Journal d’Avril 2016: Jardin Lazare Rachline

30 mars 2016

Vendredi 5 février 2016, la maire de Paris, Anne Hidalgo, le maire du 3e arrondissement et président d’honneur de la LICRA, Pierre Aidenbaum, ainsi que Robert Badinter honoraient la mémoire de Lazare Rachline résistant pendant la guerre, et fondateur, aux côtés de Bernard Lecache, de la LICA. La ville de Paris lui rend hommage en baptisant l’ancien jardin de l’Hôtel Donon, Jardin Lazare Rachline.

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Inauguration du Jardin Lazare Rachline, le 5 février 2016 à Paris

A cette occasion, Robert Badinter a prononcé un très bel hommage dont nous reproduisons ici quelques extraits.

« Au nom de tous ceux qui sont ici réunis, permettez-moi de vous remercier de votre décision de donner à ce jardin, situé au cœur du vieux Paris, le nom d’un héros exemplaire de la Résistance, d’un Républicain épris de liberté et de justice, d’un juif patriote français qui, né le 25 décembre 1905 à Nijni Novgorod (Russie), dans le Yiddishland, a tant aimé et servi la France. A l’âge de trois mois et demi, bébé dans les bras de sa mère, il fit le long voyage… à travers l’Europe orientale et centrale qui les menait enfin Gare de l’Est. Là les attendait Zadoc Rachline, venu en France dès 1904, fuyant les pogroms organisés par la police tsariste.
Ainsi sa terre quasi-natale, en vérité sa patrie, ce fut pour ce bébé dès qu’il ouvrit les yeux, la France et Lucien Rachline n’en connut jamais d’autre.
En 1934, au moment où Hitler prenait le pouvoir (…), Lucien Rachline demanda sa naturalisation. Elle lui fut enfin accordée en 1938. Ce qu’il voulait, lui Lazare Rachline, c’était servir la France à l’heure du péril.
Fait prisonnier en juin 1940… Il réussit à s’évader du camp situé près de Dresde… Arrivé en France, démobilisé… Lucien n’avait en tête qu’une pensée, une obsession: rejoindre la Résistance. Il rallia en 1941 le réseau Vic, créé en zone libre… Chargé de faire évader et d’exfiltrer en Angleterre les aviateurs alliés prisonniers et les résistants…
Ainsi Lucien Rachline, paisible industriel, fut-il amené à faire évader en 1942 de la prison de Mauzac six détenus dont le député socialiste Jean-Pierre Bloch se trouvait être l’un de ses amis avant-guerre, vice-président comme lui de la LICA.
Après le coup d’éclat, d’autres évasions spectaculaires furent réalisées. Mais le filet se resserrait. (…) Il lui fallait, d’ordre supérieur, quitter la France… Avec quelques compagnons, dont son ami fraternel, Marcel Bleustein, devenu Blanchet dans la Résistance, ils franchirent les cols des Pyrénées. Arrêtés par la “guardia civil” de Franco, jetés en prison (…), ils croupirent-là plusieurs mois avant de pouvoir gagner Gibraltar et de là l’Angleterre… Le 23 mars 1944, le Général de Gaulle reçut Lucien Rachet à Londres. La Résistance intérieure en France traversait une période tragique. Après l’arrestation et la mort sous la torture de Jean Moulin, Pierre Brossolette, son successeur, avait été arrêté et s’était suicidé.
Le débarquement se préparait. Il fallait pour le Général de Gaulle s’assurer que la Résistance intérieure ne déclencherait d’insurrection armée que sur son ordre pour éviter des représailles terribles et des actions inutiles.
Pour faire passer ce message à toutes les composantes de la Résistance intérieure, il fallait un homme sûr (…) : ce fut Lucien Rachet qui fut choisi par le Général de Gaulle pour être son Délégué auprès des chefs de la Résistance intérieure… Sous le pseudonyme de Socrate… Lucien rencontre tous les principaux chefs de la Résistance entre avril et mai 1944. Il retourna à Londres fin mai en repassant par l’Espagne.

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Vila Rachline (à gauche) et Lazare Rachline en 1938 (source: http://www.lr-lelivre.com)

Le 5 juin 1944, à la veille du débarquement, Lucien Rachet rencontre à nouveau le Général de Gaulle à Londres. Il lui rendit compte de sa mission. Que le Général de Gaulle ait voulu s’entretenir avec Lucien Rachline ce jour-là témoigne de l’importance de sa mission et de la confiance absolue du Général dans la clairvoyance, le courage et le patriotisme de Rachet. On comprend alors pourquoi Lucien Rachet sera nommé le 28 juillet 1944 Délégué du Gouvernement provisoire de la République pour la zone nord. Il quittera Londres pour la France…

Le 24 août 1944, le jour même de la reddition des Allemands, Lucien Rachline arrive à Paris et gagne directement la Préfecture de police.
Le lendemain, Lucien est présent dans le cortège de généraux et de chefs de la Résistance qui escortèrent le Général de Gaulle dans sa triomphale descente des Champs Elysées. De telles heures justifient une vie.

