Editorial du journal d’octobre 2020

20 octobre 2020

Une rentrée particulière 

Septembre 2020, les élèves retournent à l’école après une séquence inédite liée à la pandémie. Nous sortons du silence, les yeux fixés vers la salle d’audience où se déroule le procès des attentats de janvier 2015. Avec l’attente que cette réponse judiciaire aux crimes terroristes remette du sens dans le chaos. Au moment de boucler ce numéro, l’attaque devant les anciens locaux de Charlie assène encore le geste terroriste : “ne pensez plus, ayez peur”. Essayons de comprendre pour se défaire de la sidération.

Ennemi invisible, rentrée incertaine

La menace COVID a suspendu le temps, immobilisé le pays durant le confinement, tenu les professeurs et les élèves loin des classes et des sorties au cinéma ou au musée. La rentrée 2020 a lieu sur fond d’incertitude. Rentrée voulue normale après les deux mois de confinement strict et la reprise en pointillés avant les vacances. Depuis le 1er septembre, les élèves sont dans les classes avec les professeurs et l’inquiétude d’une nouvelle vague de contamination. Le décompte des écoles et des classes fermées s’égrène chaque jour. Il est pour l’instant dans des proportions non alarmantes. Pourrons-nous accueillir les classes inscrites aux premières séances le 13 octobre et le 17 novembre ? Le cinéma Beau Regard reste notre fidèle partenaire et accueillera les spectateurs dans le respect des règles sanitaires si les sorties sont autorisées. Les chefs d’établissement peuvent s’engager sur le principe de sorties mais nullement sur des dates. L’ennemi invisible rode toujours, les visages masqués le signifient.

Retour sur les attentats terroristes, mise en scène de la terreur

Un autre ennemi, spectaculaire, se rappelle à nous, cinq ans après. Le 2 septembre 2020 a commencé le procès des attentats de janvier 2015 : Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hyper Cacher. Les auteurs, Amedy Coulibaly et les frères Kouachi sont morts lors des assauts. Quatorze accusés comparaissent devant la cour d’assise spéciale. Trois sont absents : les frères Belhoucine, soutiens opérationnels, présumés morts, Hayat Boumeddiene, épouse d’Amédy Coulibaly et pionnière du djihad féminin serait en fuite dans l’ouest syrien. Les onze accusés présents sont des seconds couteaux, ils ont participé à la recherche et l’acquisition d’armes, de véhicules ou de matériel. Quelle sera la valeur de ce procès sans les auteurs des crimes ? Pascale Robert-Diard et Henri Seckel répondent ainsi dans Le Monde du 10 septembre qui rapporte le récit des survivants. : “Le poids des morts, le miracle des mots”.

Le rituel judiciaire a débuté par l’interrogatoire de personnalité des onze accusés présents. Leur parcours délinquant les a rendus familiers de cet exercice. Le principal accusé poursuivi pour complicité de crimes raconte sa carrière : “J’suis entré dans la délinquance et j’ai jamais travaillé. Je voulais de belles choses, c’est tout. … Je me suis mis à l’escroquerie, je veux mourir riche”. “Converti à l’Islam” alors que ses parents sont musulmans, il explique : “Je suis croyant. Je fais mes cinq prières par jour. Je fais mes conneries à côté. Je mélange pas, c’est tout. (…) Comme tout le monde. Les juifs et les chrétiens, ils font des prières et des péchés à côté.”

Un tableau qui vise à effacer toute connaissance et complicité avec les auteurs des crimes. Juste des relations ordinaires de hors la loi et le déni ordinaire devant la justice. Le travail des juges et des avocats consistera à établir la part de complicité intellectuelle et matérielle avec les auteurs des massacres.

Contrechamp, mardi 8 septembre, les rescapés “victimes sans blessure apparente” témoignent. Leurs silences et leurs mots poignants disent la violence et l’horreur qu’ils revivent dans l’enceinte de la cour d’assises spéciale. L’effroi face à l’excitation des terroristes atteignant leur but, tuer les auteurs des caricatures. Le numéro spécial de Charlie Hebdo du 2 septembre 2020 reproduit la caricature de Mahomet pleurant “débordé par les terroristes” et disant “c’est dur d’être aimé par des cons”.

Ce dessin encadré du titre énorme “Tout ça pour ça” dit l’insupportable du massacre perpétré après 10 ans de menaces. Massacre accompli dans le joyeux bureau de la rue Nicolas Appert. Le récit des survivants tente de rendre compte d’un abime entre l’esprit humain, généreux et tolérant de Cabu, Charb, Wolinski, Bernard Maris, Tignous, Elsa Cayat, Honoré et Mustapha Ourrad et l’aveuglement furieux des terroristes.

Cet abîme d’ignorance et de violence aveugle, on l’entend dans le récit de Sigolène Vinson. Elle dit ces secondes qui ont duré une éternité pendant lesquelles elle a été face au tueur. Blessée, elle tente de se cacher derrière un muret, mais un des deux frères la voit. Mustapha Ourrad, le correcteur subtil et lettré tombe, mortellement touché. “J’avais accepté de mourir, je pensais que c’était mon tour.” dit Sigolène Vinson. Le tueur, l’arme contre son front, la regarde “d’un regard doux” et interrompt son geste pour lui dire qu’il ne tue pas les femmes. Ils viennent de tuer Elsa Cayat. Puisqu’il ne la tue pas, elle doit lire le Coran. A la barre, ce jour-là, elle ajoute “Vraiment je suis désolée d’avoir cru qu’il était doux”. Un instant, parmi des centaines d’autres revécu dans l’enceinte du tribunal, qui condense la logique aveugle et meurtrière des islamistes qui prétendent imposer par les armes, leur interprétation de la religion.

Un procès pour l’histoire

Ces témoignages comme l’intégralité du procès sont filmés. En France, depuis 1954, les caméras n’entrent plus dans les prétoires, la justice n’est pas un spectacle. Cette captation ne sera pas diffusée mais versée aux archives historiques de la justice. Les symboles visés, la liberté de la presse, une représentante de l’ordre et la communauté juive, justifient cette captation. Il ne s’agit pas de donner en pâture au public des moments tragiques pour susciter l’émotion comme le font de nombreux médias mais de constituer des archives, témoins de l’Histoire. Après le temps de la guerre contre l’Etat Islamique est venu le temps de la Justice qui met à distance et remet la parole dans des rituels précis pour sortir du cycle de l’hostilité et de la violence guerrière. Denis Salas, dans une tribune datée du 2 septembre analyse le sens de ce procès : “Un procès n’est pas une commémoration qui a vocation à entretenir le souvenir. C’est un moment unique qui donne la réponse de l’Etat de droit à un acte criminel par un verdict. Il convoque à son audience une mémoire vive pour contenir et enclore une souffrance dans un rituel. C’est une façon de purger de cette violence contagieuse la société, d’en purger les effets, de chasser les puissances du chaos. Et si des images de cette guerre seront montrées, elles seront aussi réinterprétées, analysées, dépouillées de leur magnétisme. Manière de dire que cette violence, pour spectaculaire qu’elle soit, n’aura pas le pouvoir d’écrire l’histoire et que ce sont ces audiences nourries de témoignages, qui auront le dernier mot”. Mais pour que le dernier mot revienne à l’Etat de droit, il faudra des chercheurs et des enseignants qui aillent puiser dans ces archives le sens de ces moments de terreur et que le savoir, arme contre l’intolérance soit transmis.

