Editorial de Juillet 2018 : Mémoire de l’esclavage en marche “Limyé Ba Yo” Lumière pour eux

3 août 2018

m2318-2« Nous allons marcher pour nos ancêtres et pour nos enfants” déclare Emmanuel Gordien, président du CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998).

Ce mercredi 23 mai 2018, le CM98 organise une marche des Tuileries à la République. Marche en hommage aux victimes de l’esclavage colonial, pour le 170ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage et pour le 20ème anniversaire de la marche du 23 mai 1998.

Ce soir-là, la place de la République est antillaise au pied du podium dressé pour les discours et le concert. Au milieu de la foule calme, tout autour du pied de la statue, des panneaux ocre portent le Mémorial des noms de l’abolition. En 1848, après l’abolition de l’esclavage, le gouvernement décide d’attribuer des noms patronymiques aux “nouveaux libres“ qui jusqu’alors n’avaient pour toute identité qu’un prénom et un numéro de matricule… Décidés de façon aléatoire, selon le bon vouloir des officiers d’état civil, ces nouveaux noms de famille sont consignés dans des registres, précieuses archives qui rassemblent presque tous les patronymes des descendants d’esclaves de La Guadeloupe et de la Martinique.

Après l’abolition, les anciens esclaves taisent l’origine de leur nom pour effacer leur ancienne condition. Aujourd’hui, leurs descendants peuvent retrouver, grâce aux archives, le prénom de celui ou celle à qui fut attribué en premier ce nom de famille. Le CM1998 s’est donné pour but d’honorer la mémoire des hommes et des femmes victimes de l’esclavage et demande l’édification au Jardin des Tuileries, d’un Mémorial des Noms attribués aux esclaves.

Limyé ba yo, Lumière pour eux, reconnaissance et réconciliation, il importe de faire sortir de l’ombre les noms des aïeux afin d’appartenir à l’Histoire et pour cela, rassembler et protéger des archives. Aujourd’hui, après 6 ans de recherches, le CM98 a retrouvé les noms des 120.000 personnes affranchies et nommées en 1848. On peut les consulter sur le site internet anchoukaj.org et dans deux ouvrages Non an Nou et Non Nou. 1700 noms sont exposés sur les Livres des noms aux Abymes en Guadeloupe. Le Mémorial ACTe de Pointe à Pitre, Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, inauguré en mai 2015 sur le site d’une ancienne usine sucrière, rend hommage aux héros de la résistance à l’esclavage et offre un centre de recherches généalogiques. En métropole, ouvrira bientôt, en 2018, la Fondation pour la mémoire des traites de l’esclavage et de leurs abolitions, à l’Hôtel de la Marine où a été signé le décret de l’abolition de l’esclavage.

Notre société garde son sens en gardant la mémoire de son Histoire, sans effacer les crimes commis. Les traces violentes et enfouies de l’Histoire de l’esclavage nourrissent encore la souffrance et le ressentiment. Le racisme décomplexé se fonde sur l’ignorance et le mépris. L’exhumation des noms, après cet effacement inhumain, permet de mettre en lumière l’Histoire de ce crime contre l’humanité que fut l’esclavage.

“Ramper dans les boues. S’arc-bouter dans le gras de la boue. Porter.

Sol de boue. Horizon de boue. Ciel de boue. Morts de boue, ô noms à réchauffer dans la paume d’un souffle fiévreux !”

Aimé Césaire, in “Cahier d’un retour au pays natal”

Jacinthe Hirsch

 

 

 

 

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Journal de Juillet 2018 : compte-rendu de la projection suivi d’un débat de « Les suffragettes »

3 août 2018

bbSéance du 10 avril 2018

Thème : Le droit des femmes

Débattrice : Michèle Dominici

Le film retrace l’histoire de la révolution des femmes en Grande-Bretagne dès 1884, en se penchant sur le parcours de 5 suffragistes et suffragettes, qui ont consacré leur vie au combat pour l’égalité hommes-femmes et en particulier pour obtenir le droit de vote.

Applaudissements soutenus des élèves du Collège Boris Vian, à la fin de ce magnifique documentaire de Michèle Dominici.

Les élèves d’une seule classe de 3ème étaient présents et ont regardé ce film dans un silence religieux.

Michèle Dominici, qui nous a fait l’immense plaisir de sa présence, a tout de suite posé la question : “Y-a-t-il des choses qui vous ont paru invraisemblables” ?