Mais le destin est aussi tragédie. Tandis que Lucien sillonnait la France comme Délégué du Général de Gaulle, son frère cadet Vila, membre lui aussi du réseau Vic, fut arrêté à Lyon. Conduit au siège de la Gestapo, il ne livra aucun nom, même pas le sien…. Ongles arrachés, œil crevé, dents brisées, il ne dira rien de ce qu’il sait. Le 10 juin 1944, Vila, extrait de sa cellule au Fort de Montluc, monte dans un camion allemand avec 18 autres détenus. Ils sont abattus à la mitrailleuse dans un champ. Les nazis espéraient avoir arrêté le Délégué du Général de Gaulle, Lucien Rachline dit Rachet. Ils ont tué son frère Vila. Que chacun de nous, à cet instant solennel où nous honorons la mémoire de Lucien Rachline, pense à son frère cadet torturé et fusillé parce qu’on l’avait pris pour lui.

Lucien, toujours discret, a tu sa douleur, mais rempli son devoir vis-à-vis des siens. Mais il était un mutilé, amputé de ce jeune frère tant aimé à qui il devait de continuer à vivre. Je pense que c’est là, dans cette douleur jamais apaisée, dans cette culpabilité secrète, que se trouvent le foyer de sa bonté, de son attention pour les autres et de son engagement pour les justes causes qui a marqué le reste de sa vie.

C’est à ce héros discret, à ce patriote fervent, à ce républicain ardent que Paris, rend aujourd’hui hommage. Insensible aux honneurs, Lucien Rachline n’avait jamais sollicité les décorations qu’il portait, ni la Croix des Compagnons de la Libération qu’il méritait. Mais pour vous, ses enfants, ses proches, ses amis, à cet instant solennel où la Ville de Paris honore ici un de ses enfants adoptifs qui l’a tant aimée, je rappellerai simplement les mots que le Général de Gaulle a écrits à Suzanne Rachline à la mort de celui-ci en 1968 : “Lucien Rachet avait servi de façon exemplaire à l’époque où c’était le plus difficile et le plus méritoire, manifestant au combat les plus éminentes qualités de courage et de dévouement. Je garderai fidèlement son souvenir“. Merci, Lazare Rachline.”


Journal de Juillet 2015: “Terrorisme / Résistance : D’une confusion lexicale à l’époque des sociétés de masse” de Gérard Rabinovitch

7 septembre 2015

ob_ed4d8d_terrorisme-rabinovitchTerrorisme / Résistance : D’une confusion lexicale à l’époque des sociétés de masse, de Gérard Rabinovitch*, Editions Le bord de l’eau

Il faut prendre le temps de lire attentivement le livre du philosophe et sociologue Gérard Rabinovitch, court en nombre de pages mais d’une densité et d’une importance capitale pour aujourd’hui et pour demain. Cet ouvrage reprend et prolonge les réflexions du philosophe dans son livre De la destructivité humaine, fragments sur le Béhémoth, rappelant l’importance éthique de bien nommer les choses, et s’attelant à dé-intriquer la confusion aujourd’hui existante entre les termes de terrorisme et de résistance.

Commençant par l’analyse généalogique et philosophique du concept de résistance et de terrorisme, “entrés dans la sémantique politique moderne à la même période, pendant la Révolution française”, Gérard Rabinovitch analyse finement le concept de résistance, dérivé et inspiré par la lutte contre la tyrannie, dont les origines premières peuvent être trouvées dans le récit biblique de la sortie d’Egypte et de la libération d’avec la servitude, et dont le modèle contemporain reste celui de la Résistance aux forces nazies. Mais c’est surtout dans son analyse du concept de terrorisme que le travail du philosophe est novateur et salutaire par les éclaircissements qu’il procure. Gérard Rabinovitch pointe précisément les effets pratiques et sémantiques du recours à la terreur par les robespierristes pour poursuivre la Révolution : il peut être considéré comme légitime d’utiliser la terreur pour la poursuite d’un Bien supérieur…. Bolchéviques et révolutionnaires en tous genres, y compris religieux, se prévaudront désormais de cet héritage. La confusion lexicale entre les termes de résistance et de terrorisme trouve ici son origine.

Fidèle aux enseignements de l’école de Francfort, Gérard Rabinovitch poursuit ensuite son analyse en s’aidant des apports de la sociologie et de l’histoire. Il analyse les effets de cette confusion sémantique sur l’homme et la civilisation, en articulant précisément les prémices mortifères que furent la guerre des Boers ou la guerre de Namibie notamment, avec les cassures fondamentales dans la civilisation qu’ont produit la guerre de 1914-18 et ses effets de brutalisation, laissant par milliers des cadavres sans sépultures, et les totalitarismes fascistes, stalinien et surtout nazi qui, considérant l’homme comme un “rebut”, un “déchet”, exterminèrent des populations civiles entières, l’Allemagne nazie commettant le génocide des Juifs et des Tziganes. Et il poursuit son analyse sur les effets contemporains de cette confusion lexicale, dans laquelle le terrorisme se drape de la légitimité de la résistance : effets prenant les formes des dérives contemporaines, où l’héroïsation de la violence et de la mort conduisent à la congruence grandissante de la mafia, de la pègre et des terroristes, avec notamment la transformation de nombreuses guérillas en narco-guérillas et narco-fondamentalistes…