Une mémoire collective fragile

Au cours des cinq ans écoulés depuis les attentats, la mémoire collective s’est modifiée. Progressivement, les attentats de janvier ont été effacés par ceux du 13 novembre. Une recherche transdisciplinaire auprès de mille volontaires s’est donné pour objet de mesurer la mémoire collective des attentats sur 10 ans. Cinq ans après, malgré la manifestation historique du 11 janvier qui a rassemblé une foule considérable autour de symboles, journaliste, policier, juif, le souvenir des 7, 8, 9 janvier s’est effacé. Les attentats de novembre demeurent dans les mémoires, ils n’ont pas touché des symboles mais un “nous” auquel chacun s’identifie. On peut craindre que l’évocation des attentats de novembre 2015 efface bientôt ceux de janvier. C’est pourquoi ce procès et sa captation intégrale sont nécessaires. Robert Badinter dans Libération du 15 septembre revient sur la loi de 1985 qui autorise la captation des audiences historiques. Il a élaboré cette loi lorsqu’il était garde des Sceaux et que Klaus Barbie a été livré à la France par la Bolivie. Le procès de Nuremberg a été pour lui le fondement de la justice pénale internationale. Il ne s’agissait pas de voir l’aveu du crime mais “ la production en justice de la préparation, de la décision et de la commission du crime par les nazis.” Grâce à cette loi, la captation devient possible pour tout procès présentant “un intérêt pour la construction d’archives historiques de la justice.

Des images à valeur pédagogique.

Bientôt, les générations concernées par ces attentats de janvier auront oublié. Le film de ce procès gardera la trace de ces moments revécus dans l’enceinte du tribunal. Du matériau dépassionné afin de répondre aux falsificateurs de l’histoire. Ceux qui voudraient nier toute réalité à ce massacre qui visait la liberté de la presse, les représentants de l’ordre et deux jours après, la communauté juive. Aujourd’hui, dans les classes, et lors de sorties, les professeurs continuent à donner du sens, à construire des digues de savoir contre les torrents de fausses vérités et de haine qui circulent dans les réseaux sociaux.

Racisme antiracisme, où va-ton ?

Dans ce numéro de rentrée, un sujet essentiel n’est pas abordé : le racisme. Aux Etats Unis, la rhétorique outrancière de Donald Trump exacerbe les questions raciales. La mort de Georges Floyd, afro-américain étouffé le 25 mai, sous le genou d’un policier blanc relance le mouvement Black lives matter, né en 2013 contre les violences policières. Donald Trump répond en menaçant de déployer l’armée pour rétablir l’ordre. En France, dans le sillage du mouvement parti des Etats Unis, le comité Justice pour Adama rassemble 20 000 personnes le 2 juin, autour d’Assa Traoré, sœur d’Adama. La manifestation, interdite par la Préfecture s’est terminée par des heurts. Sur le T shirt des manifestants était écrit : « Justice pour Adama, sans justice, vous n’aurez jamais la paix. » Un “vous” inquiétant.

Mémoire 2000 est né sur le terreau de l’antiracisme, dans les années 90. 30 ans après, les nouveaux médias ont profondément modifié la communication et le débat démocratique. Le cyberharcèlement, les messages d’influenceurs ont remplacé le débat d’idées. La cancel culture se propose d’effacer toute opinion contraire à ses dogmes. La question des discriminations liées aux origines et à la couleur de peau est de plus en plus tendue. Il nous parait nécessaire de consacrer notre prochain numéro de janvier à une réflexion approfondie à propos du racisme et des possibles dérives de l’antiracisme dans le monde actuel.

Jacinthe Hirsch


Journal d’octobre 2020 : Les élections américaines de novembre 2020

20 octobre 2020

Ainsi donc, les élections présidentielles de novembre 2020 vont se dérouler dans un contexte de vie sociale, économique et politique désastreux, encore aggravé par une pandémie pratiquement universelle qui noircit sérieusement le tableau.

Un tableau plutôt catastrophique, car, de quelque côté que l’on se tourne, le visage offert par les Etats-Unis est rien moins que déplorable : près de 30 millions de chômeurs, des files interminables aux banques alimentaires, croissance explosive du sentiment anti-capitaliste, avec radicalisation de masse de la classe ouvrière, tout cela dans un climat de violence policière et de racisme anti-noir. On prête de l’argent à des taux toujours plus bas, mais la dette ne cesse de grossir, des millions de personnes réduisent leurs dépenses alimentaires, mais Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, a presque doublé sa richesse depuis le début de l’année, ce brave homme “valant” aujourd’hui 200 milliards de dollars. Et pour couronner ce tableau catastrophique, le bilan de la pandémie aux US dépasse les 200.000 morts….Quelques timides critiques des violences policières, de la compassion, mais pas trop, pour les chômeurs, une augmentation sérieuse des dépenses militaires, avec les patrouilles frontalières chères à Trump. Avec cela, un nouveau décret anti-immigration et un retrait de l’accord de Paris sur le climat signé par 196 pays…

Sur l’autre plateau de l’échiquier politique, les démocrates sont d’une discrétion pathétique, si bien que pour barrer la route à Trump, le tableau est loin d’être réjouissant : le démocrate Bernie Sanders a vite renoncé, même s’il pouvait apparaître comme vainqueur sur le plan des idées. Revient alors à la surface ce bon vieux Joe Biden, ancien vice-président de Barak Obama, âgé quand-même de 77 ans ! Certes, il fait de son mieux, mais paraît tout de même assez limité, malgré l’appui appréciable de son bras droit, Kamila Harris. Rien de très révolutionnaire en plus dans son programme : plus grand accès aux études supérieures pour les classes défavorisées, suppression des dettes étudiantes pour les faibles revenus et les classes moyennes, extension du programme fédéral de couverture santé Medicare en abaissant le seuil d’éligibilité de 65 à 60 ans. On a peine à croire que cela soit suffisant pour déboulonner le bulldozer vulgaire aux cheveux d’or…Sans parler de la politique étrangère, qui n’est vraiment pas le point fort des deux candidats…

