Journal d’Octobre 2018 : Parc de Choisy, Parc de mémoire

29 novembre 2018

A deux pas de la mairie du XIII°, sur l’avenue de Choisy, à l’arrière du lycée Claude Monet, le promeneur peut trouver dans le parc de Choisy, un site de mémoire.

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Stèle à la mémoire des victimes des Khmers rouges dans le parc de Choisy à Paris

Le 17 avril 2018, a été inauguré, dans le parc de Choisy, un monument “à la mémoire de toutes les victimes des crimes contre l’humanité commis par les khmers rouges au Cambodge (1975-1979)”.

À droite de l’entrée principale du parc, une plaque de verre est dévoilée, on distingue un groupe fuyant une ville. Une femme marche en avant, un enfant à la main, portant une charge sur la tête. Evocation de la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975.

Ce jour-là, les Khmers rouges prennent le pouvoir après cinq années de guerre. L’après-midi du 17 avril 1975, les soldats de l’Angkar (Parti communiste du Kampuchea) font évacuer dans l’urgence et dans des conditions dramatiques toute la population de Phnom Penh, environ deux millions de personnes. Plus de 15 000 malades sont tirés des hôpitaux, plus de 10 000 personnes vont trouver la mort, lors de cette évacuation. Puis, en quatre années de pouvoir, le régime de Pol Pot va anéantir deux millions d’individus, un cinquième de sa population. Le régime khmer rouge déporte à la campagne les habitants des villes, car pour l’Angkar, les citadins sont des ”exploiteurs” qui ont profité d’une vie facile pendant que les paysans souffraient des guerres. Il s’agit donc de les rééduquer en les mettant au travail dans les rizières. Les intellectuels sont menacés, posséder des livres est suspect. La quasi-totalité des photographes de presse disparaissent durant la dictature khmère rouge.

Après le départ des Khmers rouges, la mémoire des crimes se constitue : des ossuaires témoignent de l’horreur subie par le peuple cambodgien.  Le musée du génocide, Tuol Seng, ancienne prison S-21 ouvre ses portes en 1980. Tuol Seng était auparavant un lycée, devenu la plus connue des quelque 200 prisons de la dictature khmère rouge. À S 21, entre 1975 et 1979, plus de 17 000 prisonniers ont été torturés, interrogés, torturés de nouveau par des tortionnaires plus cruels si leurs aveux n’étaient pas jugés satisfaisants, puis exécutés. Les seuls survivants retrouvés en janvier 1979 étaient sept hommes et quatre enfants. La fonction de ce musée a été immédiatement de recueillir des preuves irréfutables des crimes des Khmers rouges.

Deux décennies plus tard, le cinéaste Rithy Panh, réalise le film S21, la machine de mort khmère rouge, œuvre de mémoire majeure. Dans ce documentaire, deux des sept adultes survivants reviennent dans ce lieu de détention, 25 ans après, témoigner lors d’une rencontre avec leurs bourreaux. L’un des deux survivants du film de Rithy Panh est le peintre Vann Nath qui par ses tableaux et ses textes donnera un témoignage exceptionnel de l’horreur pratiquée par le régime khmer rouge. Ses mémoires sont parues en France en 2008, Dans l’enfer de Tuol Seng, (Calmann Lévy)

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En 2009, Rithy Panh reprend ce travail de mémoire et d’élucidation. Afin de comprendre, à la façon de Claude Lanzmann, il réalise une œuvre puissante : Duch, le maitre des forges de l’enfer, un portrait de l’homme qui dirigea le centre S21 de torture et d’exécutions où ont péri plus de 12 000 adultes et enfants. Ce procès, pour Rithy Panh, est l’occasion de retrouver une écriture juste de l’Histoire. Ce n’est pas un spectacle. Le film est un long monologue entrecoupé d’images d’archives et de témoignages. Rithy Panh a eu l’autorisation de rencontrer Duch dans sa prison et celui-ci s’exprime librement devant les photos de ses victimes pour lesquelles il ne montre aucune empathie. Témoignage glaçant, dans cet éprouvant face à face, Rithy Panh s’efface pour saisir la complexité de cet homme, entre mensonges, rires et certitude d’avoir servi diligemment la juste cause de la révolution. Rithy Panh a consacré d’autres films à la mémoire de ce génocide dont l’émouvant L’image manquante. Film plus intime, toute la famille de Rithy Panh a succombé en quelques semaines, il en est le seul survivant, il tente de rendre vie aux absents par des figurines d’argile, des images d’archives, des musiques qui opèrent ce douloureux retour vers l’enfance anéantie.

On pense à l’artiste rom Ceija Stojka, déportée à 10 ans dans trois camps de concentration nazis, qui, à 55 ans, se met à peindre et écrire en autodidacte. Une partie de son œuvre bouleversante vient d’être présentée au public français à Marseille puis à la Maison Rouge à Paris.

L’œuvre de Rithy Panh, c’est aussi un livre, L’Elimination écrit avec Christophe Bataille, paru aux éditions Grasset en 20012. Trente ans après la fin du régime de Pol Pot il revient sur la folie meurtrière qui élimina sa famille et un cinquième de la population du Cambodge. Récit de sa confrontation avec Duch, ni démon, ni homme ordinaire, organisateur scrupuleux du massacre, ce livre interroge la question du mal, dans la lignée de Primo Lévi avec Si c’est un homme.

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Ainsi, cette plaque de verre, inaugurée le 17 avril 2018 dans le parc de Choisy, ramène à ma mémoire, avec les œuvres de Rithy Panh et de Vann Nath, les témoignages sur ces crimes de masse commis au nom d’une idéologie prétendant faire le bonheur d’un peuple.

Je me rends, ce 17 avril, à la mairie du 13ème arrondissement pour en savoir plus long sur l’installation de cette stèle de mémoire et j’apprends fortuitement qu’une autre stèle commémorant le génocide du Rwanda se trouve dans ce même parc de Choisy.

J’y reviendrai.

La présence de ces monuments discrets, dans les allées d’un parc qui résonne de cris d’enfants, rumeur de la vie paisible, me conduisent vers les grands témoins qui ont consacré leur œuvre à lutter contre l’effacement des crimes. Et je rends hommage à Claude Lanzmann qui vient de nous quitter.

Jacinthe Hirsch

 

 


Journal de Janvier 2017: La Turquie manque l’occasion

20 décembre 2016

On a pu espérer un temps, au mois de mars une éclaircie dans le paysage de l’Europe, grâce à l’accord conclu entre A. Merkel et l’ex-premier ministre turc Davitoglu.

Bien qu’il ait été contesté de toutes parts, cet accord qui devait mettre un terme à l’exode des migrants par la route des Balkans, a eu effectivement ce premier résultat escompté.

Les migrants qui sont restés bloqués en Grèce, en raison du blocage opposé par la Macédoine n’ont pas voulu retourner en Turquie et se trouvent consignés dans des camps de rétention administrative dénoncés par le secrétaire général de L’ONU, par les Grecs qui verraient aussi revenir les réfugiés qui leur seraient renvoyés par Bruxelles, en vertu de l’accord de Dublin.

On ne peut faire grief à la Turquie qui a déjà accueilli plus de 3 millions de réfugiés syriens et se déclarait prête, en contrepartie, à mettre sa législation en conformité avec les principes de l’Union. On doit cependant constater dix mois plus tard que la Turquie n’a rien modifié dans sa législation, que l’Union européenne n’a pas accordé les visas que réclamait la Turquie pour ses nationaux et que les négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne sont dans l’impasse, au point que le gel de ces négociations a fait l’objet d’une résolution du conseil de l’Europe.