Curieusement, la plupart ont été choqués par la violence “visible”, c’est-à-dire : le gavage des femmes qui faisaient la grève de la faim, l’emprisonnement, le suicide évoqué de celle qui se jette sous les sabots du cheval royal, geste de militantisme extrême !

Madame Dominici explique alors que l’opinion internationale s’en mêle dès l’instant où il y a violence, précisément.

C’était la seule façon pour ces femmes de se faire entendre. En effet le “gavage”est un outrage à la personne humaine.

A la question “différence entre suffragette et suffragiste ?”, la réalisatrice fait bien le distingo entre les réformatrices qui travaillent en douceur dans le respect des lois (suffragistes) et les suffragettes plus activistes et parfois violentes car elles ne reconnaissent pas ces lois, votées uniquement par des hommes.

Des événements qui ont eu lieu ailleurs font résonnance, exemple :

aux USA, Martin Luther King et Malcom X, les suffragettes aujourd’hui (les Femen) et les féministes.

Cependant, les deux types de militantisme sont nécessaires pour avancer, explique-t-elle.

Un élève demande “en quoi cela fait avancer les choses de casser les vitrines avec des marteaux, de brûler une église etc. ?”

Il fallait choquer l’opinion encore une fois pour être entendues, la société est inerte, n’écoute pas ce qui se passe “en dessous”, ce qui n’est pas directement visible. Ces femmes voulaient voter les lois et non être hors la loi.

“Pourquoi cette différence entre la Grande Bretagne (1929) et la France (1944) ?”

En France, les hommes craignaient que les femmes votent comme leurs maris, leur curé. “Qui va s’occuper du foyer ?”

L’homme protège la femme (mauvais argument car dès qu’elles manifestent, le gouvernement ne les protège plus).

Il a fallu la guerre et l’implication des femmes dans la Résistance pour que le Général de Gaulle accepte de donner le droit de vote aux femmes !

“L’histoire ne parle que des hommes, ce qui se justifie par la force de l’habitude, Imagineriez-vous une femme Prêtre ou Imam ? “

Non répond un élève. Mais pourquoi cette habitude, qui, comment, depuis quand ? Questionnons l’Habitude !

Luttons contre les comportements collectifs qui ont trop souvent enfermé les femmes dans leur folie dès qu’elles osaient parler !

Le droit de vote nous appartient désormais.

Gageons que ces élèves s’en souviendront et iront tous voter quand ils auront l’âge requis.

Un grand merci à Michèle Dominici qui a si bien mené le débat ce matin et aura conquis tous les élèves, je pense.

Joëlle Saunière

 

 

 


Journal de Juillet 2018 : compte-rendu de la projection suivi d’un débat de « Sa majesté des mouches »

3 août 2018

Jaquette Le MalinSéance du 15 mai 2018

Thème : La fragilité de la démocratie

Débattrice : Leslie Kaplan

La projection du film magistral de Peter Brook a été regardée dans un silence que l’on sentait passionné malgré les images en noir et blanc et les sous-titres qui souvent rebutent. Après un bombardement, lors de la 2nde guerre mondiale, on découvre, sur une île déserte, un groupe d’enfants anglais rescapés d’un accident d’avion. Ils tentent de survivre, et de s’organiser. Deux chefs potentiels s’opposent, et à travers eux, deux types de société.

Ralph, le premier, est élu de façon tout à fait démocratique mais Jack, chef de chœur devenu chef des chasseurs, s’impose progressivement par la force, la peur et l’excitation meurtrière. Son groupe, débarqué sur l’ile en entonnant le “kyrie eleison”, s’enflamme à la découverte de ce qu’il prend pour une bête terrifiante. Alors que Ralph persiste à veiller sur le feu pour alerter les secours, Jack organise la chasse, aux cris de ”kill the pig “ et transforme la ”Bête” en divinité à qui il offre une tête de cochon, bientôt couverte de mouches. L’angoisse et la violence montent face à cette inquiétante Majesté.

Un troisième personnage, Piggy, est le plus vulnérable du groupe avec son embonpoint, son asthme, ses lunettes et ce surnom humiliant. Il porte la conque qui donne droit à la prise de parole, veille sur le feu qui alertera les grandes personnes et explique : “Les fantômes, la bête, ça n’existe pas, sinon il n’y aurait pas de sens. Les grandes personnes n’ont pas peur. Elles savent qu’il n’y a pas de fantômes, elles discuteraient autour d’une tasse de thé et tout s’arrangerait.” Mais sa sagesse fragile sera balayée par les forces régressives.