“Le terrorisme distribue la mort et donne sa mort pour la mort. Alors que la résistance et son héroïsme font don de sa mort probable, et porte la mort sur l’ennemi, pour la vie.” L’une des distinctions conclusives de Gérard Rabinovitch nous convoque à ne rien céder à ceux qui refusent de faire la nette différence entre terrorisme et résistance. “Ils sapent le sens de l’esprit de la Résistance, son éthique pratique, lui ôtent son droit dans la civilisation, et la civilisation de son droit”.

Ce livre est dédié aux combattants FTP-MOI de Lyon, Paris, Toulouse (dont le père et l’oncle de l’auteur furent des membres actifs), aux résistants tchèques Jan Kubis et Jozef Gabcik qui jouèrent un rôle décisif dans l’exécution du général SS Reinhard Heydrich en 1942 à Prague, et aux Justes des Nations. Emouvante et significative réunion, grâce à l’auteur, de ces hommes et de ces femmes qui luttèrent, parfois au prix de leurs vies, pour que les forces de vie et de la civilisation l’emportent finalement sur les forces de la destruction et de la mort.

Rose Lallier

Gérard Rabinovitch est un philosophe et sociologue français. Il est chercheur au CNRS, membre du CERSES, et chercheur associé au Centre de recherche “Psychanalyse, médecine et société” de l’ université Paris VII-Denis Diderot. Il enseigne dans plusieurs établissements universitaires français.


Journal d’Avril 2014: Imaginez le 21 février 1944….

5 mai 2014

affiche-rougeImaginez un 21 février 1944, il y a tout juste 70 ans.

Imaginez que vous sortez le matin, après le couvre feu et que vous découvrez sur les murs de Paris, de Nantes ou de Lyon, une affiche encore humide de colle. Vous vous en approchez et vous voyez 10 mauvaises photos en noir et blanc, 10 hommes aux visages fatigués, tuméfiés, presque résignés. Le reste de l’affiche est de couleur rouge sang.

Imaginez une affiche rouge qui agresse dès l’aurore. Un titre : “des libérateurs? ou l’armée du crime”. Il y a là, photographiés, plusieurs membres d’un réseau de résistants : les FTP-MOI du réseau dirigé par Missac Manouchian, un immigré arménien de 37 ans débarqué à Marseille 20 ans plus tôt en provenance de Turquie.

Les FTP-MOI : les Francs Tireurs Partisans de la Main d’œuvre Immigrée. Les FTP sont issus du parti communiste français. Les immigrés y sont aux premiers rangs des combattants. Missac Manouchian déjà membre, avant la guerre, de la MOI, rejoint les FTP-MOI et gagne d’emblée la confiance de ses camarades et l’attention de sa hiérarchie. Les actions du groupe Manouchian qu’il anime seront d’une audace inouïe.

L’affiche rouge, élaborée par la propagande nazie, stigmatise l’origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe, principalement des Arméniens et des Juifs d’Europe de l’Est. On y trouve des Polonais, des Hongrois, des Roumains, des Italiens, des Espagnols, des Français dont un Breton. Mais ne figurent pas en photo 13 autres condamnés, membres du réseau. Parmi eux, il y a dix juifs fraîchement immigrés.

Car ce 21 février, il y a 70 ans, des hommes vont être assassinés par les SS. En fait, 22 seront fusillés, car Olga Bancic, la seule femme du groupe, en application du manuel de droit criminel de la Wehrmacht qui interdit alors de fusiller les femmes, sera décapitée à la hache le 10 mai de la même année à Stuttgart,

Imaginez cette même journée d’hiver au Mont Valérien… Le froid. Dans une petite cabane en bois, au bout d’un terrain vague, ces hommes sont enfermés. Tous ont été torturés ou maltraités. Ils reçoivent une feuille de papier et un crayon. Ils savent.

Missac Manouchian va écrire une lettre a sa jeune épouse Mélinée, “sa petite orpheline bien aimée”. Une lettre qui est un puits d’émotion, de courage et de tendresse. De cette lettre, de cette page de notre histoire, Aragon s’inspirera et écrira le poème : “L’affiche rouge”. Un puissant plaidoyer pour la liberté et contre la barbarie. L’affiche eut sur les passants un effet contraire à celui recherché par les occupants. Elle devait stigmatiser des “terroristes”, les Parisiens découvrirent des héros.

Depuis, des monuments et des plaques ont été posés à Paris et ailleurs.

Enfin, les membres assassinés de ce réseau sont associés aux combattants dont la mémoire est honorée au Mont Valérien.