A qui la faute ? Aux européens et parmi eux à l’Allemagne ou aux membres de l’Europe de l’Est qui se sont barricadés, ou aux Turcs qui se sont rétractés, après avoir reçu les 6 milliards d’Euros que Mme Merkel leur avait accordés ?

Ce n’est pas à nous d’en décider. L’histoire devra s’en saisir et en rendre compte à l’humanité.

Il demeure que le nombre des exilés, réfugiés et migrants ne se réduit pas. On peut et on doit s’attendre à un accroissement du nombre des migrants qui chercheront inexorablement à rejoindre l’Europe.

Les arrestations arbitraires et les révocations de fonctionnaires à la suite du Putsch raté du mois de juillet ont provoqué en France un réaction menée par Robert Badinter qui a accepté de signer l’appel lancé par les avocats qui dénoncent : “la volonté du président Erdogan de museler toute opposition, les arrestations arbitraires qui s’inscrivent dans la dynamique de neutralisation des contre-pouvoirs à l’œuvre depuis plusieurs années et le gouvernement de la Turquie qui piétine les principes démocratiques”.

Cela n’a pas empêché le président Erdogan, qui tend à reprendre le costume de sultan, d’envisager le rétablissement de la peine de mort alors qu’il y avait renoncé en 2004 dans la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’union Européenne.

On a même risqué de voir venir en discussion au parlement un projet de loi accordant l’amnistie aux coupables de viols, dès lors que leurs auteurs proposeraient le mariage à leurs victimes.

La liberté d’expression sévèrement contrôlée, se voit, désormais, asservie depuis l’arrestation du dirigeant du principal organe de presse le Curryet d’Istanbul… On est loin de satisfaire aux exigences de l’Union imposée par les accords de Bruxelles du mois de mars.

Quant à la reconnaissance du génocide arménien, autant en abandonner l’idée, malgré le vote du Bundestag, depuis le départ du premier ministre Davitoglu remplacé par Ylidrim qui ne veut pas en entendre parler.

Et pourtant il n’était pas nécessaire que la Turquie d’aujourd’hui reconnaisse la réalité du génocide, dès lors qu’il a été reconnu en 1919 par le régime ottoman resté en place jusqu’en 1922. Il suffisait que tout en le déplorant, le pouvoir en place admette que ce génocide avait été reconnu et même dénoncé et poursuivi par la “Sublime Porte”.

En assumant, au nom de ce principe universellement reconnu la responsabilité des actes commis par le régime ottoman, la République d’Atatürk a nécessairement reconnu la réalité de ce qui est advenu aux arméniens en 1915. Elle a donc bien manqué là une occasion.

Il demeure cependant une lueur d’espoir, si la communauté internationale voulait bien s’en saisir. Au lieu de poursuivre inlassablement cette course à la reconnaissance par les Etats, du génocide, mieux vaudrait instaurer un médiateur qui serait chargé de régler la question, en présence des réclamations de Arméniens, en examinant les possibilités de réparations collectives des préjudices subis, sans déclencher une série de recours individuels.

Cette médiation qui pourrait s’instaurer sous l’égide de l’ONU pourrait être confiée au représentant de l’humanité qui pourrait être élu par l’assemblée générale de l’ONU au même titre que son secrétaire général ainsi que par l’assemblée générale des Défenseurs des Droits, médiateurs et ombudsmans qui recevraient, au nom de l’Humanité, une mission institutionnelle qui mettrait fin aux querelles et permettraient aux Arméniens et aux Turcs de se retrouver.

C’est le vœu que je formule en ce début d’année, en espérant que ce projet d’accord qui passe par une “déclaration universelle des droits de l’humanité” dépasse les objectifs de l’accord de Bruxelles du 18 mars 2015 devenu caduc, et les polémiques sur la reconnaissance et l’indemnisation des génocides du XX ° siècle.

Bernard Jouanneau

 


L’Amendement Hypocrite par Bernard Jouanneau

7 novembre 2016

Après l’Assemblée nationale au mois de juillet, le Sénat vient d’adopter, à une courte majorité (10 voix) l’amendement à la loi « Egalité – citoyenneté » qui devrait permettre la poursuite de la négation de tous les génocides et des crimes contre l’humanité, court-circuitant ainsi le texte de la proposition de loi de Valérie BOYER qui tendait aux mêmes fins et qui a été renvoyé en commission le 4 décembre 2015.

Il ne concernait pas que le génocide arménien ; mais c’est bien de celui-ci qu’il s’agissait, inspiré ou suggéré par François Hollande qui en avait fait la promesse, après la consultation qu’il a demandée au président COSTA (l’ancien président français de la CEDH), il semble avoir été propulsé par la gauche et soutenu par une partie des sénateurs de la droite et du centre.

Quoiqu’il en soit ce n’est qu’un leurre destiné à satisfaire les Arméniens et à rassurer en même temps les Turcs, en renvoyant aux juges le soin de reconnaître chez les négationnistes du génocide arménien ceux qui se laissent inspirer par la haine de ceux qui entendent disposer seulement de leur liberté d’expression sur la question.

Pour comprendre la manœuvre politique et diplomatique, il faut se souvenir que pour le Conseil constitutionnel comme pour la CEDH, la négation de la Shoah peut être poursuivie parce qu’elle comporte implicitement un appel ou une provocation à l’antisémitisme, alors que la négation du génocide arménien qui remonte à 1915 ne présente pas intrinsèquement et partout le même risque d’entretenir chez les Turcs et leurs proches la haine envers les Arméniens (cf. arrêt du Conseil constitutionnel du 12 février 2012 ; CEDH du 15 octobre 2015 dans l’affaire PERINCEQ ; et CC du 8 janvier 2016 dans l’affaire Peyron).

On a eu beau s’interroger sur le principe d’égalité entre les victimes, en se demandant pourquoi, à trente ans de distance entre 1915 et 1945 les deux génocides qui ont marqué le siècle ne devraient pas être traités de la même manière, rien n’y a fait : dernier cadeau de Jean-Louis DEBRE en quittant le Conseil constitutionnel au mois de janvier 2016 : l’arrêt du 8 janvier 2016 a rejeté la QPC qui soulevait ce moyen de l’égalité visant la loi Gayssot.

Lorsque Valérie BOYER, au nom de l’UMP a déposé son second projet de loi venu en discussion le 4 déc. dernier, la gauche n’était pas prête. Elle voulait surtout réserver à François HOLLANDE le privilège de tenir ses promesses, en faisant à temps déposer cet amendement au Sénat, après l’avoir fait voter au mois de juillet à l’Assemblée, sans qu’on s’en aperçoive.

Entre temps, le président ERDOGAN a changé de Premier ministre et a repris la main, en imposant au mois de mars son accord avec l’UE au sujet des migrants. La tentative de coup d’Etat a été enrayée et les relations avec la Turquie se sont apaisées, sans pour autant que son entrée dans l’Union soit remise à l’ordre du jour. Il n’est pas jusqu’aux Arméniens eux-mêmes qui s’en soient contentés et pour certains félicités, sans se rendre compte que ce larguage dont ils venaient d’être victimes était un jeu de dupes.

