir, je sors en vitesse m’emplir les poumons, les yeux et les narines de cet air réparateur, foisonnant de vie que respiraient chaque jour les enfants d’Izieu.

La Maison a beau être reconstituée, le fait en y pénétrant de reconnaître le balcon, l’escalier, la salle de classe que les photos de 1944 restituent pourtant fidèlement me heurte. Ce lieu, délibérément laissé tel quel par endroits respire la mémoire plus efficacement que n’importe quel témoignage. Le paysage idyllique que l’on voit nettement par les fenêtres a changé d’aspect tout à coup, uniquement à cause des vitres un peu gondolées qui le déforment et tordent sa lumière, mettant une frontière ténue mais infranchissable entre le mouvement incessant de la pelouse balayée par le vent et le souvenir figé entre les murs repeints et les lettres encadrées. Malgré ces modifications, le réel ne peut s’empêcher de nous sauter au visage. Une grande pièce, surtout, peinte en rouge ocre, retient mon attention. Elle est vide de tout meuble et contient uniquement les quarante-quatre (quarante-trois, l’un d’eux étant absent faute de document) portraits des enfants raflés. Je la parcours lentement, visage après visage, regard après regard. Tous sont différents à un point tel qu’il paraît difficile de les imaginer ensemble au quotidien. Les yeux sombres de l’adolescent tranchent sensiblement avec les joues grasses du gamin souriant. Tiens, Giorgi Halpern. Sous chaque photographie le nom et les lieux et dates de naissance et mort sont inscrits. « 1944, Auschwitz – Birkenau » revient plusieurs dizaines de fois. Cependant cette fois-ci, la dignité de ces enfants est conservée. Ils possèdent un nom, un visage, bref ils existent. Mes yeux hagards restent secs. Nous sommes à l’endroit exact où ils se trouvaient quelques dizaines d’années plus tôt, si près d’eux, cernés par leur présence et pourtant si loin. Une autre époque, une autre vie, un même lieu. Nous marchons où ils marchent, ne sommes pas où ils ont été.

Le lendemain, au musée de la Résistance de Lyon, l’audioguide grésille « Maréchal nous voilà » pendant qu’un couloir sombre fabriqué de toute pièce nous engloutit. Au fond d’un renfoncement, éclairé par une lumière blafarde se trouve un registre épais. Convoi n°71, Halpern Georges, huit ans. Destination : Auschwitz Birkenau. Ici visible comme un grain de sable statistique de l’holocauste, ce nom est désormais attaché à une identité, une vie, un visage.

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