Jacques Wrobel


Journal d’Avril 2014: « Entre ici… »

5 mai 2014

Chacun se souvient de ce discours impressionnant d’André Malraux au moment du transport des cendres de Jean Moulin au Panthéon. C’est à côté de celui qui incarne l’esprit le plus élevé de ce qu’on a appelé la Résistance que vont reposer, tel qu’en a décidé le Président de la République, quatre nouveaux symboles de cette même Résistance : Pierre Brossolette, Jean Zay, Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

Le choix de ces quatre fait consensus malgré les divergences qui existaient entre le premier et Jean Moulin. Divergences appartenant à l’histoire mais qui aujourd’hui sont effacées devant la mémoire, le souvenir et l’union sacrée. “La Résistance? C’était d’abord des résistants…”(Daniel Cordier).

Peu nombreux furent ceux qui s’engagèrent dès le début dans la Résistance ou s’en allèrent pour Londres. Ce sont tous ces résistants que Jean Moulin et Pierre Brossolette s’efforcèrent d’unifier à force d’obstination et de courage. C’est cela aussi qu’ont accompli dans les camps, et tout au long de leurs vies, Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle.  Jean Zay est à part, homme politique, ministre de l’Education nationale, il fut arrêté en même temps que Pierre Mendes France et assassiné par la milice française parce que socialiste, juif et franc-maçon.

Aujourd’hui, période où le langage est dévoyé, les tentations fortes de se tourner vers cette extrême droite qui a eu le pouvoir de 1940 à 1945 et où on a vu ce qu’elle en a fait, honorer ces héros représentant les valeurs de la République la plus pure, était une nécessité : c’est chose faite.

A nous de les en remercier et de suivre, si possible leur exemple. “A elles et à eux, la Patrie reconnaissante.”

Daniel Rachline


Notre séance du mardi 20 mai 2014: projection de «Le jour et l’heure» de René Clément

4 mai 2014

Le jour et l’heure

Le-Jour-Et-L-heure-DVD-Zone-2-876814485_MLFilm de René Clément

Principaux acteurs : Simone Signoret, Michel Piccoli, Stuart Whitman

France – 1963 –

Durée: 100’ (1h40)

Lieu de projection

Le Saint Germain des Prés, salle Beauregard – 22, rue Guillaume Apollinaire – 75006 Paris, Métro Saint Germain des Prés

Résumé :

En 1944, dans Paris occupé, Thérèse Dutheil, dont le mari est prisonnier en Allemagne, vient en aide, bien malgré elle, à un aviateur américain et le loge chez elle. Filée par la Gestapo, elle devra s’embarquer avec lui pour Toulouse. Au fil de leurs aventures, un sentiment d’amour se crée entre eux.

Thème :

La résistance

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Débat :

Le débatteur est Monsieur Michel Ambault, Président de Mémoire et Espoirs de la Résistance (M.E.R) et témoin

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Journal de Janvier 2014: compte-rendu de notre séance Cinéma-Débat du 17 octobre 2013

15 janvier 2014

18409360.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxLE TEMPS DU GHETTO

Séance du 17 octobre 2013

Thème : La révolte du ghetto de Varsovie

Débattrice : Larissa Cain

Le temps du Ghetto, ce n’est pas un film : c’est un monument ! Pour célébrer les 70 ans de la révolte du Ghetto, dont les images terrifiantes clôturent le film, Mémoire 2000 a souhaité l’inscrire en tout début du programme de cette nouvelle année scolaire.

“Les ruines du Ghetto se confondent avec les poussières de la terre” est la première phrase que l’on entend au tout début du film : cette phrase s’appliquera tout au long de l’ouvrage qui n’est ni documentaire, ni film mais une recension des horreurs qu’ont pu vivre ces gens enfermés sans espoir, quémandant un peu de pain ou de soupe, marchant dans les rues en enjambant les cadavres. Grâce aux photos consciencieusement prises par leurs gardiens nazis et qui constituent l’essentiel du film, on peut aussi assister aux moments terribles de la révolte, de la fin du Ghetto dans les flammes et celle des hommes qui se sont soulevés et qui ont malgré tout résisté jusqu’à leur mort.

Pas un bruit, pas un mot parmi la centaine d’élèves de 2ème et de 1ère qui assistent à cette séance éprouvante. Ils semblent pétrifiés par ce qu’ils voient. A la fin du film, ils ont devant eux une petite femme, l’air décidé, qui, avant de leur donner la parole, va leur expliquer quelle fut sa vie dans le ghetto, petite fille de huit ans, enfermée là avec son père et sa mère.