Si le texte émanant du Sénat est accepté par la commission mixte paritaire et adopté en seconde lecture par l’Assemblée nationale avant les élections, François Hollande pourra dire qu’il a tenu ses promesses, grillant ainsi la politesse à Nicolas SARKOZY qui l’avait aussi promis en 2012. Il n’y a pas que les Arméniens qui seront floués. Les négationnistes l’emporteront.

Il leur suffira désormais prouver que la négation de ce génocide n’est que le résultat des recherches et des travaux entrepris de bonne foi par les historiens prompts à revendiquer leur liberté d’expression et en aucune façon une agression contre les Arméniens d’aujourd’hui, pour obtenir la relaxe et faire que ce texte reste lettre morte. Certains seront condamnés : Il y a parmi eux quelques fanatiques excités qui se feront prendre ; mais dans le principe, la contestation, la minimisation grossière ou la remise en question systématique du génocide de 1915 ne sera pas retenue par les juges qui se refusent à « écrire l’histoire » et à s’immiscer dans la liberté de la recherche.

Il n’en sera pas de même pour les tutsis, les Cambodgiens et les Yougoslaves dans la mesure où les génocides dont ils ont été victimes ont été reconnus par des décisions de justice nationales et/ou internationales.

Mais comme la communauté internationale qui s’en était avisé au mois de juillet 1915, par la déclaration des alliés, n’a pas donné suite au traité de Sèvres de 1920 et s’est inclinée à Lausanne en 1923 devant les exigences de Kemal ATATÜRK devenu président de la République turque, en abandonnant son projet de juridiction internationale annoncée par les alliés, ce n’est pas au nom de la communauté des nations (à l’époque de la SDN) que les cours martiales de la Sublime Porte se sont prononcées en 1919 en condamnant les responsables du génocide, ministres et dirigeant du parti Union et Progrès des jeunes turcs.

On le savait quand on a fait voter ce texte hypocrite.

Mais l’intérêt stratégique et diplomatique a pris le dessus. On avait besoin des Turcs pour enrayer l’afflux des migrants en mer Egée. C’est Angela MERKEL qui a trouvé la solution en imposant à ses partenaires européens l’accord du 18 mars 2016 qui a fermé la route des Balkans aux réfugiés Syriens, Soudanais, Afghans, Erythréens, Ethiopiens et Azerbaïdjanais qui se sont repliés vers la Libye, et en faisant adopter au Bundestag une loi reconnaissant le génocide arménien.

François Hollande s’en est accommodé. Pour lui, la page était tournée ; il allait pouvoir soutenir qu’il avait tenu ses promesses, même si l’Assemblée nationale renâclait.

Il y a bien d’autres amendements dans cette loi « Egalité – Citoyenneté » qui vont donner lieu à discussion ; ne serait-ce que tous ceux qui ont gravement altéré la loi de 1881 sur liberté de la presse.

Mais celui-ci devrait pouvoir être déjoué assez simplement. Comment ?

Dès lors qu’il est impossible de se référer à des décisions rendues par une juridiction internationale qui ait ou qui puisse condamner le génocide arménien et que par ailleurs la reconnaissance légale de ce génocide par les parlements étrangers et par le parlement français en particulier (loi du 29 janvier 2001) risque d’être jugée inconstitutionnelle comme étant une loi mémorielle, il faut trouver la voix de droit qui permette de retenir le génocide arménien pour acquis.

La reconnaissance par l’Etat qui s’en est rendu coupable doit pouvoir être retenu comme preuve. Alors qu’à Nuremberg, on n’a pas formellement retenu contre les nazis le crime de génocide qui n’existait pas, il est aujourd’hui communément admis que les dirigeants nazis se sont bien rendus coupables de génocide envers les juifs et les tziganes, dans le cadre de la « solution finale ».  L’Allemagne l’a reconnu en acceptant de prendre part aux réparations des préjudices subis par les survivants et par les héritiers des victimes de la Shoah. Contrairement à ce qu’on entend répété de toutes part, ce n’est pas le jugement de Nuremberg qui a reconnu le génocide juif, c’est l’Allemagne.

Le fait que la Turquie d’aujourd’hui, tout en reconnaissant les massacres de 1915, n’admette pas qu’il s’agisse d’un génocide, n’empêche pas de considérer que l’Etat turc, avant la République d’Atatürk l’a incarné à partir de 1923 et l’a reconnu du temps de l’Empire Ottoman qui a survécu jusque là. En décidant et en organisant des poursuites contre les dirigeants d’UNION et PROGRES contre les anciens ministres en exil, le pouvoir en place qui représentait légalement et légitimement l’Etat Turc, la Turquie a reconnu qu’il s’agissait d’un génocide, en tous cas de crimes contre l’humanité (Cf. Jugement à Istanbul de Tanner AKCAM).

Le principe universel de la continuité de l’Etat met à la charge de l’Etat qui subsiste, les droits et obligations qui pesaient sur sa représentation en place au moment des faits.

On peut donc admettre que la négation du génocide arménien soit poursuivie dès lors que ce génocide a été reconnu par l’Etat turc existant et en place à l’époque, sans que sa négation ultérieure fasse disparaitre cette reconnaissance

Il suffirait donc d’ajouter dans le texte de cet amendement :

«  Ou lorsqu’il aura été reconnu par l’Etat qui s’en sera rendu responsable » 

Pour que l’amendement voté ait un sens.

Bernard JOUANNEAU


Journal d’Octobre 2016: Deux Rwandais jugés coupables de crime de génocide et de crime contre l’Humanité

27 septembre 2016
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Mémorial du génocide à Kigali (crédit: AP / Ben Curtis)

La Cour d’assise de Paris a condamné le 6 juillet 2016 Tito Barahira, 65 ans, et Octavien Ngenzi, 58 ans, à la prison à vie pour “crimes contre l’humanité” et “génocide”.

Les deux hommes, successivement bourgmestres de la ville de Kabarondo, 35 000 habitants, à l’est du Rwanda, ont été jugés coupables d’avoir encouragé et directement participé à “une pratique massive et systématique d’exécutions sommaires” en application d’un “plan concerté tendant à la destruction” du groupe ethnique tutsi à Kabarondo, le 13 avril 1994, où plusieurs milliers de Tutsis furent massacrés.

La justice française a exercé pour la seconde fois de l’histoire, sa compétence universelle pour juger des crimes de génocide – la destruction totale ou partielle d’un groupe défini, en l’occurrence le groupe tutsi en 1994 – et de crime contre l’humanité – les exécutions massives de civils, les milliers de civils tués à Kabarondo. Le crime de génocide et le crime contre l’humanité sont imprescriptibles, et les deux accusés ont été jugés et condamnés 22 ans après les faits. La justice avait déjà condamné en 2014 le capitaine rwandais Pascal Simbikangwa à 25 ans de réclusion criminelle pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Cette condamnation clôt un procès hors norme qui s’est déroulé à Paris pendant 9 semaines entre mai et juillet 2016. Une condamnation que 3 magistrats et 6 jurés ont prononcée après avoir entendu près de 80 témoins, des experts, les plaidoiries des 7 avocats des parties civiles (dont le C.P.C.R., la F.I.D.H. et la LICRA), de 2 magistrats du parquet et de 2 avocats de la défense.