Vu de chez nous, ce scrutin présidentiel appelle bien des considérations, en majorité des déceptions et des regrets. Pour la plupart des pays européens, les Etats-Unis d’Amérique, comme on disait alors, c’était le combat pour la liberté, le coup de main décisif des GI pour vaincre les nazis et les cocos, l’appel à la libération et à l’indépendance des pays colonisés, le combat pour les droits de l’homme. Et puis, hélas, le vaisseau américain a chaviré, et nous eûmes les guerres stupides en Afghanistan, au Vietnam, en Irak, avec des conséquences désastreuses pour toute l’humanité. Un sursaut plein d’espoir avec Obama mais le soufflé est hélas retombé, et cette Amérique est devenue désespérante. C’est pourquoi, en souvenir de son passé brillant, et même si l’on n’y croit pas trop, on se doit quand-même d’espérer un sursaut salutaire des Américains pour renvoyer à ses palaces dorés le sinistre et répugnant personnage qui ne peut qu’inspirer le dégoût dans nos populations européennes. Alors, va pour Biden, même si ce n’est qu’un pis-aller… Bien sûr, on ne choisit pas toujours ses amis, mais parfois, on aimerait bien…

Guy Zerhat


Journal d’octobre 2020 : Les anti-masques

20 octobre 2020

Depuis début de la crise sanitaire, le masque est entré dans nos vies. Avec, bien évidemment, un flot de questions polémiques : Cette protection est-elle vraiment efficace? Y en aura-t-il pour tout le monde ? Est-on obligé de le porter à l’intérieur comme à l’extérieur ? Et le comportement parfois surprenant des autorités médicales, parfois contradictoire, n’arrange pas les choses, et accentue même un sentiment de défiance. En fait, beaucoup ne semblent pas intégrer le fait que ceci est dans notre intérêt. Pour eux, il pèse lourd sur nos rapports sociaux au quotidien, en entraînant une “perte de l’altérité “ . Sous le masque, “on perd un peu de soi et des autres”, ce qui “défigure le lien social”. “Dieu, qu’il est laid et pénible! “

Paradoxe : la liberté que réclament nos “anti-masques”, c’est en fait celle de contaminer les autres, surtout les plus âgés. C’est là le produit d’un désengagement civique qui est un des marqueurs de l’individualisme contemporain. Sans compter que ces convictions et cette rébellion les conduit très souvent à des incivilités parfois dramatiques.En réalité, qui sont ces “anti-masques”, dont le profil recoupe souvent celui d’autres rebelles en matière de santé publique, par exemple les “anti-vaccins”. Les anti-masques sont souvent plus jeunes que ces derniers, ils comptent environ 63% de femmes, d’un niveau d’études souvent assez élevé, et sont plus présents parmi les électeurs des partis d’extrême droite et d’extrême gauche. Il y a là, pour eux, une forme de désobéissance à un gouvernement qu’ils n’approuvent pas, ou l’expression d’un rapport de défiance plus large vis-à-vis de l’Etat et de l’Autorité en général. Pour eux, comme dans le problème des vaccins, il y a une collusion certaine entre le Ministère de la Santé, les fabricants de masques, les laboratoires pharmaceutiques, l’ensemble du corps médical et le gouvernement.

La plupart se voient comme une communauté de résistants qui souhaiteraient éveiller les ignorants et arrêter “cette mascarade”. Pour eux, le Covid serait une vaste fumisterie. Ils trouvent beaucoup d’attraits aux théories conspirationnistes, et sont sensibles au “libertarisme”, qui prône un refus très fort de toute contrainte de l’Etat. Ils attachent une importance irréfléchie aux libertés individuelles, et adoptent souvent des attitudes populistes. Donc, ils en viennent à rejeter le masque, cette “muselière” tout juste bonne pour les moutons. En fait, ces belles âmes manifestent une indifférence totale, et même une grande cruauté envers les sujets âgés, les plus menacés par le Covid. Des sujets âgés qui parfois commettent de sacrées imprudences en prêtant la main à certains rassemblements (anniversaires, par exemple) où le Covid trouve plus d’une proie. C’est assez consternant. L’adage qui dit “en me protégeant, je vous protège “ leur est totalement étranger .

Oui, tout cela est consternant, mais c’est ainsi, hélas ! Le sens civique, l’amour de l’Autre, le respect des aînés, voilà bien des valeurs en déshérence… On peut s’en désoler, mais c’est ainsi. Pas très belles, au fond, ces “belles âmes” : c’est donc cela, le monde qu’ils nous proposent ?

Guy Zerhat


Journal d’octobre 2020 : Procès des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, la défense de la liberté d’expression au coeur des réflexions

20 octobre 2020

La cour spéciale de Paris juge depuis le 2 septembre 2020 les quatorze complices présumés des frères Kouachi qui ont commis l’attentat contre Charlie Hebdo (onze personnes tuées) et assassiné le policier Ahmed Merabet, et d’Amedy Coulibaly qui a commis l’attentat contre l’Hyper Cacher (quatre personnes tuées) et assassiné la policière Clarissa Jean-Philippe.

Des mesures de sécurité exceptionnelles ont été prises pour ce procès, alors que Al Qaïda menace de nouveau Charlie Hebdo, après la republication des caricatures de Mahomet le 2 septembre dernier, et que Marika Bret, membre de Charlie Hebdo et protégée en permanence par des policiers, a été obligée de quitter son appartement voilà quelques jours en raison de menaces sérieuses sur sa vie.

Ce procès, dont nous recommandons vivement la lecture des compte-rendus quotidiens sous la plume de l’écrivain Yannick Haenel dans Charlie Hebdo, est essentiel pour les familles des victimes et pour l’Histoire, mais aussi pour la société française toute entière. Comment trois Français – car les frères Kouachi et Amedy Coulibaly sont nés et ont grandi en France, et ils ont été scolarisés à l’école de la République – ont-ils pu devenir des terroristes haïssant la France et les juifs, comme l’a déclaré Coulibaly à Zarie Sibony, rescapée de l’attentat contre l’Hyper Cacher : “vous êtes les deux choses que je déteste le plus au monde : vous êtes juifs et français.” ?