 Larissa Cain

Larissa Cain

Elle raconte comment sa mère partie travailler chaque jour en usine, un jour ne revient pas. Elle ne la reverra  jamais. Quant à son père il restera près d’elle et un jour, bien plus tard, lui construira une échelle de trois mètres de haut. Elle s’évadera ainsi, petite fille seule dans le nuit, accueillie de l’autre côté par son oncle resté hors du ghetto. Son père s’évadera aussi mais il disparaitra un jour et elle ne le reverra plus jamais. Notre débattrice aborde alors son arrivée en France, à quatorze ans, son entrée au CP, puis son bac obtenu à vingt ans ! Alors les élèves l’applaudissent longuement ! Ils l’applaudissent encore quand elle évoque son travail, son mariage et ses trois enfants qui pour elle sont une nouvelle vie…

La parole est donnée maintenant, comme de coutume, aux élèves. La première question concerne les “Judenrath”, ces fameux Conseils juifs que les Nazis mettaient en place pour faire respecter la loi et faire la police. De qui étaient-ils composés ? Autre question : Pourquoi son père ne l’a-t-il pas suivie lorsqu’il lui a permis de s’évader sur cette fameuse échelle ?  Elle tient à dire combien il était difficile de se cacher en dehors du Ghetto, que les familles qui acceptaient de les aider étaient menacées de mort et qu’il y avait eu beaucoup de dénonciations, certains trafiquants vendant les juifs retrouvés pour quelques zlotis aux autorités nazies.

A quelle philosophie se référaient les Nazis demande une élève ? Mme Cain lui précise qu’il ne s’agissait pas d’une philosophie mais d’une idéologie basée sur la dite supériorité d’une race aryenne.

Autre question importante : Et  la résistance juive, comment a-t-elle pu s’organiser ? Réponse : il y avait des jeunes qui s’organisaient et se regroupaient. Ainsi en 1942  fut créé un Front anti-fasciste. Mais ces mouvements n’avaient aucune arme et ont vite disparu jusqu’à la création d’un mouvement de révolte qui plus tard obtint des armes de la Résistance polonaise.

Pour conclure, notre témoin résume l’horreur vécue dans cet enfermement : la terreur, la famine, l’entassement, la maladie. Il fallait réduire l’homme à l’état d’animal pour en fin de compte le tuer. Elle termine en insistant sur l’entraide apportée par les comités d’immeubles qui donnaient un peu d’espoir aux habitants.

Dernière question, importante sans doute aux yeux de cette jeune génération : Est-ce que les séquelles de ce qu’elle a vécu ont été répercutées sur ses enfants. Comment a-t-elle pu surmonter ces souvenirs ? Mme Cain, qui avoue être tombée malade quelques années après son retour, répond que l’on n’oublie jamais son passé. Elle n’a pas voulu en charger ses enfants. Heureusement, les nombreux livres qu’elle a publiés lui ont permis de revenir sur ces années et en transmettre le souvenir à ses enfants et petit enfants.

Chère Larissa Cain, en voyant votre visage se fermer parfois, comme si vous aviez encore ces images sous vos yeux, on se rend compte combien ce témoignage est difficile pour vous.  Alors, un grand merci d’être là devant ces élèves, d’avoir ce courage et de continuer sans relâche votre tâche de mémoire.

Claudine Hanau

 

 


Journal de Janvier 2014: Nous vous recommandons le numéro hors-série du Nouvel Observateur intitulé « Résistants et collabos -1943 – la France déchirée »

15 janvier 2014

 

Remarquable dossier découpé en trois grands chapitres :

1°)De la collaboration à la trahison.

2°)De la France libre à la France combattante.

3°)Vers la querelle des deux France.

1943-2013, soixante dix ans ont passé, il est bon et nécessaire de se remémorer.

Daniel Rachline


Journal de Janvier 2014: nous vous recommandons de voir « Le dernier des Injustes » de Claude Lanzmann

15 janvier 2014

21003696_20130506163957121.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxIl y a deux mois, sortait sur les écrans le dernier film de Claude Lanzmann.

Beaucoup depuis l’ont vu, beaucoup doivent encore le voir, tous le devront.

L’histoire de Benjamin Murmelstein (le dernier des injustes) est connue maintenant.

Le film en racocnte une autre, celle de Lanzmann, un vieux monsieur de 87 ans, au visage étonnant d’expressivité et qui, sans s’en rendre compte raconte son testament d’homme comme on n’en fait plus.

Un  dernier des grands hommes.

Daniel Rachline

 

 

 


Notre séance du Jeudi 17 octobre 2013: projection de «Le temps du ghetto» de Frédéric Rossif

3 octobre 2013

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LE TEMPS DU GHETTO

Documentaire de Frédéric Rossif

France – 1961 – 90 mn

Lieu de projection

Le Saint Germain des Prés, salle Beauregard – 22, rue Guillaume Apollinaire – 75006 Paris, Métro Saint Germain des Prés

Résumé : 

Témoignage original sur le ghetto de Varsovie. «Nous ne voulions pas faire une œuvre scientifique ou un documentaire d’histoire, nous voulions retrouver à travers la mémoire des hommes la réalité telle qu’elle est vécue.» (F. Rossif)

Thème :

La révolte du ghetto de Varsovie

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Débat :

La débattrice  est Larissa Cain, écrivain, qui est rescapée du ghetto de Varsovie et a participé à l’insurrection de Varsovie de 1944.