Tito Barahira et Octavien Ngenzi n’ont pas contesté la réalité des faits: le massacre sur la place du marché et dans l’église de Kabarondo de milliers de personnes tutsis venues y trouver refuge, les rafles et les assassinats. Mais les deux hommes ont nié et continuent de nier leur implication personnelle. C’est donc les témoignages qui ont été au fondement du verdict, extrêmement sévère, puisque c’est la peine maximale ou presque (pas assortie d’une période de sûreté). Les jurés de la cour d’assise ont suivi le réquisitoire de l’avocat général, Philippe Courroye, qui a qualifié Tito Barahira de “dirigeant” du génocide à Kabarondo, et Octavien Ngenzi “d’officiant de la machette”.

Cette condamnation par la justice française est particulièrement lourde. L’ex-Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) a condamné deux bourgmestres sur 12 jugés à Arusha à cette peine maximale (10 condamnés, 2 déclarés non coupables). Le TPIR n’a jamais retenu “l’entente en vue de commettre le génocide” contre les bourgmestres jugés, à la différence de la cour d’assise de Paris.

Me Philippe Meilhac et Me Françoise Mathé, les avocats de Tito Barahira et Octavien Ngenzi, ont tenté pendant le procès et leurs plaidoiries d’insinuer le doute dans l’esprit des jurés. Ils ont regretté la nomination en dernière minute du procureur général, Philippe Courroye, le changement de la Présidence de la chambre au cours du procès, et la renonciation à venir témoigner du Professeur André Guichaoua, l’un des meilleurs spécialistes du Rwanda. Ils ont dénoncé le manque de moyens et de temps alloués à un procès où 80 témoins ont eu à déposer en peu de temps…

Cette condamnation a été saluée par les parties civiles et les victimes, satisfaites de voir Tito Barahira et Octavien Ngenzi répondre de leurs actes et déclarés coupables par la justice française.

Les associations constituées parties civiles et une vingtaine de personnes physiques ont reçu chacune 1 euro d’indemnité au titre du préjudice subi.

Les deux condamnés ont fait appel du jugement.

Rose Lallier

 

 

 

 

 


Tribune: La condamnation de Radovan KARADZIC était un leurre

19 avril 2016

Ce verdict témoigne de la faillite du projet de justice internationale porté par le TPIY.

En même temps qu’il condamnait Radovan KARADZIC, il acquittait Vojislav STESEL, le chef historique de l’extrême droite serbe. Après treize ans de procédure, celui qui avait inspiré la répression et l’extermination des mâles en âge de combattre à SREBRENICZA est blanchi, alors que celui qui l’a fait exécuter par le général MLADIC est condamné.

Lors de la création en 1993 de ce tribunal international pour l’ex Yougoslavie, on avait interprété cette issue judiciaire comme l’expression de la mauvaise conscience des pays occidentaux qui s’étaient révélés incapables de faire cesser la guerre en BOSNIE. Il s’agissait de créer une juridiction internationale neutre et impartiale qui ne soit pas le tribunal des vainqueurs, capable de dire le droit alors que la guerre continuait de se poursuivre.

Mais en fait, l’intervention de cette juridiction n’aura été qu’un leurre permettant à ces pays issus de l’ex Yougoslavie de s’avancer sur la voie de l’intégration européenne. Les criminels de guerre croates et serbes sont devenus les héros de l’intégration européenne, messagers annonciateurs d’un avenir supposé radieux. Tous ont été accueillis à leur libération avec faste dans leurs pays respectifs: Ante GOTOVINA et Mladic MARKE à ZAGREB en 2012 et Dario KORDIC en Croatie en juin 2014 qui a été relâché après avoir effectué les deux tiers de sa peine.

On attend encore que le général MLADIC soit jugé et l’on se prend à se demander quand KARADZIC sera gracié.

Certains  voient dans le verdict du TPIY de la HAYE du 26 mars dernier, au contraire « un verdict exemplaire « .

  • 600 témoins sont  entendus
  • 48000 pages de PV
  • 8 ans de procédure
  • 40 ans de prison pour l’ancien chef des Serbes de Bosnie

« En infligeant cette peine à l’un des hommes responsables des pires crimes commis en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le TPIY n’a pas seulement rendu un verdict à la hauteur des faits commis, il a montré que la justice internationale ça peut marcher  » (Le Monde  du 26 mars 2016).

Sous couvert de l’homme fort de BELGRADE Slobodan MILOSEVIC (décédé en 2006 en prison) R. KARADZIC a mené une campagne d’épuration ethnique particulièrement féroce dans cette république pluri ethnique et pluri confessionnelle. Pour chasser les musulmans de Bosnie de leurs maisons,  de leurs terres ancestrales, on a tué, violé, et jeté des dizaines de milliers de malheureux sur les routes. Exode sanglant qui fera plus de 100 000 morts et déplacera deux millions de personnes au nom de la Grande Serbie. On verra éliminer physiquement 6000 hommes et garçons en âge de porter les armes, Musulmans de SREBRENICZA occupée par les Bosno-serbes, qui ont été abattus les mains liées derrière le dos. On assistera au siège impitoyable de SARAJEVO qui fera plus de 11000 morts.

Ce que l’on retiendra tout de même c’est que le TPIY a retenu la qualification de « génocide », alors que certains la contestait en faisant remarquer que l’extermination de ces 6000 victimes du général MLADIC à SREBRENICZA avait eu lieu parce qu’ils étaient en âge de porter les armes et non pas à cause de leur origine.

Mais on entend un autre son de cloche qui ne voit dans ce verdict qu’un leurre et un échec de la juridiction internationale.

Alors allez donc savoir ce  qu’il faut en retenir et convaincre les gens de se rendre au palais de justice pour assister au procès de Pascal SIMBIKANGWA devant la cour d’assises à Paris au mois de octobre prochain pour le génocide des Tutsis et des Hutus modérés au Rwanda.

Bernard JOUANNEAU


Mémoire 2000 vous informe de la tenue de la conférence sur la question des réparations relative au génocide arménien (UGAB)

12 avril 2016

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GENOCIDE ARMENIEN : La question des réparations, de l’identitaire au stratégique 



mardi 12 avril à 20:30 

UGAB Paris 
118 rue de Courcelles, 75017 Paris

Un siècle après le génocide arménien, où en sommes-nous ? Quelle stratégie proposons-nous ? Des réparations sont-elles envisageables ?

Afin de répondre à ces questions, et afin de présenter le travail effectué depuis plusieurs années par un groupe d’experts internationaux travaillant sur la préparation du volet juridique des réparations, l’UGAB Paris vous invite à assister à une conférence passionnante et instructive :

Intervenant principal: 

Philippe Raffi KALFAYAN, juriste internationaliste, chercheur associé à l’Université de Paris 2, fondateur du Fonds RGA et d’AGIR, auteur de « La France et l’imprescriptibilité des crimes internationaux ».

Intervenants: 



Taline PAPAZIAN, Docteure en science politique, chercheuse associée à l’Université de Nanterre.

Yériché GORIZIAN, Doctorant en droit, chercheur en droit à l’Université de Lyon 2. Tigrane YEGAVIAN, Science Po Paris, Journaliste indépendant, spécialisé dans les questions diasporiques.

 

Collation à la fin de la conférence et signature et vente de l’ouvrage de Phililppe Kalfayan

 


Journal de Janvier 2016: compte-rendu de notre séance-débat « Les incendiaires de la mémoire »

26 janvier 2016

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Séance du 10 novembre 2015


Thème : le négationnisme


Débattrice : Chantal Picault, réalisatrice

 

 

 

Par bonheur, la réalisatrice, Chantal Picault était notre débattrice. Elle s’est intéressée à 3 génocides du 20° siècle : la Shoah (juifs et tziganes), le génocide arménien, le génocide des Tutsis du Rwanda.