Ce procès permettra d’établir les faits etles responsabilités des quatorze personnes jugées pour complicité matérielle dans les attentats de janvier 2015. Mais la question des responsabilités intellectuelles en France dans la dérive terroriste des frères Kouachi et de Coulibaly (mais aussi de milliers de jeunes Français partis rejoindre Daech et ayant commis des crimes contre l’Humanité en Syrie) doit être examinée. Car comment expliquer que Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique de gauche et de tradition libertaire, athée et antireligieux, dont la rédaction a été de tous les combats contre le racisme, en défense des immigrés et des sans-papiers, des personnes mal logées, soit devenue la cible des terroristes ? Les positions de Charlie Hebdo, sa défense absolue de l’égalité entre les hommes et les femmes, sa défense absolue de la laïcité et du droit de critiquer les religions à travers les caricatures, suffisent-elles à expliquer la haine obsessionnelle des frères Kouachi contre ce journal qui diffusait à moins de 35 000 exemplaires ? Cette question des responsabilités intellectuelles, voire pour lui de la complicité intellectuelle, a été posée frontalement par Fabrice Nicolino, membre de la rédaction de Charlie Hebdo, rescapé d’un attentat islamiste contre un festival du film juif en 1985, et rescapé de l’attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, lors de son audition du 9 septembre. Fabrice Nicolino, élevé dans la mémoire de la lutte contre le nazisme et le fascisme, lui-même antistalinien dans sa jeunesse, a dénoncé “l’aveuglement” et la “pure stupidité” d’intellectuels de gauche qui ont taxé Charlie Hebdo de journal raciste et islamophobe à partir de 2012. Fabrice Nicolino a en particulier critiqué Edwy Plenel, journaliste et fondateur de Médiapart, qui associait Charlie Hebdo à l’essayiste Eric Zemmour, (condamné pour provocation à la haine raciale) et qui qualifiait encore en 2017 une caricature de Charlie Hebdo d’acte “de guerre aux musulmans”. Comme si critiquer une religion en France était interdit. Comme si critiquer les islamistes équivalait à critiquer tous les musulmans… Et Fabrice Nicolino de conclure : “Les attentats de 2015 ont poussé sur un substrat, chacun à sa mesure a joué un rôle détestable. Quand vous attaquez de cette façon des gens comme moi et mes amis de Charlie, vous donnez quitus à ce qui va suivre. Ça, jamais on ne le leur pardonnera”.

C’est dans le cadre du procès de l’attentat de Charlie Hebdo que Maître Georges Kiejman a été l’invité des matins de France Culture (nous vous recommandons vivement l’écoute de l’intégralité de cette émission du 15 septembre dernier). Maître Kiejman et son confrère Richard Malka furent en 2007 les avocats de Charlie Hebdo lors du procès dit des “caricatures de Mahomet “ (leurs plaidoiries ont été publiées dans leur intégralité chez Grasset sous le titre de Eloge de l’irrévérence en 2019). Pour le célèbre pénaliste, le procès de l’attentat de Charlie Hebdo est utile pour les familles des victimes et pour les archives, mais il n’aura pas d’effet sur les partisans de l’islamisme politique et sur la société. “Nous restons une démocratie civilisée qui établissons les faits qui ont conduit à ces assassinats. (…) On a en face de soi des gens qui sont véritablement des ennemis en guerre et qu’il faut traiter comme tel.” Georges Kiejman défend dans cet entretien la liberté d’expression et le droit de critiquer les religions, tout en précisant les limites de cette liberté : on peut critiquer une religion, on ne peut pas critiquer, se moquer, diffamer les croyants. En France, la liberté d’expression et la liberté de la presse sont strictement encadrées dans les limites définies par la loi, contrairement aux pays anglo-saxons où la liberté d’expression est absolue. La diffamation, soit l’allégation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur et qui se révèle faux, ou l’insulte gratuite sont interdites. L’islamo- phobie entendue comme critique de la religion musulmane est autorisée, la haine des musulmans est un délit.

C’est toujours dans le cadre du procès de l’attentat de Charlie Hebdo que Chems-Eddine Hafiz, Recteur de la Grande Mosquée de Paris, a publié une tribune remarquée et remarquable dans Le Figaro du 4 septembre dernier. “ Je veux avant toute chose m’incliner devant la mémoire de toutes les victimes de ces crimes abjects et condamner cette violence, les auteurs de cette barbarie et tous leurs complices opérationnels, idéologiques, politiques et médiatiques. (…) les terroristes peuvent se réclamer de l’islam – je n’ai aucun moyen de les en excommunier – (…) en aucun cas la religion musulmane, dans ses fondements, dans ses textes, hormis dans l’es- prit étriqué de ceux qui font prévaloir le littéralisme, jamais, dis-je, l’islam ne pourrait cautionner des crimes. (…)

Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes: en quoi le meurtre de dessinateurs a fait avancer la cause des musulmans? Et en quoi la destruction et la barbarie peuvent-elles servir l’image de l’islam?”

Qu’ajouter à ces mots et cette tribune admirables ? Sinon qu’une centaine de médias français ont publié le 23 septembre dernier à l’initiative de Riss, directeur de la publication de Charlie Hebdo, une “lettre ouverte à nos concitoyens” pour débattre des menaces qui pèsent sur la liberté d’expression. Si les plus hautes instances de l’Islam français, des intellectuels et la majorité des journalistes défendent enfin explicitement la liberté d’expression et la liberté d’opinion, c’est que l’heure est grave, mais qu’il est aussi des raisons d’espérer.

Rose Lallier


Journal d’octobre 2020 : Rubrique santé, tout ne va pas si mal dans notre pays

20 octobre 2020

Mercredi matin 19 août, j’étais à la montagne dans une maison isolée près de Saint Auban à la limite des Alpes Maritimes à la lisière du parc régional. Je me réveille de bonne heure et ne voilà-t-il pas que je fais une erreur énorme en prenant mon médicament bêta bloquant. Je prends 30mg au lieu de 5mg : 6 fois la dose prescrite !

La notice indique qu’en cas de surdosage ça peut être très grave. Baisse drastique du rythme cardiaque, hypotension et difficultés respiratoires pouvant être fatales dans les cas extrêmes. J’arrive à joindre mon cardiologue. Il me conseille vivement d’entrer en observation dans l’hôpital le plus proche.

Et c’est là que commence mon témoignage. J’appelle le SAMU. En moins de 5 minutes on me passe le médecin coordonnateur. Il confirme la recommandation de mon cardio- logue et décide de me faire hospitaliser à Grasse. Il coordonne tout. Les pompiers de Saint Auban sont là en moins de 15 minutes. Premier examen. Transport jusqu’à un point intermédiaire où m’attend une deuxième ambulance des pompiers de Cabris pré- positionnée, les pompiers de Saint Auban ne pouvant pas s’éloigner trop longtemps de leur base au cas où ils auraient un autre appel. Transport jusqu’à Grasse avec surveillance de la tension et du rythme cardiaque. Admission aux urgences avec prise en charge immédiate. L’urgentiste avait déjà les renseignements essentiels. Auscultation, prise des paramètres (rythme, tension, saturation oxygène), électrocardiogramme, anamnèse. Test Covid, analyse biologique et hématologique. Décision de prise en charge par le service de cardiologie. Reçu presque immédiatement par le cardiologue. Echographie, auscultation plus approfondie. Décision d’admission pour traitement antagoniste et observation pour 48 h si tout va bien. Pas d’attente… pour la chambre et la mise en place de la perfusion et pompe doseuse d’un médicament antagoniste du bêta bloquant. Personnel attentif et bonne humeur dans le service.

J’ai mis un bon moment à trouver le sommeil et dans la nuit je me suis senti partir doucement vers les ténèbres. Et puis, je me suis réveillé brutalement en sueurs. J’ai pris une conscience encore plus forte que chaque jour nouveau est un cadeau, un bonus et qu’il faut le déguster comme il se doit. Après 24 heures tout est rentré dans l’ordre. Encore 24 h d’observation et je suis sorti pour une nouvelle vie.Voilà… ça ne marche pas si mal que ça notre dispositif de secours et de santé. Prise en charge à 100%.

