Editorial du journal d’Avril 2021 : l’école sous pression

13 avril 2021

Notre numéro de janvier n’est pas paru. Il s’agit de sortir du silence. Etions-nous paralysés par la fermeture des salles de cinéma et l’obligation de renoncer à nos séances devant les élèves ? Ou dans l’effroi devant la décapitation du professeur Samuel Paty par un islamiste, la veille des vacances de la toussaint ?  “La portée symbolique de ce crime est énorme. Par l’acte terrifiant de la décapitation bien sûr, mais aussi parce que, l’école, c’est notre tête à tous” a écrit Fethi Ben Slama dans Télérama, après l’attentat. 

Six mois après cet acte monstrueux, les professeurs continuent à faire cours avec toutes les difficultés liées à la pandémie qui se prolonge un an après le premier confinement. Tenir sur le respect des gestes barrières, assurer les cours en présence et avec masque dans les collèges et en partie à distance dans les lycées. Sorties dans les lieux culturels annulées, projets suspendus. Les conditions d’exercice des enseignants sont de plus en plus lourdes avec en arrière-plan, l’image insoutenable de leur collègue décapité.   

Notre numéro d’octobre rendait compte du procès des attentats de janvier 2015. Ce procès a donné lieu à une première réplique, devant les anciens locaux de Charlie, le mobile étant la volonté de “punir les défenseurs du blasphème.” Puis le 16 octobre, survient l’attentat contre Samuel Paty. Les circonstances sont maintenant établies, le mensonge de l’élève devant son père à propos du cours auquel elle n’a pas assisté et l’emballement sur les réseaux sociaux qui conduit le terroriste à commettre ce geste atroce en se croyant le vengeur du divin outragé, comme les frères Kouachi dans les locaux de Charlie. Nous reprenons en page intérieure une tribune parue en novembre sur la question des caricatures devenues le symbole des valeurs de la République française.  

Aujourd’hui, en mars 21, après le confinement strict du 16 mars au 10 mai 2020, la priorité est de maintenir les cours. Le nouveau confinement prévoit que les écoles et collèges restent ouverts et que les lycées fonctionnent tous en demi-jauge. L’ouverture des écoles est indispensable sur le plan de la santé mentale et des apprentissages. Des études en épidémiologie ont aussi prouvé que l’école n’est pas un accélérateur des contaminations. Enfin, il apparait que le premier confinement a accentué le fossé creusé avec les populations les plus précaires, il faut éviter que cela se reproduise. Les enseignants se retrouvent donc avec deux injonctions : continuer à faire cours, coûte que coûte et être les garants de la laïcité menacée par le terrorisme. Le débat sur la laïcité est aussi ancien que la loi de 1905, mais il se ravive après les attaques terroristes et les peurs qu’elles imposent. La pédagogie est délicate car les convictions religieuses familiales peuvent entrer en conflit avec le discours sur la laïcité. Il s’agit d’interroger les aprioris : non, la laïcité n’est pas un athéisme d’Etat ou une hostilité à la religion, chacun a le droit de croire ou de ne pas croire ainsi que le définit l’article 1 de la loi de 1905. Mais il faudra beaucoup de pédagogie et de distance pour faire passer le message sans réveiller les crispations.

Et comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle inquiétude frappe les établissements, le harcèlement scolaire. La mort d’Alisha Khalid, à Argenteuil, frappée puis jetée dans la Seine par une fille et un garçon de sa classe de 3ème a dramatiquement mis en lumière ce phénomène. Le harcèlement fait partie de la vie des collèges. C’est un phénomène de groupe propre à l’adolescence : pour avoir des copains et échapper au risque d’être harcelé, il est plus simple de faire partie du groupe des harceleurs et puis il suffit de se dire que c’est pour rire. Depuis plus de dix ans, le harcèlement sort des murs de l’école et se diffuse en ligne. Un collégien sur vingt est victime de cyberharcèlement. La France a tardé à prendre la mesure du phénomène et à proposer des réponses. Deux numéros verts ont été mis en place. Des formations sont proposées aux enseignants, à la demande des établissements. C’est encore trop peu. Le dispositif Sentinelles et Référents est testé cette année dans 300 établissements. L’objectif : casser la dynamique de groupe. Le harcèlement, c’est 10%, de victimes, 10% d’auteurs et 80% de témoins. On ne peut pas combattre cette situation si on ne combat pas les trois postures en même temps.” selon Éric Verdier*, psychothérapeute communautaire qui travaille depuis dix ans sur ce dispositif inspiré du Québec. Dans ces établissements, dix élèves et six adultes volontaires sont formés pendant quatre jours, les élèves seront les sentinelles, les adultes seront les référents. L’essentiel du travail consiste à casser le triangle de l’abus : un auteur, une victime et des spectateurs. Il s’agit d’abord de protéger la victime et de faire prendre conscience au groupe du poids de son attitude dans le phénomène. Ensuite, si le harcèlement persiste, les adultes s’adressent à l’harceleur. On sait que dans les établissements difficiles où le climat scolaire est dégradé, les cas de harcèlement sont en progression constante. Un programme anti-harcèlement “clé en main” devrait être étendu à toutes les académies à la prochaine rentrée. Espérons que ce programme se traduira autrement qu’en vœux pieux. 

Dans ce reconfinement qui ne dit pas son nom et cette incertitude sur l’avenir qui joue les prolongations, toutes nos pensées vont vers notre public, élèves et professeurs que nous souhaitons retrouver enfin à la rentrée de septembre pour de nouvelles séances. 

Jacinthe Hirsch

  • Violence et justice restauratrice” Éric Verdier et Max Tchung-Ming. Recueil de témoignages qui propose des outils concrets. 