Il y a eu, hélas, d’autres génocides au 20ème siècle (Yougoslavie, Ukraine, Khmers Rouges au Cambodge), et un autre semble se préparer au Burundi ! Mais, comme l’a précisé notre Président B. Jouanneau, il existe des négationnistes qui nient ces génocides, qui veulent les effacer de la mémoire. A Mémoire 2000, nous cherchons à vous informer, car vous êtes la France de demain, et c’est à vous de vous positionner pour que cela ne se reproduise plus.

Q : De quand datent ces documents filmés ?

R : En 1995, date du génocide des Tutsis du Rwanda, il n’existait aucune image filmée. Pas d’images, donc on n’en parle pas ! Pas d’images non plus de la Shoah ! Dans leur avancée, les Alliés eux- mêmes avaient détruit des traces. Sur certains documents photo- graphiques, on voit bien des cadavres de déportés derrière les barbelés, mais aucune image des chambres à gaz ! Les nazis ont voulu faire disparaître toutes les traces de leurs crimes, d’où l’essor du négationnisme. Le négationniste Faurisson a dit que les déportés qui mouraient étaient des malades. Alors, le couvercle s’est refermé sur ces morts pendant des dizaines d’années. Bernard Jouanneau a longtemps porté la parole d’Auschwitz contre les négationnistes, et il a eu du mal à faire participer des historiens à cette recherche de la Vérité. Des historiens qui ne se sont réveillés qu’en 1980.

Q : Pourquoi et comment devient-on négationniste ?

R : Selon Mme Picault, un historien turc dit comment cela se passe : comme dans les livres d’histoire il n’y a aucun document, il est impossible de se renseigner, donc on y croit ! Et quand on grandit, on devient négationniste. Cette négation du génocide arménien représente un confort pour les Turcs. Pour ce qui concerne la Shoah, les négationnistes sont tout simplement des antisémites.

Q : Pourquoi n’y avait-il pas de journalistes au Rwanda ?

R : Parce que ce génocide s’est déclenché très brutalement, et qu’il a très vite été impossible d’y aller. Les massacres n’ont duré que 2 mois. Et, Kigali est très loin de Paris. A l’Elysée, le Président Mitterrand brillait par son silence. Actuellement, les projecteurs sont braqués sur la Syrie, mais qui regarde vers le Soudan du Sud, où un génocide s’installe dans le silence ?

Q : Existe-t-il des preuves du génocide juif ?

R : Pour Faurisson, pas besoin de preuves, ce génocide n’a pas existé. Et puis, les historiens ont poursuivi leurs recherches, et des listes ont été publiées, notamment par les Klarsfeld. On le sait main- tenant, les survivants ont mis plus de 20 ans avant de se raconter. Au procès de Nuremberg, le mot “juif” n’a pas été prononcé une seule fois. Madame Simone Veil a attendu 2009 pour aller à Auschwitz avec ses enfants. Quand Rudolf Höss a tout raconté, Faurisson a dit qu’il mentait…

Q : Entre Juifs et Palestiniens, y a-t-il eu génocide?

R : Voici 5 critères qui définissent un génocide. Je te laisse le soin d’y réfléchir, et d’élaborer ta réponse.

Q : Quel intérêt les journalistes ont-ils de ne pas en parler?

R : Les médias parlent de ce qui est supposé intéresser le public.

Q : Quelle différence entre Crime contre l’Humanité et Génocide ?

R : Crime contre l’Humanité, pas d’organisation, de planification. Un génocide est un massacre planifié, sur ordre venu d’un niveau supé- rieur. Il faut donc savoir de quoi on parle, utiliser les mots exacts. . Comme le dit Claude Lanzmann “il faut voir et savoir”.

Q : Qu’est-ce qui pousse les gens à détester à ce point les autres ?

R : Mémoire 2000 promet une forte récompense à qui trouvera la réponse.

Guy Zerhat


Journal de Juillet 2015: Reconnaître et juger les génocides

7 septembre 2015

Le pape François vient de considérer le massacre des Arméniens comme “le premier génocide du XXème siècle”.

Aussitôt une polémique est née : qu’est-ce qu’un génocide ? Dans le langage courant, il désigne les crimes de masse. Le terme a été adopté par l’ONU en 1948 pour qualifier un impensable massacre, les horreurs révélées en 1945. Ce mot nouveau avait été inventé par le juriste américain Raphael Lemkin avec cette définition : Commettre des massacres ou causer un préjudice mental ou physique grave avec l’intention de détruire tout ou partie d’un groupe national ethnique, racial ou religieux.

Le débat porte sur le nombre de victimes. Pourquoi. Comment.

Le nombre : entre 300 000 et 6 millions.

Comment : de type génocidaire.

Les génocides sont reconnus par des juridictions internationales : la Cour pénale internationale (CPI), le Tribunal pénal international (TPI), et la Cour internationale de justice (CIJ).

Le génocide cambodgien suscite encore le débat : du 17 avril 1975 au 6 janvier 1979, le “Kampuchéa démocratique” a provoqué la mort d’environ 20% de la population cambodgienne. Selon Richard Rechtman, directeur d’études à l’EHESS, psychiatre et anthropologue : Les Khmers rouges ont voulu tuer les hommes, les femmes, les enfants, mais aussi les morts en interdisant les rites funéraires ou en laissant les dépouilles à l’abandon. L’intentionnalité criminelle, au-delà de l’élimination physique des opposants, vise aussi sa mémoire collective. Effacement total.

La liste est longue : Juifs et Tziganes, Bosniaques, Tutsis, Arméniens, Indiens, Hutus, Hereros, Zaghawas, Furs, Darfour, Kurdes d’Irak, Cambodge…

Primo Levi, à son arrivée à Auschwitz, s’est entendu répondre à sa question : Ici, il n’y a pas de pourquoi.

Colette Gutman

N.B.: La source de cet article est un excellent dossier paru dans Le Monde sous la plume de Cécile Hennion.


Éditorial du journal de Janvier 2015: Le « petit Monsieur »

2 mars 2015
Camp S-21, Phnom Penh, Cambodge

Camp S-21, Phnom Penh, Cambodge

Je rentre de Phnom Penh, le bout du monde, mais on n’en revient pas sans passer par S21 le centre de sécurité des Khmers Rouges de 1975 à 1979, le temps du règne de l’Angkar qui a mis en place le régime du Kampuchéa Démocratique. On ne sort pas de là, de cet endroit aujourd’hui transformé en musée du génocide cambodgien, indemne.

Sans m’y attendre, je l’ai vu ce petit Monsieur, l’un de huit rescapés du centre S21 de Phnom Penh où 17000 Cambodgiens sont passés entre le 7 avril 1975 et le 17 avril 1979, entre le mains de Kang Gukeav alias Douch, le responsable de ce centre, au service des Khmers Rouges du Kampuchéa Démocratique, sous l’appellation de Tuol Seng.

Il vendait et dédicaçait son livre « Le survivant » dans lequel il raconte son arrestation dont on ne lui a jamais dit les raisons, et les tortures qu’il a subies de la part des brigadistes Khmers Rouges agissant sous les ordres du commandant de ce centre qui sera finalement condamné, d’abord à 35 ans puis, en appel, à perpétuité par le tribunal international, constitué vingt ans après, à parité entre les Cambodgiens et l’ONU.