Daniel Cabrol

***

Un beau témoignage d’une France qui fonctionne malgré le raz de marée sanitaire que nous traversons. Notre devoir de mémoire, nous rappelle que tout le socle des conquêtes sociales a été élaboré par le Conseil National de la Résistance (C.N.R.) pendant la guerre de 39/45. N’oublions jamais que, grâce à Ambroise Croizat, alors ministre du travail, sous la présidence du Général de Gaulle, une des mesures phares adoptée par l’Assemblée Constituante, fut la généralisation de la Sécurité Sociale et son application le 26 avril 1946. Ce système, toujours en vigueur de nos jours, nous apporte une certaine sérénité face à la maladie.

Il nous appartient de sensibiliser les jeunes (et moins jeunes…) sur ce constat afin de sauvegarder ces acquis. J’en profite pour rappeler à quel point nous devons remercier nos ancêtres chercheurs, médecins depuis Jenner puis Pasteur et bien d’autres encore, qui nous ont changé la vie grâce à leurs découvertes vaccinales. En effet que ce soit la diphtérie, la tuberculose, la variole (cette dernière fut d’ailleurs complètement éradiquée de la planète grâce au vaccin), la grippe plus récemment, tous ces vaccins ont participé à la longévité de l’humain en bonne santé.

J’entends actuellement des discours de complotistes inadmissibles qui se méfient des vaccins et même des masques protecteurs. Tandis que ces chercheurs méritent le prix Nobel, d’autres “anti-tout”, ne méritent pas l’antenne qu’on leur prête, ce sont de dangereux individualistes, néfastes pour notre société.

Joëlle Saunière


Journal d’octobre 2020 : Durant la pandémie, les noyades continuent

20 octobre 2020

Le jeune poète soudanais Abdel Wahab Mohamed Youssef, connu sous le nom de Latinos, s’est noyé avec d’autres il y a quelques semaines au large de la Libye dans le naufrage du bateau pneumatique qui les transportait vers l’Europe.

Né dans une famille pauvre de Manwashi au sud du Darfour, Latinos avait réussi à entrer à l’université de Khartoum où il obtint un diplôme d’économie. Apprécié de la jeune génération au Soudan, il publiait en ligne de nombreux poèmes. Sa fin tragique a provoqué une onde de choc au Soudan, amplifiée de la prise de conscience que sa mort suivait exactement un scénario décrit dans des vers récents :

Je fuirai un pays qui jour et nuit me brûle le dos à coups de fouet

Je fuirai une femme qui ne sait pas nourrir mon âme du nectar de son corps

Je fuirai tout

Je fuirai indifférent au néant

….

Tu mourras en mer

Où les vagues cognent fort ta tête

Où l’eau balance ton corps

Comme une barque percée

….

Dans la fleur de l’âge

Sans même avoir trente ans

Il n’est pas mauvais de partir tôt

Le mal c’est de mourir seul

Sans femme

Qui te dise : Viens à moi, mon étreinte t’accueille

Laisse-moi laver ton âme de la lèpre de la misère

Voici son ultime poème publié :

Tu vas à la mort

Aujourd’hui, demain

Ou même après-demain

Personne ne peut stopper la roue de la ruine

Qui charrie le corps de la vie

En vain, rien, aucun salut ne vient

Dans les derniers instants

Sauver le cadavre du monde

En vain, aucune lumière ne brille

Pour effrayer la nuit

En vain, tout est mort

Temps, langue

Cris, rêve

Chants, amour, musique

En vain, tout a disparu

Ne restent que

Vide hurlant, sauvage

Cadavres, tombés dans un silence lugubre

Ruines, généreusement déversées


Journal d’octobre 2020 : Mort d’un génocidaire

20 octobre 2020

L’annonce de la mort d’un homme n’est jamais réjouissante. Cependant il y a des morts qui attristent moins que d’autres…C’est le cas de celle de Kaing Guek Eav, dit Douch, qui fut un des génocidaires des plus féroces qui dirigeait le principal centre de torture sous le régime cambodgien des Khmers rouges : la fameuse prison connue sous le nom de S21. C’est là que près de 16000 hommes, femmes et enfants ont été détenus et torturés avant d’être exécutés.

Douch est mort à l’âge de 77 ans, de “maladie”. Il a été le premier Khmer rouge à être condamné pour crime de guerre. Ce fonctionnaire a été décrit comme un tortionnaire zélé “enthousiaste et méticuleux” dans chacune de ses tâches, et “fier” de diriger le centre de torture. On l’a dit aussi “indifférent” à la souffrance d’autrui. Il n’a jamais manifesté le moindre regret.


Journal d’octobre 2020 : Des mots simples qui font du bien

20 octobre 2020

Lassana Bathily était employé du magasin Hyper Cacher. Il réussit à mettre à l’abri des clients dans la chambre froide. Il répond aux questions devant la cour avec une touchante simplicité : “Il y a dix magasins Hyper Cacher en Ile-de-France, sept ou huit sont tenus par des musulmans”, répond-il. Pour nous, les musulmans, les juifs, c’est des frères. (…) Je faisais le ramadan, j’avais mon tapis de prière, ça se passait très bien avec mes collègues Zarie, Andréa, Samuel. La religion, on n’en parlait même pas quoi. Pour moi, la religion, c’est privé. Tout le monde doit se mettre ça dans la tête. Les terroristes sont là pour créer de la haine entre les religions. Mais on est des humains d’abord. L’humanité, c’est plus important que la religion”.


Journal d’octobre 2020 : Racisme, antisémitisme, quand tu nous tiens…

20 octobre 2020

On pourrait imaginer qu’en période de crise grave, comme celle que nous traversons avec la covid 19, les “gens” et plus particulièrement les Français, mettraient de côté leurs bas instincts et que prévaudraient l’union nationale, la solidarité et l’empathie.

Hélas, l’humain est ainsi fabriqué que même dans les moments les plus tragiques de son histoire, pour certains, les haines, les intolérances, le racisme et l’antisémitisme ne connaissent aucun répit voire s’accentuent.
En mars dernier sur son site, France Inter annonçait : “Caricatures, insultes, accusations complotistes… depuis de début de l’épidémie, les messages de haine à l’encontre de personalités identifiées comme “juives” essaiment sur les réseaux sociaux et certains forum. Des plaintes ont été déposées.” Particulièrement visée Agnès Buzyn a été caricaturée en train d’empoisonner un puit afin de répandre la maladie. Image, éculée, reprenant les poncifs moyenâgeux…Décidément l’antisémite manque d’imagination!