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Journal d’octobre 2013: 21 juin 1941…

3 octobre 2013

L’année 1943 a été riche en événements dramatiques. 70 ans après nous devons nous souvenir.
 L’un d’entre eux a été, le 21 juin, l’arrestation de Jean Moulin dans la banlieue de Lyon par Klaus Barbie qui dirigeait la Gestapo de Lyon.

Ce jour là 10 hommes commandés par Barbie pénètrent dans la maison du docteur Dugoujon à Caluire et arrêtent toutes les personnes présentes. Seul René Hardy prend la fuite, légèrement blessé. Membre de la Résistance Rail, celui-ci sera désigné comme traître et passera devant un tribunal avant d’être acquitté, faute de preuves, en 1947. Un des principaux témoins à charge au procès s’appelait Lazare Rachline.

Cependant cette affaire n’a jamais été totalement élucidées et de lourds soupçons pèsent sur Hardy qui, d’une part, ne devait pas être présent à la réunion de Caluire et, d’autre part, avait été arrêté et relâché par Barbie quelques jours auparavant.

D’après les travaux de Pierre Péan, ce n’est pas directement Hardy qui aurait trahi, mais cela s’est fait par le biais de sa maîtresse Lydie Bastien, au service de Barbie et déjà désignée par Henri Frenay à l’époque comme un “agent allemand”. Mais l’histoire est complexe…

Jean Moulin, après avoir été torturé sans avoir parlé, sera envoyé en Allemagne, mais mourra le 8 juillet, pendant son transfert. Sa vie aura été courte, il est né le 20 juin 1899 à Béziers. Haut fonctionnaire, préfet d’Eure et Loir avant la guerre. C’est là qu’au début de l’occupation, les Allemands ont essayé d’impliquer des soldats français d’origine africaine dans des exactions dont ils prétendaient qu’ils en étaient les auteurs. Jean Moulin s’est révolté contre ces mensonges et a commis là son premier acte de résistance.

L’écharpe qu’il portait à son cou voulait cacher une cicatrice créée par une tentative de suicide.

En 1941, il rejoint la France Libre, en passant comme d’autres par l’Espagne et le Portugal. Tout le monde connaît la suite…

Chargé par le Général de Gaulle d’unifier les mouvements de la Résistance, il obtint gain de cause malgré les difficultés créées par les chefs de la résistance qui défendaient chacun leur organisation.

21 juin 1943, là s’arrête son itinéraire.

Puis vient le transfert de ses cendres au Panthéon, “Entre ici, Jean Moulin…” (André Malraux)….

Il incarnait au plus haut point les valeurs de la République, il est mort en héros pour “des lendemains qui chantent”…

Daniel Rachline

Tous les sites qui ont été les lieux de calvaire des Résistants de Lyon et de Jean Moulin font partie maintenant d’un parcours de mémoire.
Cela vaut le déplacement.

— Centre d’histoire de la Résistance à Lyon.

— Mémorial de la prison de Montluc.

— Mémorial de Caluire Jean Moulin.

— Musée Jean-Moulin à Paris 75014.


Journal de Juillet 2013: François Jacob (1920-2013), un homme libre et un grand humaniste

19 juin 2013
François Jacob (1920-2013)

François Jacob (1920-2013)

François Jacob, disparu le 13 avril 2013, a été un immense scientifique, l’un des pères de la révolution de la biologie moléculaire qu’il a initiée dans les années 1950 aux côtés d’André Lwoff et Jacques Monod, ses compagnons de recherche à l’Institut Pasteur.

Leur découverte du métabolisme du lactose leur vaudra le prix Nobel de médecine en 1965. Chercheur, François Jacob l’est resté jusqu’à la fin de sa vie, s’engageant publiquement en faveur de la recherche sur l’embryon humain dont l’enjeu est la thérapie cellulaire, la médecine de demain. Celui qui professait  que les chercheurs devaient “toujours chercher l’inconnu, prévoir est impossible”, a condamné le projet d’un clonage reproductif de l’être humain, projet qui reste irréalisable aujourd’hui. Mais l’homme de science rappelait que toutes les découvertes scientifiques nouvelles peuvent être utilisées à de bonnes ou de mauvaises fins. L’essentiel est de comprendre la mécanique du vivant, puis de décider ce qu’il convient de faire en fonction de l’éthique, une éthique qui relevait selon lui de la délibération publique et non de comités d’experts.

François Jacob fut aussi un homme libre et un patriote exemplaire, qui s’engagea à vingt ans dès le 18 juin 1940 dans la résistance contre l’Allemagne nazie, rejoignit les Forces françaises libres à Londres, participa à toutes les campagnes d’Afrique, fut fait Compagnon de la Libération. Grièvement blessé par un bombardement allemand en août 1944, il dut renoncer après 7 mois d’hospitalisation à sa première vocation, la chirurgie, en raison de séquelles à vie à un bras et une jambe.

Homme de science, François Jacob fut également un homme de lettres. La qualité de ses livres qui rencontrèrent un grand succès public – en particulier La Logique du vivant (1970), Le Jeu des possibles (1981) et son ouvrage autobiographique La Statue intérieure (1987) – lui a valu de rejoindre les Immortels de l’Académie française en 1996. Homme de fidélité et d’amitié, il soumit avec succès, aux côtés de Pierre Messmer, la candidature de Simone Veil à l’habit vert en 2010.