Lorsque Leslie Kaplan, notre débattrice, pose la première question : “Pourquoi est-ce que ça tourne mal ?” les réponses ne manquent pas. “L’instinct de survie prend le dessus sur l’humanité des enfants. Au début il y a des règles, après, il n’y en a plus.” Leslie Kaplan observe : “Est-ce simplement de la survie ?” Un lycéen : “La peur, aussi, qui ne fait qu’amplifier la violence”. Leslie Kaplan insiste : “Sont-ils obligés d’en arriver à tuer ?” Une proposition : “Ils sont terrifiés, ils deviennent égoïstes, chacun pense à soi.” Complétée par : “Leur instinct de survie leur fait suivre celui qui parait le plus fort.” Un autre lycéen : “Ils deviennent fous avec la superstition”. Leslie Kaplan souligne la compétition entre Jack et Ralph et les élèves comparent ces deux types d’autorité, celle qui domine par la peur et celle qui autorise le débat et le doute dans le respect des règles.

Un collégien demande : “Mais quel est le message du film ?”. Une collégienne : “Ce film est une allégorie de la 2nde guerre mondiale, Jack et ses chasseurs représentent Hitler et les nazis tandis que Ralph et Piggy seraient les démocraties occidentales qui s’opposent à Hitler”. Une autre évoque Staline. Une troisième se désole de la montée du FN en France mais pense que ce genre de film devrait permettre d’y réfléchir pour réagir à temps. Un lycéen souligne encore comment Jack et son groupe prennent le pouvoir en rabaissant les plus vulnérables.

Comme on le voit, ce film, par la puissance de son thème, par la force du scénario et par la qualité exceptionnelle des jeunes acteurs, a suscité chez nos élèves des réflexions nourries et de grande qualité pour lesquelles il faut féliciter leurs professeurs.

Leslie Kaplan, notre débattrice, a su, avec finesse, faire comprendre aux élèves, l’importance et la fragilité des démocraties.

Jacinthe Hirsch, Hélène Eisenmann


Journal de Juillet 2018 : commentaires d’élèves du collège Camille Sée à la projection de « Sa majesté des mouches »

3 août 2018

Après notre séance-débat du 15 mai consacrée au film “Sa majesté des mouches”, des élèves de 3ème du collège Camille Sée se sont proposés pour nous faire part de leurs impressions. C’est avec un grand plaisir que nous publions ici leur texte, et les en remercions très vivement.

Jaquette Le Malin“De nos pages jusqu’à nos écrans”

En 1963, la première adaptation cinématographique de Sa majesté des mouches apparaît sur grand écran. Peter Brook a repris l’œuvre de William Golding pour en faire un film émouvant et qui remet en question notre vision de la société.

Dans le cadre de l’association Mémoire 2000, nous, les élèves de la 3ème internationale de Camille Sée, avons assisté à la représentation du film au cinéma le Saint Germain des Prés et avons participé à un débat sur la fragilité de la démocratie.

L’histoire se déroule sur une île déserte. Un groupe de jeunes garçons anglais se retrouvent livrés à eux mêmes après un crash aérien. Au début de l’intrigue, les garçons réussissent à vivre en harmonie dans leur nouvelle communauté. On découvre au fur et à mesure de nouvelles problématiques liées à la vie en société. Des tensions au sein du groupe se forgent progressivement laissant place à la violence et à l’injustice. Le film se conclut dans une atmosphère terrifiante et chaotique.

Nous avons étudié, avec Madame Simeray notre professeur d’anglais, l’œuvre de William Golding. Cela nous a permis d’avoir une approche plus analytique et comparative. L’adaptation cinématographique complète le roman et se différencie de lui. L’histoire n’est pas identique dans les deux œuvres mais les éléments principaux du roman sont abordés dans le film.