Pour faire bon poids, ces mêmes réseaux ont associé à Agnès Buzyn, son mari accusé d’avoir empêché Didier Raoult de publier ses résultats et Jérôme Salomon d’avoir liquidé les stocks de masques.Le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) a bien repéré cette résurgence d’une haine des juifs sur internet en lien avec l’épidémie. Il a d’ores et déjà déposé une douzaine de plaintes en lien avec des contenus antisémites liés au Covid-19. Comment expliquer ce déferlement antisémite sur les réseaux ? Le politologue et sociologue Pierre-André Taguieff, décortique le phénomène : “Dans la mise en accusation d’Agnès Buzyn, d’Yves Lévy et de Jérôme Salomon, dont la commune judéité est soulignée par les caricaturistes, la dénonciation complotiste s’entrecroise avec une incrimination de complicité dans une opération criminelle, dans laquelle on peut voir une forme dérivée de l’accusation de meurtre rituel. Résurgence d’une mentalité archaïque »… Il y voit le retour d’un stéréotype en la figure du juif bouc émissaire : « l’hypothèse selon laquelle, dans les situations d’incertitude et de désarroi, lorsque se propage le sentiment d’une menace et que les explications officielles ne satisfont pas l’opinion, les Juifs sont accusés d’être liés d’une manière ou d’une autre au phénomène qui provoque des peurs, voire des paniques. »

C’est facile, ça ne mange pas de pain, et ça marche! Bref quand rien ne va de par le monde, il est encore et toujours pas très bon d’être juif.

Dans cette surenchère d’ignominie et de bêtise, les juifs n’ont pas l’exclusivité : les noirs y tiennent aussi une bonne place.C’est ainsi que – dans un autre genre – l’on a pu voir fin août, la députée de la France Insoumise, Danièle Obono, caricaturée dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles. On la reconnait en esclave enchainée par le cou pour illustrer le roman d’été du journal où, disent-ils, “chaque semaine un personnage emprunte les couloir du temps” et où ils avaient décidé que la députée Insoumise “expérimenterait la responsabilité africaine dans les horreurs de l’esclavage”… On reste pantois!!

Danièle Obono a porté plainte contre le journal en arguant que « l’on ne peut pas faire cela impunément. Cette affaire n’est pas un contentieux privé entre une femme politique insoumise noire et un hebdomadaire d’extrême droite. Il s’agit d’un combat universel contre le racisme ». Elle souhaite que « justice soit faite, pas seulement pour [elle], mais pour toutes celles et ceux qui ont été renvoyés, par ce texte raciste et xénophobe dans son essence, à un “chez eux” imaginaire loin de la France ». Après le tollé soulevé par cette illustration, Valeurs actuelles a présenté ses excuses. Mais dans ces cas là, comme toujours, le mal est fait car ce genre de publication libère la parole et certains se sentent alors autorisés à y aller de leurs commentaires ignobles… ce qui n’a pas manqué de se produire.

S’agissant des caricatures, d’aucuns objecteront que ce que l’on accepte pour certains, à savoir les islamistes, on ne l’accepte pas pour d’autres : les juifs, les noirs…brandissant l’inoxydable “deux poids, deux mesures”.
La caricature a toujours existé dans la presse française. Il s’agit d’un mode traditionnel journalistique procédant de la liberté d’expression “nécessaire dans une société démocratique”, tout comme a été supprimé en 1789, le délit de blasphème. Cependant la loi impose des limites, car si la caricature doit avoir un but humoristique, elle ne doit pas dégénérer en diffamation, injure ou discrimination avec intention de nuire.

Il convient donc de faire le distinguo entre ce qui est de l’ordre de la liberté d’expression ; sacrée en France, et de ce qui relève du racisme et de l’antisémitisme considérés, non comme des opinions, mais comme des délits passibles de poursuites.Dans un Etat laïc caricaturer une religion ou ses représentants est un droit inaliénable. Disqualifier des personnes à raison de leur origine est un délit : toute la différence est là et le procès de Chalie Hebdo qui se déroule en ce moment en est la douloureuse illustration.

Lison Benzaquen


Journal d’octobre 2020 : à voir…

20 octobre 2020

partir du 15 octobre s’ouvre l’exposition “Filmer les procès, un enjeu social”, organisée par les Archives nationales autour des grandes audiences. Construit à partir de 2 600 heures d’enregistrement, le parcours pensé par les commissaires Christian Delage et Martine Sin Blima-Barru, à Pierrefitte-sur-Seine et à Paris, propose de découvrir huit de ces procès hors-norme et invite à réfléchir sur les actes de filmer et de regarder.Le premier de ces procès filmés est celui de Klaus Barbie en 1985. C’est Robert Badinter alors garde des Seaux, qui fait promulguer une loi qui autorise l’enregistrement audiovisuel ou sonore de certaines audiences publiques pour “la constitution d’archives historiques de la justice”.

Un délai de 50 ans est imposé pour la diffusion libre de ces archives.


Journal d’octobre 2020 : Ce n’est pas dommage!!

20 octobre 2020

Après avoir été banni de YouTube fin juin, le 3 août dernier les pages Facebook et Instagram de Dieudonné M’bala M’bala ont été supprimées, car, précise le réseau social : “ Par son comportement, il n’a pas respecté nos règles sur la haine organi- sée. En conséquence, en conformité avec notre politique sur les individus et les organismes dangereux, nous avons banni de manière permanente Dieudonné M’Bala M’Bala de Facebook et d’Instagram “. Et le 12 Août, c’est TikTok qui a emboité le pas en bannissant Dieudonné. Une autre bonne nouvelle : la fermeture des chaînes YouTube d’Alain Soral.

Ça fait du bien !!! Cela fait des années que Mémoire 2000 dénonce les discours haineux, antisémites et négationnistes de Dieudonné, postés sur les réseaux sociaux ainsi que ceux d’Alain Soral, grande figure de la “fachosphère” et négationniste patenté. Nous nous réjouissons donc de ces décisions, même si elles interviennent bien tardivement. Il aura fallu beaucoup de temps à YouTube et également à Facebook pour réagir, alors que Dieudonné et Soral ont été condamnés par la justice française et que le contenu de leurs chaînes était très explicite. Alors pourquoi tant de temps?? On peut s’interroger.

Il faut savoir que les pagesFacebook et Instagram de Dieudonné étaient suivies par plus de 1,3 million d’autres comptes et que les chaîne You- Tube de Soral avaient près de 200 000 abonnés : ce n’est pas rien quand ont connait la teneur de ces discours qui charriaient un flot ininterrompu de haine à l’encontre des victimes de la Shoah et des juifs en général. En dehors du soulagement de ne plus voir les horreurs véhiculées par ces réseaux, ces suppressions de comptes pour motif de “non respect des règles sur la haine organisée” vont obliger les équipes de ces réseaux sociaux à plus de vigilance et cela est une bonne chose. Les publications de Dieudonné et Soral ont fait des dégâts considérables auprès des jeunes qui, durant des années, ont été abreuvés d’insanités sur les juifs et ont “avalé” les thèses négationnistes de Faurisson exhumées par l’humoriste et son comparse. Le mal est fait et sans doute profond. Pourra-t-il être défait ? On ne peut que l’espérer et surtout entreprendre un sérieux travail de pédagogie auprès de la jeunesse.