François Jacob fut un grand humaniste. Sa foi dans le génie créatif de l’homme l’a conduit à défendre la recherche fondamentale, si radicalement différente de la recherche appliquée qui sait quant à elle ce qu’elle va trouver. Une recherche fondamentale dont il déplorait qu’elle soit négligée en France, à l’exception de la politique de la recherche qu’inspira Pierre Mendès-France puis le Général de Gaulle. Une recherche fondamentale dont il a toujours rappelé qu’elle constitue un facteur essentiel du développement d’un pays, intellectuellement, industriellement et économiquement. Sa foi dans la raison et l’esprit critique en faisait un grand héritier des Lumières, lui qui écrivit notamment :“L’histoire montre bien que rien n’est aussi dangereux, aussi meurtrier que les idéologies, les fanatismes, les certitudes d’avoir raison. Rien ne cause autant de destruction, de misère et de mort que l’obsession d’une vérité considérée comme absolue. (…) J’aime les idées fixes, à condition d’en changer ”

Rose Lallier

 


Journal de Juillet 2013: « Faire quelque chose », un documentaire de Vincent Goubet

19 juin 2013

Faire-quelque-chose-film« Faire quelque chose », Vincent Goubet, France, 2012, 1h20, sorti en DVD

Un documentaire poignant sur les Résistants, les survivants de la déportation, des tortures, de la barbarie nazie.

Vincent Goubet, réalisateur a travaillé avec beaucoup de pudeur avec les témoins (87 à 98 ans). Ces derniers nous racontent avec une énergie parfois déstabilisante ce qu’ils ont vécu, vu et combattu et surtout, un demi siècle après, ils semblent être animés du même courage, prêts à refaire ce pourquoi ils avaient cru alors.

Faire quelque chose, est le titre du film, c’est aussi un leitmotiv qui revient souvent dans les propos des témoins. « Il fallait faire quelque chose” et l’auteur, par petites touches a réussi à dresser le portrait du citoyen lambda qui ne voulait pas rester sur le bord du chemin de l’histoire.

Des actions à la mesure de chacun : sabotages, distributions clandestines de tracts, mais impossibilité de tuer les yeux dans les yeux, car l’humain est trop fort, dit une femme de 96 ans, mais…il fallait “faire quelque chose”…

Belle leçon d’humanisme, de militantisme qui, ne l’oublions pas, grâce à ces résistants de l’ombre et au Conseil National de la Résistance (le C.N.R., dont nous avons célébré discrètement le 70e anniversaire le 27 mai dernier), notre pays s’est doté dès 1944, d’un outil envié du monde entier : la Sécurité Sociale, qui garantissait la protection de tous et en particulier des plus fragiles. Et pourtant la France était alors un pays ruiné par la guerre, humilié, dévasté.

Que s’est-il donc passé 70 ans après dans notre beau pays, pour que certains réclament le démantèlement des acquis du C.N.R.?

Vincent Goubet nous murmure haut et fort au travers de ce film : “Il est temps de faire quelque chose” !

Merci à Yves Blondeau d’avoir organisé cette séance et qui n’oublie jamais d’inviter Mémoire2000.

Joëlle Saunière

 


Journal d’octobre 2012: Afin que la mémoire demeure

22 octobre 2012

Camp des Milles et wagon-témoin de déportation

Il était peu connu et même oublié depuis de longues années, pourtant plus de 10 000 personnes y furent internés et 2000 juifs envoyés dans les camps de la mort de 1939 à 1942.

Il s’agit du camp des Milles, camp installé dans un vaste bâtiment, une ancienne tuillerie d’Aix en Provence réquisisionnée en 1939.

Ce camp a servi à interner principalement des Allemands et des Autrichiens venus se réfugier dans le Midi pour fuir le régime nazi.

On y trouvait de nombreux intellectuels et artistes comme Max Ernst, Hans Bellmer ou encore Otto Myerhoff, prix Nobel de médecine en 1922.

Salle des peintures réalisées par les internés, camp des Milles

Le camp des Milles est le seul camp d’internement sous commandement français encore intact et c’est sous l’impulsion d’Alain Chouraqui directeur de recherche au CNRS et président de la “Fondation du camp des Milles : mémoire et éducation” qu’il est devenu un lieu de mémoire.

Le Mémorial du camp des Milles a donc, après 40 ans d’oubli et 30 ans de bataille, été inauguré le 10 septembre dernier par le Premier ministe Jean-Marc Ayrault.

Alain Chouraqui explique que “le site mémorial a été conçu comme un musée d’histoire et un lieu de mémoire, mais également comme un espace de culture primordiale et artistique et comme un musée d’idées, un laboratoire innovant dans son contenu comme dans ses dispositions pédagogiques”.

Ce genre d’initiative est essentielle pour prendre le relai des témoins qui hélas, disparaissent.