Après avoir visionné le film, l’association Mémoire 2000 nous a proposé un débat/discussion au sujet de la fragilité de la démocratie. Les élèves spectateurs ont donc pu poser les questions qui leur venaient à l’esprit suite au visionnage du film. La thématique qui nous a majoritairement interpellés, était celle de l’évolution des personnages vers la sauvagerie et la violence : la perte de la civilisation. Ce débat, permettant à beaucoup d’entre nous de partager nos idées à propos de cette évolution, on a pu clarifier des détails pertinents sur les messages de ce roman de renommé mondiale, maintenant devenu un grand classique de la littérature anglaise. Les noms des personnages laissent parfois insinuer leur sort. Ainsi, pour Piggy, présenté comme une victime au sein de cette petite communauté.

Durant le débat nous avons pu constater que Sa Majesté des Mouches faisait allusion à la Seconde Guerre Mondiale ; l’évacuation des jeunes garçons d’Angleterre pourrait être vers l’Australie durant le Blitz (1940-1941), le parachutiste décédé retrouvé par Simon pourrait figurer la guerre Américano-Japonaise, puis enfin la fragilité de la société. Ralph serait une représentation de la démocratie face aux régimes totalitaires et Jack symboliserait le totalitarisme que l’on retrouve en Allemagne nazie ou en U.R.S.S.

Grâce à l’association Mémoire 2000 et aux encadrants, nous avons pu découvrir une analyse approfondie de l’œuvre cinématographique. Nous aimerions remercier nos chers professeurs de nous avoir permis de participer à ce débat et cette projection, notamment Monsieur Giry, notre professeur de Lettres, à l’origine de cet événement, Mesdames Hanrot et Simeray qui y ont également participé. L’expérience a été très enrichissante et laissera une trace dans nos esprits.

Carlotta Barone-McDonald, Lucia Noël et Jade Ogata,

Élèves de troisième section internationale, Lycée-Collège Camille Sée, Paris XVème.

 

 

 

 

 


Journal de Juillet 2018 : projection du film « Le labyrinthe du silence » au Lycée Saint-Dominique

3 août 2018

LABYRINTHE_120X160_PND5.inddFrancfort 1963 pour la première fois, des Allemands jugent des Allemands.

Allemagne 1958 : un jeune procureur découvre des pièces essentielles permettant l’ouverture d’un procès contre d’anciens SS ayant servi à Auschwitz. Mais il doit faire face à de nombreuses hostilités dans cette Allemagne d’après-guerre. Déterminé, il fera tout pour que les Allemands ne fuient pas leur passé.

Ce film, à la demande de l’équipe éducative, a été présenté in situ au lycée Saint Dominique à Neuilly-sur-Seine, le 29 mai, devant un très nombreux public (classes de 1ère et terminale, élèves de différentes classes étudiant l’allemand, classe devant se rendre à Auschwitz).

Les conditions de projection étaient loin d’être supportables (projection sur un mur, pas de rideaux pour protéger de la lumière du jour, panne de l’appareil…) ce qui a entraîné des difficultés de lecture des sous-titres. Malgré cela les élèves ont été très attentifs et lors de la panne alors que nous envisagions de résumer le film, ils ont souhaité le voir dans son intégralité.

Le débat s’est ensuite engagé avec François Rachline, universitaire, professeur à Sciences po, et a été porteur de grand intérêt.

Bien qu’ayant déjà été confrontés à des cours d’histoire portant sur cette époque, les élèves à la vue de ce film qui retrace des faits authentiques posent toujours La Question : “Comment se fait-il que tout le monde ignorait ce qui se passait”.

Comme tout au long du débat, François Rachline renvoie les jeunes à des questionnements actuels et à leur propre réflexion : “Aujourd’hui, il y a encore de par le monde des crimes contre l’humanité, des génocides nous sommes pourtant mieux informés et pour autant… “.

Vient ensuite une longue discussion sur le remords des accusés, sur le choix que tout un chacun doit avoir de ses actes. Notre débatteur leur conseille la lecture de Des hommes ordinaires : Le 101° bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne dans lequel Christopher Browning (historien) analyse les actions et les motivations de ces “hommes ordinaires” qui ont eu, à plusieurs reprises, l’occasion de s’abstenir, mais qui, dans leur immense majorité, ont préféré obéir.

François Rachline amène les élèves à réfléchir sur la notion de remords : “Est-ce que le refus de voir les choses en face, le refoulement ne pourrait pas être un espoir que l’Homme ait une conscience du Bien et du Mal ?” et leur rappelle qu’il y a eu des résistants allemands dont Albert Göring (frère de Hermann Göring) homme d’affaires allemand, connu pour avoir aidé des Juifs et des dissidents à survivre en Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale.