En tout cas il était temps que cela finisse et il nous faut ici rendre hommage à la Licra qui a longtemps et beaucoup œuvré avec ses avocats afin d’obtenir la fermeture de ces réseaux.

Il serait heureux que cela serve d’exemple et de voir bannir d’internet tout discours incitant à la haine, au racisme et à toutes les formes d’exclusion… travail difficile et sans doute de longue haleine, mais travail nécessaire.

Un premier pas a été franchi il faudra que d’autres suivent.

On le sait, on trouve sur Internet le pire et le meilleur : si seulement on pouvait éradiquer le pire… quel bien cela ferait à notre jeunesse!

Lison Benzaquen


Notre programme Cinéma pour l’année 2020-2021

3 septembre 2020

Cliquez ICI pour accéder à la version PDF du programme Cinéma


L’éditorial : Séparés Ensemble

16 avril 2020

COVID : le préfixe co, du latin cum, signifie ensemble. Nous sommes face au vide des questions sans réponse. Ensemble et séparés, distanciation sociale oblige. Les pays riches ont pris avec plus ou moins de retard les mesures de confinement protectrices contre la propagation exponentielle de la pandémie. Mais qu’en sera-t-il dans les pays qui ne disposent pas de structures de santé solides ? Des pays où l’économie informelle domine ? Les mesures de confinement risquent d’affamer les populations de travailleurs invisibles, non protégés par l’état. Et comment dans nos pays riches maintenir l’idéal de solidarité à l’intérieur de nos communautés et avec les autres sur la planète ?  Peut-on s’accrocher à l’espoir que pour la première fois en Europe, les dirigeants ont donné primauté à l’humain sur l’intérêt économique ?

Honteux

Sur France Inter le 25 mars, un sujet : “Solidarité avec les soignants, oui mais pas chez moi”. Un voisin de l’hôpital Tenon signale dans sa résidence, un appartement libre qu’une infirmière peut louer. Elle reçoit les clés, mais des copropriétaires s’opposent : “j’étais à mille lieues d’imaginer des réactions semblables” dit ce témoin bouleversé. Il réussira plus tard, à mettre ces logements à disposition des personnels de l’hôpital voisin. Les mails des copropriétaires craignant pour leur santé sont odieux. Dans les jours qui suivent, ces attitudes de rejet des soignants se multiplient. En même temps, se développent l’entraide et le soutien concret apporté aux personnels de santé. 

Ampleur du défi

Face au risque d’hécatombe, la métaphore de la guerre est reprise par les chefs d’Etat. Mais la menace est invisible, à l’envers d’une guerre et de son vacarme d’armes. L’ennemi, c’est le contact, les gestes affectueux. Ce qui se joue à l’échelle de la planète, c’est notre angoisse commune, humaine, de la mort. Et la pensée terrifiante que l’on risque de ne pouvoir accompagner ses proches dans les derniers moments. Les religions ont toujours répondu à la peur de la mort par la promesse d’un au-delà qui impose devoir moral ici-bas et soumission au divin qui pourvoit à tout. Les responsables des trois religions monothéistes ont cependant envoyé des recommandations de distanciation sociale, pendant que certains ultras religieux continuent d’exiger de se rassembler, et d’ignorer les recommandations des scientifiques. Comme la droite antiscience américaine qui dénonce les entraves à la religion et s’impatiente de voir repartir l’économie.  

L’Europe, comme la Chine auparavant, fait appel aux experts scientifiques. Le message prend du temps pour monter à nos cerveaux. ”Dis, quand comprendras-tu ?” chantent deux soignants émus sur l’air de Barbara et sur nos réseaux sociaux. En Italie, puis en France, chaque soir, nous applaudissons le courage des soignants. Ils sauvent des vies par un effort au-delà du possible et subissent les pertes dans leurs rangs. Ils sont les héros en action, obligés d’assumer le triage de la catastrophe pour sauver le plus de vies et remettre sens et ordre dans le chaos. Mais le reste de la population n’est pas condamné à la passivité. Chacun est invité à mobiliser ses ressources créatives, de sa place particulière. Les professeurs inventent une nouvelle façon d’enseigner, Radio France, notre service public, multiplie les ressources, pour répondre aux questions inimaginables, début mars, de la vie confinée. On invente, on bricole. Des Italiens fabriquent des valves artificielles avec des imprimantes 3D pour remédier à la pénurie de respirateurs. Sans parler de ces maires, de ces chefs d’entreprises petites ou grandes qui exhument des stocks de masques oubliés dans des réserves. Il n’y a pas que des voleurs de respirateurs, ou des chasseurs d’infirmiers, la société montre des trésors de solidarité et citoyenneté. 

Ici, Maintenant

Mémoire 2000 doit interrompre provisoirement ses actions, les projections de mars, avril et sans doute mai n’auront pas lieu. La visite à Drancy, non plus.  Au minimum, ce journal d’avril parait sur les écrans de ceux qui nous suivent. Non pas que notre parole puisse agir contre la menace d’une gravité inconnue en France depuis 1945. A la relecture, nos pages qui parlent du monde d’avant, paraissent déconnectées du réel actuel, elles portent la trace de ce monde juste avant. Mais la vie continuera malgré les deuils. L’Histoire ne s’arrête pas. La sortie progressive du confinement se fera, nous l’espérons, dans une solidarité reconstruite à partir des leçons de mars 2020.

Jacinthe Hirsch, Présidente de Mémoire 2000


Journal d’Avril 2020 : notre séance-débat du 28 janvier 2020

16 avril 2020

Au revoir les enfants

Thème : La Shoah

Débatteurs :

Esther Senot (témoin, rescapée d’Auschwitz)

Philippe Morier-Genoud (comédien)

En 1944, Julien est pensionnaire dans un collège catholique. Il découvre Jean, un nouveau venu, fier et secret. Julien et Jean se prennent peu à peu en amitié. Cependant, ce lien ne pourra jamais s’épanouir. La Gestapo débarque un jour au collège et arrête le Père Jean et les trois enfants juifs qu’il avait cachés parmi ses petits catholiques.

Esther Senot (crédit photo : Patrick Lavaud)

Esther Senot déportée à 15 ans à Birkenau, continue à 91 ans à perpétuer la mémoire des camps où elle a perdu sa famille.

Philippe Morier-Genoud est le comédien qui a joué le rôle de Père Jean dans le film de Louis Malle.

Après ce film émouvant, Esther Senot prend la parole et témoigne de sa vie très douce et heureuse au départ et qui va devenir un cauchemar à partir de 1939. À travers son histoire, elle retrace les grands évènements qui vont précéder l’horreur des camps :

– Mai 1940 offensive allemande.