Chum Mey présentant son livre "Survivant"

Chum Mey présentant son livre « Survivant »

Il s’appelle Chum Mey. Il a aujourd’hui 83 ans. Grâce à lui notamment et à quelques très rares survivants, nous disposons pour l’histoire de témoignages directs sur ce qui s’est passé là-bas, avant que les négationnistes fassent leurs ravages. Il avait 45 ans lorsqu’il a été arrêté. Il était un simple mécanicien (et il semble que ce soit ses compétences techniques qui aient retenu l’attention des Khmers Rouges). Il a réussi miraculeusement à s’évader. Sa femme et ses enfants y sont restés et on ne les a jamais revus.

L’épreuve qu’il a vécue durant son incarcération est identique à celle des milliers d’autres Cambodgiens dont les visages scrutent aujourd’hui les visiteurs de ce musée, avec l’air de leur demander « Qu’avez-vous fait pour nous? » – Rien.

Pour avoir une idée de la condition réservée à toutes ces victimes des Khmers Rouges, il faut prendre connaissance du règlement affiché dans toutes les salles de torture et dont la lecture glace le sang et vous donne un aperçu de l’absurde et de l’esclavage auxquels se sont trouvés confrontées les victime, sans qu’on leur dise pourquoi (voir en bas de page).

Il était là, à la sortie du musée, avec sa pile de livres. Je l’ai vu, de mes yeux vu. Il ne parlait pas, mais il avait écrit ces lignes lors du procès de Douch : « Je ne dois pas condamner mes compatriotes qui m’ont torturé. S’ils étaient en vie et s’ils venaient me voir, je ne me fâcherais pas contre eux parce qu’ils faisaient ce qu’ils avaient à faire. Je les considérerais comme des victimes comme moi, puisqu’ils exécutaient les ordres d’autres personnes … Au cours des interrogatoires que j’ai subis, je me suis fâché, mais depuis après une longue période, ayant compris que ces personnes avaient à faire ce qu’on leur a dit de faire, je ne suis plus fâché contre qui que ce soit. Même les personnes qui m’ont torturé ont perdu leurs parents et les membres de leur famille… Selon le proverbe khmer, si un chien enragé vous mord, ne le mordez pas. Si vous le faites cela voudra dire que vous êtes vous même aussi enragé ». En rentrant je me suis dit en moi même que ce « petit monsieur » qui vendait ses souvenirs était un grand monsieur qui, en survivant aux épreuves qu’il avait du subir avait fait avancer l’humanité d’un grand pas.

A le lire, on ne peut s’empêcher de penser que c’est le malheur, l’horreur, l’impensable, l’inimaginable qui l’emportent et que malgré cela, on continue en France de stigmatiser les lois mémorielles et de refuser de sanctionner d’autres négations que celle de la Shoah, que la gangrène menace le monde entier et que nous devons tous tout faire pour ne pas l’oublier, pour ne pas supporter de l’entendre nier, y compris par le peuple qui en a été la victime, pour le voir escamoter par la justice.

Ce n’est pas l’affaire des Cambodgiens ni celle des Arméniens, ni celle des Juifs, ni celle des Tutsis, ni celle des Congolais, c’est l’affaire de l’humanité et nous en sommes chacun porteur d’une parcelle.

Bernard Jouanneau

 

Ce texte du règlement du centre S21 est aujourd’hui reproduit sur un panneau planté dans la cour de l’école. Il est destiné à l’édification de touristes qui le prennent en photo. Les détenus l’avaient sous les yeux dans leur cellule en permanence:

 

1 – Répond conformément à la question que je t’ai posée. N’essaie pas de me détourner de la mienne.

2 – N’essaie pas de t’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contredire.

3 – Ne fais pas l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la Révolution.

4 – Répond immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir.

5 – Ne me parle pas de tes petits problèmes, parle moi de la Révolution.

6 – Pendant la bastonnade et l’électrochoc il et interdit de crier fort.

7 – Reste assis tranquillement, attend mes ordres. S’il n’y a pas d’ordres ne fais rien et si je te demande de faire quelque chose fais le immédiatement sans protester.

8 – Ne prends pas prétexte pour voiler ta gueule de traître.

9 – Si tu ne suis pas tous les ordres ci dessus tu recevras de coups.

10 – Si tu désobéis tu auras soit 10 coups de fouet soit 5 électrochocs.

 


Journal de Janvier 2015: Cent ans de négation et de solitude

2 mars 2015

2015 sera l’année du centenaire du génocide des Arméniens, et centenaire aussi de sa négation (à lire “Mémorial du génocide arménien” de Raymond Kévorkian, Yves Ternon).

A cette occasion Bernard Jouanneau a posé quelques questions à notre ami Serge Tavitian, avocat, membre du conseil de Mémoire 2000, très actif dans le lutte contre le négationnisme.

B.J. — Estimes-tu possible vraisemblable ou impossible que la Turquie reconnaisse le génocide de 1915 ? Quelles sont d’après toi les raisons qui empêchent la Turquie de le reconnaître, comme par exemple l’Allemagne l’a fait pour la shoah ? Crois-tu que la communauté internationale a les moyens de faire pression sur la Turquie pour l’amener à le reconnaître ?

S.T. — En l’état actuel des choses il est selon moi impossible que la Turquie reconnaisse le génocide arménien. Elle n’a toujours pas fait son retour vers le passé et ne l’assume pas. La société turque se ferme et s’arc-boute sur ses principes. Les Arméniens sont toujours victimes de discrimination dans ce pays. Revenir sur le génocide arménien c’est revenir sur la république de Turquie qui s’est construite sur les cendres du génocide arménien. C’est aussi revenir sur l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk qui a été l’artisan de la naissance de la Turquie moderne et de l’enterrement du traité de Sèvres qui a fait s’évanouir pour longtemps toute idée d’Etat indépendant. La Turquie s’est construite sur des cendres et un mensonge d’Etat.

B.J. — A l’inverse penses tu que la Turquie peut intervenir sur le plan politique, diplomatique ou économique pour empêcher les Etats de reconnaître le génocide?

S.T.— La Turquie intervient et ne se gêne pas pour toujours employer des moyens diplomatiques propres à stopper toutes velléités de reconnaissance et pour nier l’Histoire. Elle emploie toujours des moyens financiers importants pour poursuivre son œuvre négationniste.

B.J. — Y a-t-il des pays dans lesquels la communauté arménienne est aussi agissante qu’en France pour obtenir que la négation du génocide fasse l’objet d’une répression ?

S.T. — Aux États-Unis, la communauté est très active.

B.J. — Que sais-tu des initiatives en cours en France pour mettre en place une telle répression depuis que le conseil constitutionnel a déclaré inconstitutionnelle la loi que Valérie Boyer avait réussi à faire voter en ce sens par le Parlement au mois de janvier 2012 ? As-tu pris connaissance de la nouvelle proposition du groupe UMP qui tend à incriminer certaines pratiques négationnistes portant sur l’ensemble des génocides du XX° siècle, sous réserve de l’excuse absolutoire de l’histoire. Penses-tu qu’elle ait des chances de recueillir une approbation collective de l’ensemble des formations politiques y compris le Front National ? Est-il important ou seulement souhaitable d’y parvenir avant ou à l’occasion du centième anniversaire, alors qu’il ne reste que relativement peu de temps ?