Lison Benzaquen


Journal d’octobre 2012: “Le fer rouge de la mémoire” Jorge Semprun (Quarto Gallimard)

22 octobre 2012

Jorge Semprun est mort en 1911, et aujourd’hui paraît un recueil de ses œuvres, qui retracent le parcours sur terre de celui qui, au long d’une vie de militant désenchanté, a commencé par oublier pour vivre, puis se souvenir et écrire. Le titre général choisi, Le fer rouge de la mémoire, est emprunté à son Autobiographie de Federico Sanchez : Eh bien soit, je continuerai à remuer ce passé, à mettre au jour ses plaies purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire.

Cinq romans dans ce fort volume: Le Grand Voyage, L’Evanouissement, Quel beau dimanche! L’Ecriture ou la vie, Le Mort qu’il faut, des préfaces à des œuvres qu’il admirait, des discours non académiques pour des occasions précises.

Tout est dit, d’abord sur l’anéantissement de la conscience dans les camps, mais aussi sur le courage, celui d’une victoire finale de l’homme qu’il voit chez Robert Antelme dans L’Espèce humaine. Sur celui aussi, plus tard, de porter un œil critique sur l’engagement communiste qui fut presque toute sa vie, en faisant connaître des écrivains russes traduits trente ans trop tard en français, premiers témoins de la génération de militants exterminés par Staline.

Il est difficile de choisir parmi ces souvenirs et témoignages, mélanges du passé, de plus-que-passé et du présent.

D’abord Le Grand Voyage, quatre jours et cinq nuits dans un wagon. Tout a commencé un matin et s’est terminé au milieu d’une nuit à Buchenwald : Nous sommes immobiles, entassés les uns sur les autres, c’est la nuit qui s’avance, la quatrième nuit, vers nos futurs cadavres immobiles. Il a passé le voyage à côté d’un compagnon qu’il appelle “le gars de Saumur”, qui a l’air d’avoir fait ça tout sa vie et entreprend de donner des directives aux cent dix-neuf autres, pour respirer, rester debout, trouver une position de “repos” :…nous sommes imbriqués l’un dans l’autre, son coude dans les côtes, mon coude dans son estomac. Pour qu’il puisse poser ses deux pieds bien à plat sur le plancher du wagon, je suis obligé de me tenir sur une jambe. Pour que je puisse en faire autant, et sentir les muscles des mollets se décontracter un peu, il se dresse aussi sur une seule jambe. On gagne quelques centimètres ainsi et nous nous reposons à tour de rôle. Ils traversent la Moselle et se livrent alors à une longue comparaison sur les mérites comparés du chablis et des vins de Moselle. Les souvenirs “d’avant” arrivent et se mélangent au présent. On parle de tout, métiers, villes, politique, enfance…Un vieux tombe mort, un vieillard, c’est normal. Juste avant, il a eu le temps de dire, étonné, Vous vous rendez compte ? Et juste avant l’arrivée, voilà que le corps du “gars de Saumur” devient lourd lui aussi, infiniment. C’est le poids de toute une vie, brusquement envolée, il n’était pas vieux, il reste soudé au corps de Jorge Semprun, dont il ne connaîtra jamais le nom. Et réciproquement. “Ne me laisse pas, tomber, vieux,” a-t-il murmuré, avec une expression de surprise intense, juste avant. Ensuite, oublier ? Ensuite, faire vivre la vie des morts ?

Il y a aussi les préfaces de livres traduits trop tard, après l’aveuglement et le refus systématique de la vérité des intellectuels de gauche des années 50. Les reportages et souvenirs de Gustaw Herling sur le système concentrationnaire soviétique (Un monde à part), les longues histoires de vies broyées, années 30, Guépéou, caps staliniens, pacte germano-soviétique. Dimensions totalitaires, complicité d’abord, affrontement ensuite.

Les histoires des exterminés, celle aussi d’Elisabeth Poretski (Les Nôtres), qui livre son témoignage sur son mari, sous forme de reportage précis, sans emphase ni grandiloquence. Les écritures concentrationnaires font depuis peu l’objet d’études universitaires, indispensables. Car la littérature a son mot à dire, comme l’a écrit Bertrand Russel dans la préface d’Un monde à part, il y a là une relation transparente et complexe, riche, avec la littérature, cette étrange occupation que caractérise l’espèce humaine, comme l’avait dit un jour Robert Antelme.

Colette Gutman

 


Journal d’octobre 2012: l’exposition « Résister sous l’occupation, Libération-Nord »

19 octobre 2012

Nous vous recommandons l’exposition sur le mouvement « Libération-Nord » qui se déroule au Musée du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris, Musée Jean Moulin du 28 septembre 2012 au 27 janvier 2013. (cliquez sur le lien pour accéder au site de l’exposition).

 

Musée du Général Leclerc de HauteClocque et de la Libération de Paris, Musée Jean Moulin.

23, allée de la 2e DB – Jardin Atlantique (au dessus de la gare Montparnasse)  75015 Paris.