– Octobre 1940 suppression de la République et premières lois sur le statut des juifs.

– Mai 1941 arrestation de 4 000 hommes de 16 à 50 ans envoyés dans les camps français de Pithiviers et Beaune-la-Rolande puis déportés à Auschwitz.

– Juillet 1942 rafle du Vel d’Hiv (14 000 personnes dont 4 000 enfants).

Esther, qui s’était cachée lors de la rafle, se retrouve seule à 14 ans à Paris ; elle va alors parcourir la France à la recherche de sa famille. 

De retour à Paris en juillet 1943 elle est arrêtée et emmenée à Drancy puis déportée à Auschwitz. Elle raconte avec beaucoup d’émotion les conditions de ces trois jours de voyage en enfer.

À l’arrivée et après un “tri “, 106 femmes dont Esther se rendront à pied au camp de Birkenau. Elle y retrouve sa sœur qui décèdera dans le camp. Des 106 femmes, seules Marie (son amie) et elle-même seront encore vivantes à la libération du camp en janvier 1945.

Les détails épouvantables racontés par Esther rendent les élèves totalement muets et très émus. Ce témoignage très long n’a pas laissé de place au débat, ni à l’intervention de Philippe Morier-Genoud, mais les images décrites par Madame Senot resteront, certainement, à jamais, gravées dans la tête de toutes les personnes présentes à cette séance.

À la suite de cette séance, une visite guidée est proposée au camp de Drancy. Une classe de 3ème du collège Camille Sée est déjà inscrite.

Arlette Weber


Journal d’Avril 2020 : notre séance-débat du 25 février 2020

16 avril 2020

Les figures de l’ombre

Thème : La place des femmes afro-américaines en Amérique.

Débattrices :

Fatma Ramdani, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Lille, spécialiste des mouvements féministes américains et des représentations genrées. 

Molly Recchia, professeure de français dans le Department of World Languages & Literatures – Western Michigan University.

1954, dans le contexte de la guerre froide, à la Nasa, trois scientifiques de génie participent aux calculs pour le lancement en orbite de John Glenn, prélude à la “conquête de la lune”.  Mais ces trois scientifiques sont femmes et noires. Il est hors de question qu’elles accèdent à un quelconque poste de responsabilité et à une reconnaissance de leur valeur. Face aux pires humiliations et à la forteresse de l’exclusion, ces trois femmes opposent une persévérance et une dignité exceptionnelles. 

Le jour de la projection, Fatma Ramdani nous apprend que Katherine Johnson, personnage principal du film est morte la veille. Née en 1918, Katherine Johnson est une physicienne, mathématicienne et ingénieure spatiale américaine. Génie précoce des mathématiques, elle est le modèle du personnage que nous allons voir à l’écran. 

Une scène du film a particulièrement frappé nos débattrices et les élèves. Dans l’immense site de la NASA, l’espace réservé aux coloured people se situe loin du centre opérationnel. Katherine Johnson, remarquée pour son extraordinaire vitesse de calcul, obtient l’accès au centre opérationnel dans lequel ne sont admis que les blancs. Elle s’y installe dans le plus grand mépris de ses collègues et doit courir 20 minutes pour rejoindre les toilettes réservées aux coloured ladies. Le spectateur voit ses courses, les bras chargés de dossiers pleins de chiffres qu’elle continue à travailler. Le patron du bureau, suit derrière une vitre les extraordinaires calculs qu’elle effectue sur d’immenses tableaux et comprend qu’elle est indispensable. Mais il constate aussi qu’elle s’absente très longtemps sans raison. Un jour qu’il est furieux, à son retour, elle ose lui dire la raison de ses absences. On le voit alors se précipiter et démolir à coups de hache les panneaux signalant la distinction de couleur au-dessus de la porte des toilettes. “A la Nasa, on pisse tous de la même couleur” hurle-t-il. Une petite part des humiliations constantes vient de lui sauter aux yeux. 

Fatma Ramdani et Molly Recchia situent la double discrimination dont sont victimes les héroïnes du film, femmes et noires, doublement rejetées. Elles précisent que les femmes noires ont été les premières à faire campagne contre l’esclavage et les lynchages. Un garçon pose la première question : “Si l’URSS était en avance, était-ce parce qu’elle ne faisait pas de ségrégation ? “ Fatma Ramdani explique que cet argument a été largement utilisé par les soviétiques. Ils se sont emparés de la question des discriminations, pour expliquer le retard des USA dans le domaine spatial. Il s’agissait de promouvoir l’image de la réussite de l’URSS et de disqualifier le système américain. Mme Ramdani précise que, dans le même temps, les discriminations existaient en URSS envers leurs minorités ethniques.                                                                                                                                     

Nos débattrices reviennent sur l’histoire des afro-américains. La ségrégation a été abolie en 1954, mais les Etats-Unis sont une fédération, la loi est appliquée plus ou moins vite selon les Etats. Dans les Etats du Sud où l’économie reposait sur l’esclavage, la loi est appliquée très lentement. C’est le président Johnson qui impose que les enfants noirs soient acceptés dans les écoles, mais dans les états du sud, ils doivent être accompagnés par la police pour éviter les lynchages.  

Un autre garçon fait référence à Steve Jobs, “génie informatique”, ce sont des hommes qui ont inventé les ordinateurs. Fatma Ramdani répond que le premier langage informatique est créé par une femme et utilisé par les femmes. Ce n’est que quand l’’informatique entre dans les foyers en 1980 que les hommes s’y intéressent et les femmes sont balayées. Elle souligne la représentation des femmes comme incapables face aux nouvelles technologies. Elle signale une publicité vidéo d’Apple montrant un petit garçon, futur géant de l’informatique et une petite fille dépassée devant son écran. Une seule fille prendra la parole durant la séance, pour expliquer qu’elle est bonne en mathématiques et que le fait d’être une fille ne l’a jamais détournée de cet intérêt.                                                                                                                                            

Molly Recchia et Fatma Ramdani reviennent sur les stéréotypes négatifs de la femme noire : soit la “vieille grosse mamie”, soit la fille hyper sexualisée et inférieure intellectuellement. Les héroïnes du film ont choisi l’exemplarité, elles doivent être parfaites. Molly Recchia témoigne de la réalité actuelle : pour une mère noire, actuellement, la principale source de préoccupations est la police qui arrête systématiquement les jeunes noirs. Les pères inculquent à leurs fils d’avoir un comportement calme devant la police. 

Cette séance a illustré deux thèmes, la place des femmes, la place des noirs. Le premier ressenti des élèves nous a été transmis par une professeure : “Je sais déjà que les élèves ont beaucoup aimé le film et plusieurs garçons d’origine africaine ont été frappés par la dignité de ces figures féminines et leur non-violence.” Sur la question des femmes, il reste encore des préjugés à secouer. 

Marie Le Coeur