S.T. — C’est à la fois important et souhaitable. Important car la commémoration est symbolique. Souhaitable car cela rendrait la négation de tout génocide interdite et donc instituerait un universalisme de la répression. Après tout, on raconte que Lemkine a assisté au procès de Tehlirian, cet Arménien qui a assassiné à Berlin au terme d’une des plus grandes chasse à l’homme de l’histoire, Talaat Pacha, le grand ordonnateur du génocide arménien. Jugé en cour d’assises, il fut acquitté. Lemkine est paraît-il sorti bouleversé de cette audience et je veux croire qu’elle a marqué son esprit de juriste et est au moins pour partie à l’origine de sa réflexion ayant conduit à la création de l’infraction de génocide.

B.J. — Estimes-tu préférable d’attendre, comme semblent le penser bon nombre de membres de l’AFAJA, que Le président François Hollande donne suite à sa promesse de revenir sur la question en 2016  ou que la cour européenne des droits de l’homme se soit prononcée sur le recours de la Suisse contre l’arrêt Perincek ?

S.T. — Attendre n’est jamais la solution. Il faut agir sur tous les fronts.


Journal de Janvier 2015: « Mémorial du génocide des Arméniens » de Raymond Kévorkian et Yves Ternon

2 mars 2015

imagesMémorial du génocide des Arméniens

de Raymond Kévorkian et Yves Ternon (Éditions du Seuil)  (cliquez sur le titre pour accéder au site de la maison d’édition)

A l’occasion de la commémoration du génocide des Arméniens, paraît un recueil réalisé par deux historiens et Gérard Chaliand, expert en géopolitique.

Il a fallu deux ans pour achever la réalisation de ce recueil de documents qui ont le mérite de faire comprendre le premier massacre de masse de civils du début du 20° siècle, préfigurant la Shoah, qui a pu être mené à bien par des hommes dits civilisés.

Et il y en a encore qui nient le génocide des Arméniens… Peut-être peuvent-ils lire ce livre?

On peut aussi leur recommander “Le génocide des Arméniens”, paru en 1980, d’Yves Ternon et Gérard Chaliand, ainsi que “Le génocide des Arméniens” paru en 2006 de Raymond Kévorkian.

Daniel Rachline

 

 


Journal d’Avril 2014: Communiqué de Mémoire 2000 et du MRAP

5 mai 2014

La cour de Strasbourg a récemment condamné la Suisse, parce qu’un négationniste turc (D. Perincek) qui soutient que le génocide arménien est un « mensonge international » y avait été condamné pour négationnisme.

L’arrêt rendu le 17 décembre 2013, qui n’est pas définitif, marque une régression de sa jurisprudence (aff : Faurisson et Garaudy en France).

Tous les génocides méritent la même attention et la même vigilance. L’arrêt rendu instaure une discrimination intolérable là ou les textes la dénoncent et la réprouvent.

Toutes les associations signataires de lutte contre le Racisme et de défense des droits de l’homme soucieuses de respect de la Mémoire insistent pour que la grande chambre de la CEDH soit effectivement saisie par les autorités suisses qui en ont le pouvoir, afin que la question puisse être examinée contradictoirement.

(Suite à ce communiqué dont Mémoire 2000 a pris l’initiative, nous avons enregistré le recours fait par la Suisse devant la Grande Chambre.)


L’éditorial de notre Journal de Janvier 2012 : De la récupération politique des valeurs

12 janvier 2012

Dans la tourmente qui agite la planète tout entière et qui semble devoir s’amplifier, on se demande quelle sera la place qui sera attribuée aux valeurs dans l’année qui vient. Les quatorze candidats recensés à ce jour pour l’élection présidentielle ne le savent sans doute pas eux-mêmes et s’efforcent malgré tout de séduire l’électorat, sans garantir l’amélioration de la situation de chacun. C’est même plutôt l’inverse qui prévaut, c’est tout juste si l’on ne se préoccupe pas plutôt dans la course à la catastrophe de percevoir l’ordre dans lequel chacun des pays de la zone euro va perdre son rang auprès des agences de notation. En se rassurant à l’avance sur l’amélioration future que connaîtra la future génération qui viendra aux affaires après les malheurs et les larmes qui vont déferler sur nous.

Les politiques rivalisent dans la détection des signes avant-coureurs de la catastrophe, et les syndicalistes n’osent même plus annoncer la reprise de la lutte. Le désespoir qu’engendre l’accélération de la crise, l’amélioration du chômage et la menace de la récession s’installent en permanence sur les écrans et la fiction n’est même plus suffisante pour nous guérir de la morosité. Que reste-t-il alors de nos valeurs, à quoi bon promettre l’égalité et le retour à la fraternité dans une société manifestement tournée vers la culture de l’angoisse personnelle et familiale ? Il faut sans doute s’attendre à ce que Stéphane Hessel pour ses 97 ans publie un nouveau pamphlet après “indignez-vous”, puis “engagez-vous ; réveillez-vous”. Il semble en effet que nous abordons une phase de sommeil de l’humanité qui fait dire à certains qu’il annonce la fin du monde, en tout cas la fin d’un monde. Rien ne sera plus comme avant et chacun s’y résigne.

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Journal d’octobre 2011 : une polémique avortée

9 octobre 2011

Chaque rentrée apporte son lot de surprises, polémiques et autres déclarations. Cette année c’est Guy Konopnicki, relayé par Claude Lanzmann qui est à l’origine de la (presque) polémique de la saison.

En effet, dans un article publié sur le net (aschkel.info) G. Konopnicki “révèle” qu’une circulaire parue dans le Bulletin Officiel de l’Education Nationale, préconisait pour le programme d’histoire de première, la suppression du mot “Shoah” et l’utilisation, à sa place, du mot “anéantissement”. Et Konopnicki de partir en guerre…

Informations prises, il n’y a pas de “directive”, mais simplement dans le Bulletin Officiel de septembre 2010, on peut lire à la rubrique : Guerres mondiales et espoirs de paix : “La Seconde guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocides des Juifs et des Tziganes” – rien de plus.

Cependant, il semblerait que des éditeurs (Hatier et Hachette) dans leurs manuels d’histoire auraient, eux, pris l’initiative de remplacer le mot Shoah par celui d’anéantissement. Ce retrait semble  effectif dans certains manuels.

C’est sans doute cette découverte qui a fait réagir G. Konopnicki et écrire en réponse pour préciser ce que le mot Shoah apporte de plus à la compréhension de l’événement : le choix du mot Shoah, n’est pas un hasard mais il sert à désigner le caractère unique du génocide juif…et le fait que la désignation en hébreu de la Shoah, porte aussi la singularité du peuple juif, son retrait signifierait donc : le refus d’un traitement trop singulier, trop juif, ce qui revient à réduire la dimension singulière de l’événement à sa durée et à son ampleur…

Par ailleurs, concomitamment à l’absence du mot Shoah dans ces mêmes ouvrages, apparaît pour la première fois le mot “Nakhba”, terme miroir forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l’Etat d’israël en 1948. Soit. Mais il semble qu’on ait omis de préciser qu’à cette époque les Arabes ont refusé le Plan de Partage proposé par l’ONU qui stipulait par la résolution 181, la création d’un Etat juif et d’un Etat arabe.