A signaler également un film sur la résistance allemande, passé il y a peu de temps à la télévision Sophie Scholl les derniers jours.

Après de nombreuses autres questions sur la place des femmes dans cette guerre, le procès de Nuremberg, l’obéissance à la hiérarchie, la recherche des nazis dans le monde… certains élèves, intéressés par l’information que François Rachline avait donnée quant à l’implication de son père dans la Résistance française ont souhaité, après la séance, davantage de détails à ce sujet.

Merci à l’équipe éducative, aux élèves et surtout à François Rachline pour son écoute des jeunes, son charisme et sa pédagogie qui a conduit ces élèves à se questionner eux-mêmes.

Arlette Weber

 

 


Journal de Juillet 2018 : Rwanda: “In Praise of Blood – The Crimes of the Rwandan Patriotic Front” de Judi Rever Random House – mars 2018

3 août 2018

ob_053d2a_judi-rever-igitabo-cya-1Ayant pour vocation de sensibiliser les jeunes aux atteintes contre les droits de l’homme, Mémoire 2000 informe son jeune public des crimes contre l’humanité et des génocides. C’est dans ce cadre que notre association suit les événements de la région des grands Lacs africains, en particulier ceux du Rwanda depuis le génocide des Tutsi rwandais de 1994. Rappelons que notre regretté Président, Bernard Jouanneau, avait ainsi participé aux travaux de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) de 2004 sur l’éventuelle implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le génocide des Tutsi rwandais, perpétré par les forces étatiques Hutu et des civils Hutu entre le 7 avril et le début juillet 1994, est un fait historique incontestable, établi non seulement par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), mais aussi par les travaux de nombreux historiens du monde entier.

Relativiser ou minorer ce génocide, à l’instar du génocide des Arméniens ou des Juifs d’Europe, relève du négationnisme.

L’écriture de l’histoire des événements et du contexte dans lequel s’est déroulé le génocide des Tutsi se poursuit, et la récente publication en Anglais du livre “In praise of Blood. The crimes of the Rwandan Patriotic Front” de la journaliste canadienne Judi Rever est importante, au-delà de la large audience qu’il a rencontrée et d’une couverture médiatique internationale.

Ce livre est le fruit de près de 20 ans d’enquête de cette journaliste qui a couvert à partir de 1997 la guerre en République Démocratique du Congo et a éclairé l’implication des armées rwandaises et ougandaises des Présidents Kagame et Museveni. Un travail d’investigation qui gênait certains, puisque Judi Rever a été menacée au point de bénéficier de la protection des services de sécurité belges et canadiens (1).

Judi Rever croise et recoupe de nombreuses sources : les témoignages d’anciens officiers et soldats du FPR du Général-Président Paul Kagame, ceux de victimes civiles rwandaises, de témoins et d’enquêteurs occidentaux ; des rapports officiels de l’ONU et du TPIR mais aussi des rapports mis sous embargo qui lui ont été confidentiellement remis ; des rapports officiels d’ONG (HRW, Amnesty International, MSF etc.). Elle écrit une histoire dont la plupart des événements étaient connus et documentés mais de manière éparse : l’histoire des crimes contre l’humanité et possiblement des crimes de génocide (2) que le FPR du Président Kagame a commis contre les populations Hutu avant le génocide des Tutsi de 1994, pendant les trois mois du génocide et dans les années qui ont suivi.

S’appuyant notamment sur des témoignages inédits de soldats du FPR ayant participé aux massacres de civils Hutu, Judi Rever retrace minutieusement l’organisation de ces crimes de masse : formation d’unités de tueurs supervisés et encadrés par la division du renseignement militaire du FPR, massacres organisés de milliers de civils Hutu dès la première offensive du FPR en 1990, destructions secrètes des corps par crémation, notamment dans le parc de l’Akagera, élimination des témoins de ces massacres, en particulier occidentaux (exécutions de religieux canadiens et espagnols)…

Sur la base de témoignages d’anciens proches de Paul Kagame, mais aussi sur le contenu du rapport Hourigan (3) et les enquêtes de juges espagnol et français, Judi Rever conclut que l’attentat du 6 avril 1994 contre le Président Hutu, Juvénal Habyarimana, attentat qui est l’un des éléments déclencheurs du génocide des Tutsi, a été commis par le FPR, sur ordre de Paul Kagame et ses proches. Rappelons qu’aucune preuve définitive n’a pour le moment été apportée sur cet événement crucial. Mais l’hypothèse effroyable, celle qui fait du FPR le commanditaire de l’attentat du 6 avril, prend de plus en plus de consistance, à mesure que les années passent et que des proches de Kagame s’accusent de ce crime, tandis qu’aucun Hutu, y compris parmi les génocidaires condamnés par le TPIR, ne revendique cet attentat…

