Journal d’Octobre 2018 : Parc de Choisy, Parc de mémoire

A deux pas de la mairie du XIII°, sur l’avenue de Choisy, à l’arrière du lycée Claude Monet, le promeneur peut trouver dans le parc de Choisy, un site de mémoire.

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Stèle à la mémoire des victimes des Khmers rouges dans le parc de Choisy à Paris

Le 17 avril 2018, a été inauguré, dans le parc de Choisy, un monument “à la mémoire de toutes les victimes des crimes contre l’humanité commis par les khmers rouges au Cambodge (1975-1979)”.

À droite de l’entrée principale du parc, une plaque de verre est dévoilée, on distingue un groupe fuyant une ville. Une femme marche en avant, un enfant à la main, portant une charge sur la tête. Evocation de la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975.

Ce jour-là, les Khmers rouges prennent le pouvoir après cinq années de guerre. L’après-midi du 17 avril 1975, les soldats de l’Angkar (Parti communiste du Kampuchea) font évacuer dans l’urgence et dans des conditions dramatiques toute la population de Phnom Penh, environ deux millions de personnes. Plus de 15 000 malades sont tirés des hôpitaux, plus de 10 000 personnes vont trouver la mort, lors de cette évacuation. Puis, en quatre années de pouvoir, le régime de Pol Pot va anéantir deux millions d’individus, un cinquième de sa population. Le régime khmer rouge déporte à la campagne les habitants des villes, car pour l’Angkar, les citadins sont des ”exploiteurs” qui ont profité d’une vie facile pendant que les paysans souffraient des guerres. Il s’agit donc de les rééduquer en les mettant au travail dans les rizières. Les intellectuels sont menacés, posséder des livres est suspect. La quasi-totalité des photographes de presse disparaissent durant la dictature khmère rouge.

Après le départ des Khmers rouges, la mémoire des crimes se constitue : des ossuaires témoignent de l’horreur subie par le peuple cambodgien.  Le musée du génocide, Tuol Seng, ancienne prison S-21 ouvre ses portes en 1980. Tuol Seng était auparavant un lycée, devenu la plus connue des quelque 200 prisons de la dictature khmère rouge. À S 21, entre 1975 et 1979, plus de 17 000 prisonniers ont été torturés, interrogés, torturés de nouveau par des tortionnaires plus cruels si leurs aveux n’étaient pas jugés satisfaisants, puis exécutés. Les seuls survivants retrouvés en janvier 1979 étaient sept hommes et quatre enfants. La fonction de ce musée a été immédiatement de recueillir des preuves irréfutables des crimes des Khmers rouges.

Deux décennies plus tard, le cinéaste Rithy Panh, réalise le film S21, la machine de mort khmère rouge, œuvre de mémoire majeure. Dans ce documentaire, deux des sept adultes survivants reviennent dans ce lieu de détention, 25 ans après, témoigner lors d’une rencontre avec leurs bourreaux. L’un des deux survivants du film de Rithy Panh est le peintre Vann Nath qui par ses tableaux et ses textes donnera un témoignage exceptionnel de l’horreur pratiquée par le régime khmer rouge. Ses mémoires sont parues en France en 2008, Dans l’enfer de Tuol Seng, (Calmann Lévy)

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En 2009, Rithy Panh reprend ce travail de mémoire et d’élucidation. Afin de comprendre, à la façon de Claude Lanzmann, il réalise une œuvre puissante : Duch, le maitre des forges de l’enfer, un portrait de l’homme qui dirigea le centre S21 de torture et d’exécutions où ont péri plus de 12 000 adultes et enfants. Ce procès, pour Rithy Panh, est l’occasion de retrouver une écriture juste de l’Histoire. Ce n’est pas un spectacle. Le film est un long monologue entrecoupé d’images d’archives et de témoignages. Rithy Panh a eu l’autorisation de rencontrer Duch dans sa prison et celui-ci s’exprime librement devant les photos de ses victimes pour lesquelles il ne montre aucune empathie. Témoignage glaçant, dans cet éprouvant face à face, Rithy Panh s’efface pour saisir la complexité de cet homme, entre mensonges, rires et certitude d’avoir servi diligemment la juste cause de la révolution. Rithy Panh a consacré d’autres films à la mémoire de ce génocide dont l’émouvant L’image manquante. Film plus intime, toute la famille de Rithy Panh a succombé en quelques semaines, il en est le seul survivant, il tente de rendre vie aux absents par des figurines d’argile, des images d’archives, des musiques qui opèrent ce douloureux retour vers l’enfance anéantie.

On pense à l’artiste rom Ceija Stojka, déportée à 10 ans dans trois camps de concentration nazis, qui, à 55 ans, se met à peindre et écrire en autodidacte. Une partie de son œuvre bouleversante vient d’être présentée au public français à Marseille puis à la Maison Rouge à Paris.

L’œuvre de Rithy Panh, c’est aussi un livre, L’Elimination écrit avec Christophe Bataille, paru aux éditions Grasset en 20012. Trente ans après la fin du régime de Pol Pot il revient sur la folie meurtrière qui élimina sa famille et un cinquième de la population du Cambodge. Récit de sa confrontation avec Duch, ni démon, ni homme ordinaire, organisateur scrupuleux du massacre, ce livre interroge la question du mal, dans la lignée de Primo Lévi avec Si c’est un homme.

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Ainsi, cette plaque de verre, inaugurée le 17 avril 2018 dans le parc de Choisy, ramène à ma mémoire, avec les œuvres de Rithy Panh et de Vann Nath, les témoignages sur ces crimes de masse commis au nom d’une idéologie prétendant faire le bonheur d’un peuple.

Je me rends, ce 17 avril, à la mairie du 13ème arrondissement pour en savoir plus long sur l’installation de cette stèle de mémoire et j’apprends fortuitement qu’une autre stèle commémorant le génocide du Rwanda se trouve dans ce même parc de Choisy.

J’y reviendrai.

La présence de ces monuments discrets, dans les allées d’un parc qui résonne de cris d’enfants, rumeur de la vie paisible, me conduisent vers les grands témoins qui ont consacré leur œuvre à lutter contre l’effacement des crimes. Et je rends hommage à Claude Lanzmann qui vient de nous quitter.

Jacinthe Hirsch

 

 

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