Journal d’octobre 2012: “Le fer rouge de la mémoire” Jorge Semprun (Quarto Gallimard)

Jorge Semprun est mort en 1911, et aujourd’hui paraît un recueil de ses œuvres, qui retracent le parcours sur terre de celui qui, au long d’une vie de militant désenchanté, a commencé par oublier pour vivre, puis se souvenir et écrire. Le titre général choisi, Le fer rouge de la mémoire, est emprunté à son Autobiographie de Federico Sanchez : Eh bien soit, je continuerai à remuer ce passé, à mettre au jour ses plaies purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire.

Cinq romans dans ce fort volume: Le Grand Voyage, L’Evanouissement, Quel beau dimanche! L’Ecriture ou la vie, Le Mort qu’il faut, des préfaces à des œuvres qu’il admirait, des discours non académiques pour des occasions précises.

Tout est dit, d’abord sur l’anéantissement de la conscience dans les camps, mais aussi sur le courage, celui d’une victoire finale de l’homme qu’il voit chez Robert Antelme dans L’Espèce humaine. Sur celui aussi, plus tard, de porter un œil critique sur l’engagement communiste qui fut presque toute sa vie, en faisant connaître des écrivains russes traduits trente ans trop tard en français, premiers témoins de la génération de militants exterminés par Staline.

Il est difficile de choisir parmi ces souvenirs et témoignages, mélanges du passé, de plus-que-passé et du présent.

D’abord Le Grand Voyage, quatre jours et cinq nuits dans un wagon. Tout a commencé un matin et s’est terminé au milieu d’une nuit à Buchenwald : Nous sommes immobiles, entassés les uns sur les autres, c’est la nuit qui s’avance, la quatrième nuit, vers nos futurs cadavres immobiles. Il a passé le voyage à côté d’un compagnon qu’il appelle “le gars de Saumur”, qui a l’air d’avoir fait ça tout sa vie et entreprend de donner des directives aux cent dix-neuf autres, pour respirer, rester debout, trouver une position de “repos” :…nous sommes imbriqués l’un dans l’autre, son coude dans les côtes, mon coude dans son estomac. Pour qu’il puisse poser ses deux pieds bien à plat sur le plancher du wagon, je suis obligé de me tenir sur une jambe. Pour que je puisse en faire autant, et sentir les muscles des mollets se décontracter un peu, il se dresse aussi sur une seule jambe. On gagne quelques centimètres ainsi et nous nous reposons à tour de rôle. Ils traversent la Moselle et se livrent alors à une longue comparaison sur les mérites comparés du chablis et des vins de Moselle. Les souvenirs “d’avant” arrivent et se mélangent au présent. On parle de tout, métiers, villes, politique, enfance…Un vieux tombe mort, un vieillard, c’est normal. Juste avant, il a eu le temps de dire, étonné, Vous vous rendez compte ? Et juste avant l’arrivée, voilà que le corps du “gars de Saumur” devient lourd lui aussi, infiniment. C’est le poids de toute une vie, brusquement envolée, il n’était pas vieux, il reste soudé au corps de Jorge Semprun, dont il ne connaîtra jamais le nom. Et réciproquement. “Ne me laisse pas, tomber, vieux,” a-t-il murmuré, avec une expression de surprise intense, juste avant. Ensuite, oublier ? Ensuite, faire vivre la vie des morts ?

Il y a aussi les préfaces de livres traduits trop tard, après l’aveuglement et le refus systématique de la vérité des intellectuels de gauche des années 50. Les reportages et souvenirs de Gustaw Herling sur le système concentrationnaire soviétique (Un monde à part), les longues histoires de vies broyées, années 30, Guépéou, caps staliniens, pacte germano-soviétique. Dimensions totalitaires, complicité d’abord, affrontement ensuite.

Les histoires des exterminés, celle aussi d’Elisabeth Poretski (Les Nôtres), qui livre son témoignage sur son mari, sous forme de reportage précis, sans emphase ni grandiloquence. Les écritures concentrationnaires font depuis peu l’objet d’études universitaires, indispensables. Car la littérature a son mot à dire, comme l’a écrit Bertrand Russel dans la préface d’Un monde à part, il y a là une relation transparente et complexe, riche, avec la littérature, cette étrange occupation que caractérise l’espèce humaine, comme l’avait dit un jour Robert Antelme.

Colette Gutman

 

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