L’un des développements le plus perturbant du livre de Judi Rever est celui qui concerne la stratégie de déstabilisation du Rwanda par le FPR entre le début de son offensive pour la conquête du pouvoir (octobre 1990) et sa prise de la capitale en juillet 1994, avec l’organisation d’attentats dans le pays et des assassinats ciblés de personnalités rwandaises, y compris Tutsi, pour instaurer un climat de terreur dans le pays et attiser les peurs “ethniques” entre Hutu et Tutsi. Sur la base de témoignages d’anciens soldats du FPR, il est même question de l’infiltration des milices interahamwe (celles qui ont perpétré le génocide des Tutsi) par des soldats du FPR. Nous confesserons ici que nous n’avons pu nous empêcher de penser qu’il ne pourrait s’agir que d’horribles affabulations, tant cela dépasse l’entendement. Et nous rappelons que le génocide des Tutsi a été perpétré par près de 200 000 Hutus.

Le livre de Judi Rever, aussi gênants soient certains de ses développements, ne peut être balayé d’un revers de la main. Il doit être critiqué et discuté. Claudine Vidal, directrice émérite au CNRS et chercheuse reconnue et respectée, vient d’en donner une lecture critique (4). L’universitaire Filip Reyntjens a, quant à lui, conclut à un génocide contre les Hutu (indépendamment du génocide contre les Tutsi qu’il ne minimise pas) après sa lecture du livre de Rever.

“La vérité traverse le feu, jamais elle ne brûle”, dit un proverbe rwandais. A Mémoire 2000, comme pour de nombreuses personnes partout à travers le monde, nous continuerons de chercher la vérité sur ce qui s’est passé au Rwanda, y compris pour ce qui concerne la responsabilité de l’Etat français dans la tragédie rwandaise. La vérité sur le génocide des Tutsi est aujourd’hui établie. Mais la réconciliation et la paix civile de ce pays d’une douzaine de millions d’âmes ne pourront être pérennes si une partie du passé est interdite de parole et occultée, et si l’impunité demeure pour les crimes les plus graves.

Rose Lallier

N.B. : pour les Anglophones, nous recommandons vivement les deux articles que l’universitaire américaine Helen Epstein a consacré au livre de Judi Rever dans la New York Review of Books de juin 2018 (CLIQUEZ SUR LES LIENS)

The Mass Murder we don’t talk about 

A deathly Hush 

1 – Guy Rapaille, le Président du comité belge de contrôle des services de renseignements, a par ailleurs déclaré “Nous avons été informés de l’existence d’escadrons de la mort rwandais en Europe” (interview au journal Le Soir, juin 2018)

2 – Crime de génocide dont la possibilité était déjà évoquée par un rapport de l’ONU de 2010, dit Rapport Mapping, pour ce qui concerne les crimes commis par l’armée de Paul Kagame en RDC.

3 – Evoquant ce rapport qu’elle a contribué à mettre sous le boisseau, la canadienne Louise Arbour, ancienne procureur du TPIR aujourd’hui à la retraite, a confirmé les déclarations de son successeur, l’italienne Carla del Ponte. Toutes deux témoignent que Paul Kagame a empêché toute investigation sur les crimes du FPR par les équipes du TPIR (interview par le journal canadien The Globe and Mail, 2016)

4 – Claudine Vidal, https://theconversation.com/rwanda-judi-rever-et-la-recherche-a-tout-prix-dun-deuxieme-genocide-97508.


Journal de Juillet 2018 : De l’importance de nos projections de films

3 août 2018

memoire2000Ce n’est pas par hasard que MEMOIRE 2000, voici plus de 25 ans, a choisi le cinéma comme vecteur pour sensibiliser les jeunes de notre pays à toutes les atteintes aux droits de la personne humaine. En effet, ces séances de projection permettent à ces futurs citoyens d’être en prise directe avec la réalité, de réfléchir à des problèmes auxquels leurs professeurs les ont déjà sensibilisés, de confronter leurs réflexions à celles de collègues d’autres établissements, et de poser des questions très pertinentes aux débatteurs choisis.