Ce genre d’omission et/ou d’interprétation des faits, fait dire à Konopnicki que, ces manuels fondent un nouvel enseignement du mépris et leur logique tient à la suppression non pas d’un seul mot, mais de deux : Shoah et Israël, et il parle aussi, en citant plusieurs exemples pris dans ces manuels de défiguration de l’histoire.

Les éditions Hachette auraient indiqué “qu’après lecture, il est apparu que certains passages contestables devaient être modifiés et qu’à l’occasion de l’impression, ils seront changés”. Ceci sans préciser ni le détail des passages, ni la teneur des modifications. (Le Monde de l’éducation).

Il ressort que Konopnicki n’a pas tout à fait tort de s’indigner et même s’il n’y a sans doute pas eu de circulaire pour demander la suppression du mot Shoah ou pour recommander une interprétation “négative” voire erronée de l’histoire de la création de l’Etat d’Israël, pourquoi alors, les rédacteurs et éditeurs de ces manuels se sont-ils sentis autorisés à le faire ? L’air du temps peut-être ?

Dans des pays comme l’Espagne, le Japon ou la Suède les ouvrages réalisés par une entreprise privée, ne sont introduits en classe qu’après autorisation des pouvoirs publics. Croyez-vous qu’il en soit de même chez nous et qu’il y ait le moindre contrôle ? Que nenni…

Ce sont les éditeurs qui “interprètent les programmes scolaires en toute liberté” selon le rapport de Dominique Borne, inspecteur général de l’Education nationale, qui ajoute que “les manuels sont conçus en fonction des vœux des professeurs plus qu’en fonction des souhaits de l’institution ou des besoins des élèves”. Nous voilà vraiment rassurés!!

Personne ne sort grandi de ce genre de polémique et moins encore l’Education Nationale dont le rôle est de veiller à prodiguer aux enfants un enseignement juste et objectif, et non pas à engendrer la discorde; ce qui ne semble pas être, en cette occurrence, tout à fait le cas.

Notre jeunesse ne mérite-t-elle pas mieux ?

Lison Benzaquen


Journal d’octobre 2011 : un guide historique d’Auschwitz

9 octobre 2011

Guide historique d’Auschwitz, de Jean-François Forges et Pierre-Jérôme Biscarat, Préface de Piotr Cywinski, aux Éditions Autrement (cliquez sur le lien qui précède pour accéder à la page des Éditions Autrement)

“Courage !” prévient le directeur du Musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau, Piotr M.A Cywinski, dans sa préface au Guide historique d’Auschwitz (*). Ou plutôt, pour reprendre une expression célèbre : “N’ayez pas peur”. Et aussi : ne soyez pas choqués.

Car pourquoi éditer un “guide”, qui renvoie à des allusions touristiques et vacancières ? Et comment “montrer” le site ? Le présenter ? L’aborder ? Par une histoire factuelle, rigoureuse, chronologique. Ce livre dont les récits submergent notre imaginaire, est le fruit d’années de voyages et de visites scolaires, institutionnelles, professionnelles. Et d’un séminaire d’études mené depuis 2005 pendant les vacances scolaires d’automne sur “Le camp D’Auschwitz, les traces juives de Cracovie et le crime contre l’humanité”. Pour savoir avant de voir – pour que le voyage soit vraiment “accompagné ”.

Histoires

Auschwitz en allemand, Oshpitzin en Yiddish, une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Cracovie, 43000 habitants. La première mention de la ville remonte à 1117. Dès 1315 les Juifs sont invités à s’y installer par les rois polonais successifs. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, ils étaient 8000. En 1940, Auschwitz fait partie des territoires polonais conquis par les Allemands. Les nazis souhaitent alors y édifier une cité idéale national-socialiste, avec une administration et des infrastructures, des exploitations agricoles et industrielles. Et des camps de concentration, plus un centre de mise à mort pour les Juifs.

Dès novembre 1940, Herman Göring négocie avec la société IG Farbenindustrie pour implanter en Silésie une usine de Buna (butadiène-natrium [sodium] – caoutchouc synthétique). Le 1er mars 1941, Himmler annonce son projet de fournir 10 000 détenus, affectés à la construction d’une zone industrielle. En mai 1941, 700 travailleurs forcés y travaillent. En juillet 1944, ils sont près de 12 000. Parmi les prisonniers restés à l’hôpital du camp lors de son évacuation le 18 juillet 1945, Primo Levi.

Soixante-dix photos contemporaines, vingt-cinq d’archives, quinze de plans. Une chronologie générale détaille la sociologie des effectifs recrutés et des autorités SS, donne les chiffres officiels, indique les pays d’origine des Juifs.

Les premières chambres à gaz ont été aménagées en 1942. Les crématoires ont été construits par la firme Topf und Söhne, fondée en 1878, initialement spécialisée dans la fourniture de matériel pour brasseries. Dans les années 1930, la firme diversifie ses activités : construction de chaudières à vapeur, fours industriels, silos à grains pourvus d’un système de ventilation. La maintenance des silos, notamment la désinsectisation, est assurée par le Zyklon B. La suite est à lire. Noter que la construction des crématoires pour l’incinération des corps ne représentait que 3% des activités de la firme. Pourtant, les deux frères Topf, directeurs de l’entreprise, s’étaient inscrits dès avril 1933 au NSDAP, Parti national-socialiste des travailleurs allemands. L’un d’eux, Ludwig, s’est suicidé à la fin de la guerre.

Quelques “événements”

Le crématoire IV aurait cessé de fonctionner dès la fin de mai 1943, après une visite de l’ingénieur de la Topf, Kurt Prüfner. Celui-ci constata en effet que le four et les cheminées étaient “hors d’usage”, alors que la durée de la garantie prenait fin le 22 mai…

En été 1944, un membre inconnu du Sunderkommando du crématoire V, probablement un Juif grec appelé Alex, réussit à prendre les photos devenues symboliques de corps avant qu’ils ne soient brûlés, et celles de femmes sorties de la baraque de déshabillage avant d’entrer dans la chambre à gaz. David Szmulewski, Juif polonais membre de la résistance du camp, avait caché à son intention l’appareil photo dans un seau à double fond, alors qu’il réparait le toit. Le Guide donne également des indications précieuses sur la révolte du Sonderkommando du crématoire IV, le 7 octobre 1944, sous la direction de Zalmen Gradowski. Plus de 450 hommes furent tués, dont Zalmen Gradowski. Il y eut 3 morts parmi les SS.

Parmi les photos contemporaines en couleurs figure une fraîche rivière entourée de verdure, la Sola. Ses berges de gravier – gravières- étaient des lieux de travail forcé et d’exécutions, mais servaient aussi de dépôt de cendres des victimes brûlées. Ces mêmes rives étaient un lieu de promenade pour les familles des SS, et de baignade pour leurs enfants. Car la cité idéale national-socialiste avait aussi ses villas et ses immeubles pour les travailleurs extérieurs des firmes privées.

Les ravages de la Shoah sont encore plus grands que nous le pensons.  Ils nous ont rendus sourds aux crimes de masse perpétrés aujourd’hui. Il suffit de constater la quasi-indifférence générale aux génocides contemporains. C’est aussi pour cette raison qu’il nous faut repenser complètement ce lieu incontournable, cet anus mundi. Comme si, depuis, notre civilisation était en manque d’empathie, celle qui a manqué, précisément.

Colette Gutman