Voyage à Izieu : Témoignage de Sixtine

Le témoignage de Sixtine (Lycée Condorcet, Paris)

 

Voyage à Izieu
5 et 6 mai 2009

J’avoue que j’étais un peu inquiète à l’idée de passer deux jours exclusivement consacrés à l’histoire et à la mémoire des quarante-quatre enfants d’Izieu. En effet, les quelques heures de cours durant lesquelles nous avions travaillé sur la Shoah m’avaient paru plutôt difficiles, et avaient en conséquence un peu atteint mon moral. Disons donc que la veille du départ, je broyais du noir.

Le lendemain matin, j’étais tout de même plus enthousiaste. A croire que j’avais enfoui au cours de la nuit la plupart de mes appréhensions sous beaucoup d’insouciance, et sous la joie enfantine de partir en « voyage scolaire ». Il en a été ainsi tout au long du trajet, et ce jusqu’à la maison d’Izieu elle-même. Le paysage magnifique (et le temps qui ne l’était pas moins) ne m’ont pas aidé à quitter cet état d’esprit. Je me rappelle avoir pensé en descendant du car qu’il n’était pas évident d’imaginer qu’un tel drame avait pu se jouer dans un lieu en apparence si paisible et loin du monde.


C’est ainsi que j’ai été capable de faire des couronnes de pâquerettes pendant le déjeuner et de sautiller dans une prairie en envoyant de l’herbe coupée à la tête de quelques amies qui m’accompagnaient joyeusement… Je ne me suis calmée soudainement que lorsque je me suis vue faire ce à quoi avaient dû s’amuser les enfants d’Izieu, peut-être même jusqu’à la veille de leur arrestation. Pensée dérisoire et fantaisiste, certainement, mais qui a au moins eu le mérite de me rappeler au véritable objectif de notre déplacement.

L’introduction de Pierre-Jérôme Biscarat puis la visite du musée m’ont permis d’effectuer un plongeon dans le contexte historique qui nous concernait. J’ai pu me rendre compte au cours de ce voyage à quelle point la mémoire est indissociable de l’histoire. J’ai aussi eu l’occasion de voir sous un nouvel angle le régime de Vichy, dont je ne percevais pas assez la responsabilité quant à la déportation des Juifs de France. Les films que nous avons vu plus tard allaient également dans ce sens, avec notamment l’extrait du Journal de Rivesaltes. C’est l’un des aspects du voyage qui m’a le plus intéressé. En effet, je n’avais exactement appris cette version des faits en classe de troisième. Ainsi, quoiqu’étant par nature assez confiante, j’ai pu comprendre sur le terrain que l’enseignement de l’histoire, et sans doute l’enseignement en général comporte souvent une part de subjectivité.

En sortant de la grange, j’avais donc un carnet de note bien rempli, mais, plus important encore, j’étais prête pour ce qui allait suivre, c’est-à-dire la visite de la maison. J’ai été assez surprise de n’y voir aucune reconstitution (si ce n’est celle de la salle de classe). Mais finalement, c’était bien mieux comme cela. Il était plus intéressant de lire les lettres écrites par les enfants que de voir les tables d’un réfectoire, et de se trouver face à leurs photographies plutôt qu’aux lits d’un dortoir. J’ai été très émue de constater le travail effectué par des historiens pour donner un visage et un nom à chacun des enfants qui avaient vécu à Izieu. C’était tout d’un coup beaucoup plus parlant que d’entendre dire « Plus de 10% des victimes de la seconde guerre mondiale sont des Juifs, assassinés pendant la Shoah » Je me suis enfin rendue compte que si chacun des enfants passés par Izieu avait sa propre histoire familiale et sa propre trajectoire, alors c’était aussi le cas de chacune des six millions de victimes de l’Holocauste. Ça n’est pas facile d’évoquer ce qu’on peut ressentir dans ce genre de situation, tout voulant éviter de tomber dans le  »pathos », comme on dit. Je dirais simplement que ces considérations m’ont donné le vertige. Comment comprendre que l’homme ait pu pousser la cruauté jusque là ? Comment aurai-je réagi si j’été née en Allemagne dans les années 20 ? Je me suis posée bien d’autres questions qui sont restées sans réponse.

Les extraits du procès Barbie m’ont également interrogé : le coupable avait l’air si peu concerné, et ce même en face de mères éplorées qui lui reprochait la perte de leurs enfants. On y sentait la difficulté de témoigner, même des années après les faits. Comment exprimer la douleur et l’émotion, et comment se fier à la seule mémoire ? En effet, si on écoute le témoignage d’Edith Klebinder, qui a servie d’interprète entre le SS qui « triait » les déportés à la sortie du train et les éducatrices d’Izieu, on se rend compte qu’elle ne savait pas à ce moment-là à qui elle avait affaire ; le juge doit d’ailleurs lui demander plusieurs précisions à ce sujet. Ainsi, pendant ces deux jours, Pierre-Jérôme Biscarat comme notre professeur d’histoire, Alexandre Bande, ont souvent insisté sur le fait que l’histoire se construisaient en croisant les sources : témoignages, archives, images… Je n’avait jamais perçu aussi nettement le travail que pouvait représenter, par exemple, un simple manuel d’histoire.

Quant à mon avis sur le centre de la Résistance et de la Déportation à Lyon, j’avoue qu’il est un peu mitigé. J’ai trouvé la muséographie moins efficace qu’à Izieu. Il nous était présenté un grand nombre de personnages dont le rôle a sans aucun doute été très important. Mais tant de biographie deviennent vite indigestes… Surtout quand il faut s’efforcer de les lire dans la pénombre ! J’ai cependant apprécié certains panneaux plus synthétiques dans leur conception : ceux qui par exemple donnaient le profil socio-culturel des résistants de la première heure ou qui expliquaient leur principales motivations. Pour le reste, il est vrai que la reconstitution n’était pas mal faite, mais je me suis demandée ce qu’elle faisait là, et l’atelier sur les affiches de propagande aurait probablement pu être plus poussé.

J’ai donc été globalement satisfaite de ce voyage, qui s’est révélé très instructif sur bien des plans, tout en soulevant en moi beaucoup de questions, ce qui n’est pas très étonnant, compte tenu de son objet. J’en retiendrai particulièrement l’importance de la mémoire (que j’ai d’ailleurs vécu plus comme une nécessité que comme un devoir) et celle de la transmission de l’histoire. C’est pour ces raisons que je ne peux que remercier ceux qui l’ont organisé ainsi que ceux qui nous ont aidés à partir ou qui nous ont reçus, tout en les encourageant fortement à continuer ce genre d’action envers les jeunes qui viendront après nous.

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