Tout cela ne peut que les enrichir et les préparer à leur vie, d’adultes, de citoyens de la République.

C’est pour cela que l’élaboration de nos programmes constitue un stade capital de notre action, et comporte plusieurs étapes, tout aussi importantes :

– En premier lieu, nous passons en revue les événements les plus importants que traversent le monde, et plus spécialement notre pays.

 

Par exemple, l’an dernier (2017-2018), il y avait

1°) La coexistence possible entre Juifs et Arabes.

2°) L’espoir de laïcité en pays musulman.

3°) La grande pauvreté.

4°) La Shoah.

5°) L’extermination des Indiens d’Amérique du Sud par les conquérants catholiques au 16° siècle, quand on se demandait encore “si les Indiens ont une âme”.

6°) L’antisémitisme dans notre pays.

7°) Les droits des femmes.

8°) La fragilité d’une démocratie.

Pour la rentrée, nous avons programmé :

1°) Le racisme anti-noirs, toujours présent, même après Martin Luther King et Barak Obama

2°) L’injustice envers les femmes dans certains pays musulmans.

3°) Les Migrants, sujet d’une actualité brûlante.

4°) La Shoah ou l’Horreur absolue.

5°) Les Justes Musulmans qui ont sauvé des Juifs pendant la seconde guerre mondiale (qui en parle ???).

6°) Les problèmes d’éducation d’enfants étrangers en France.

7°) L’Intégrisme musulman qui pollue nos banlieues.

8°) L’exclusion par le handicap physique.

– Ensuite, bien évidemment : se procurer le film.

– Puis, rédiger un dossier pédagogique destiné aux enseignants.

– Enfin, trouver un débatteur, l’idéal étant le réalisateur du film, ou un intellectuel compétent (journaliste, écrivain, historien).

Après tout cela, il ne nous reste plus qu’à enregistrer les réservations. Bien évidemment, plus la salle est pleine et plus nous sommes heureux et satisfaits. Nous avons alors le sentiment de compléter efficacement l’enseignement des professeurs, de les aider dans la transmission des valeurs et la connaissance des grands problèmes de notre temps.

En effet, comment peut-on ignorer – ou minorer – les dégâts causés par le racisme, l’antisémitisme, les violences faites aux femmes, l’intégrisme religieux, l’exclusion, les difficultés d’accès à l’éducation dans certains pays ? Comment ne pas montrer cela aux jeunes, afin de les faire réfléchir, de confronter leurs idées à celles d’autres élèves, de dialoguer avec de grands témoins qui sont là pour les aider à comprendre et à ouvrir les yeux ?

C’est pourquoi nous ne baisserons jamais les bras. D’autant plus que certaines projections récentes nous y encouragent : par exemple, ces dernières années, nous avons programmé à plusieurs reprises “24 jours”, film qui retrace le calvaire subi par le jeune Ilan Halimi, enlevé, torturé et massacré uniquement parce qu’il était juif, et devait donc avoir de l’argent…Après plusieurs échecs (aucune réservation… !), nous avons eu cette année une salle pratiquement comble, et les présents ne regrettent certainement pas d’être venus !

A l’issue de la projection, les élèves ont exposé leurs points de vue avec beaucoup de pertinence et de lucidité, ils n’étaient pas tous du même avis, et c’est heureux ; ils ont dialogué entre eux, très courtoisement, et par chance, dialogué avec le réalisateur du film, Alexandre Arcady. Ils ont bien compris les problèmes, les difficultés rencontrées par le réalisateur, et les enjeux en présence. Les enseignants étaient ravis, les élèves également, la séance était à marquer d’une pierre blanche…

Tout cela pour dire et répéter que jamais nous ne baisserons les bras, que nous sommes bien conscients de notre rôle, et que la présence des élèves et de leurs enseignants est pour nous la plus belle des récompenses. Ajoutons que nous travaillons en collaboration avec la DILCRA, organe ministériel.

Nous ne sommes pas là pour divertir les élèves, mais pour les faire réfléchir et les préparer à leur vie d’adulte. Pour voir Star Wars ou Harry Potter, ils n’ont pas besoin de nous. Par contre, nous pouvons les aider à mieux comprendre notre monde, et à devenir des citoyens informés et responsables dans la République.

Guy Zerhat