Journal d’Avril 2021 : compte-rendu de notre séance-débat du 13 octobre 2021

13 avril 2021

Les héritiers

Séance du 13 octobre 2020

Thème : Education – transmission

Débattrice : Anne Anglès

Un film basé sur une histoire vraie : dans un lycée de Créteil, en 2008, une professeure d’histoire propose à une classe réputée dure de s’inscrire au Concours National de la Résistance et de la Déportation. Le thème de l’année : Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi.

La classe rejette d’abord cette proposition “encore parler des juifs, toujours ! Et puis on est nuls, on n’y arrivera pas.” Pourtant parce que leur professeure croit en eux, puis grâce à la rencontre avec un ancien déporté et au travail collectif durant toute l’année, la cohésion se fait et le travail commun aboutit à un prix. 

C’était notre première séance au cinéma Beauregard depuis le confinement du 15 mars 2020. La salle n’a pas rouvert mais nous avons été chaleureusement accueillis par Yann, le projectionniste, très impliqué dans notre action et vigilant sur les mesures barrière. Des applaudissements ont salué la fin du film et l’arrivée d’Anne Anglès, l’enseignante qui a inspiré le rôle d’Ariane Ascaride dans le film. 

Aux questions des élèves, Anne Anglès a répondu avec simplicité et empathie :                                                                                                  

 – Y a-t-il vraiment eu une rencontre avec un ancien déporté ? 

-Oui, et Léon Zygel, que j’ai revu après, était très inquiet après les attentats de 2015, il recommandait de continuer à transmettre la mémoire.                       

– La classe a-t-elle vraiment gagné le concours ? 

– Oui, le premier prix, en 2009. 

Pour une histoire aussi encourageante sur la réussite d’une classe qui se vit comme nulle, la question de la vérité du récit est importante.                                               

Un élève, croyant parler à la réalisatrice, demande à Anne Anglès comment elle a fait le film. Elle explique. C’est grâce à Ahmed Dramé, qui interprète le rôle de Malik, que le projet est né, sans que Anne Anglès n’y soit pour rien. C’est lui qui en a parlé à la réalisatrice, et le film est paru en 2014.                                                                                                                                           – Était-ce vraiment une classe catastrophe ? 

-C’est comme ça qu’Ahmed voyait sa classe. Les élèves n’écrivaient pas très bien, mais étaient intéressés en histoire géographie. Certaines personnalités étaient très fortes, par exemple celle qui joue Mélanie.   

Un élève, choqué par les chahuts dans cette classe, interroge :  

-Pourquoi y avait-t-il le bazar dans vos classes ? 

-Pendant mes cours, il n’y avait pas le bazar. Quand les élèves entrent en 6ème, ils ont tous envie de réussir. Mais ils ne réussissent pas comme ils voudraient, et beaucoup décrochent en 4ème. Ça bascule, c’est une vraie question… Les contestations des ados sont des rébellions liées à cette tranche d’âge. Mais ces rébellions, soit sont constructives, soit leur nuisent. Quand les élèves ont l’impression qu’ils peuvent choisir ce qu’ils voudraient faire et que chacun a sa place alors ce n’est pas le bazar. Les élèves qui sont violents sont aussi confrontés à la violence quotidienne.

-Tous les élèves ont-ils un souci en dehors du collège ?  

-L’adolescence est l’âge des soucis. Oui, parfois des parents divorcent, il faut remplir le frigo, il y a le chômage, la violence dans le couple. Votre monde est un monde dur, les mamans partent très tôt le matin et rentrent tard le soir. Il y a plus de problèmes aujourd’hui qu’il y a 50 ans. 

Anne Anglès évoque aussi le témoignage de Léon Zygel, combien cette rencontre avec un ancien déporté a marqué les élèves. Il avait rappelé que chacun attend d’être respecté, il faut mériter d’être respecté et ne jamais se laisser retirer sa dignité, ne jamais tolérer aucune insulte sur les origines. 

-Les droits de l’homme, est-ce respecté ? 

-Ce n’est pas respecté partout, il faut se battre pour la liberté de conscience, d’être éduqué, se battre contre les discriminations, la torture et la peine de mort. Par exemple, on massacre, en Chine, les Ouïghours, mais il y a aussi des entorses en France. 

Une dernière question : – qu’est devenu Ahmed Dramé, est-il toujours comédien ? Oui, il est actuellement sur un tournage au Sénégal. Sa carrière continue, sinon il aurait pu être là avec vous.  

La séance touchait à sa fin. Les classes sont reparties en laissant la salle impeccable. Les professeurs sont venus remercier Anne Anglès d’être venue animer la séance, après ce film très fort, dont elle est l’inspiratrice. 

Fracas de l’actualité, trois jours plus tard l’enseignant d’histoire Samuel Paty se fait odieusement assassiner par décapitation, pour avoir présenté des caricatures de Mahomet en classe. 

D’innombrables questions nous submergent. Que n’avons-nous pas vu ? La société saura-t-elle rester unie face à cette menace portée au cœur de l’institution qui fonde les liens communs des citoyens ? 

Elisabeth Roth-Jacques 


Journal d’Avril 2021 : A propos des caricatures

13 avril 2021

Dans Le Monde du 6 novembre, une tribune d’Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, (anciens responsables de la revue Esprit) revient sur la question des caricatures devenues le symbole des valeurs de la République française. 

En voici quelques extraits.

“Après l’assassinat abominable d’un professeur de collège, qui ravive le terrible souvenir des morts de Charlie au moment où se tient le procès des complices, les caricatures de la religion, de ses croyances et de ses représentants sont devenues le symbole de la liberté et des valeurs de la République et de la France. Les dessins les plus virulents et les plus osés de Charlie Hebdo sur l’Islam, l’Eglise catholique et les protestants évangéliques, plus rarement sur le judaïsme, sont souvent reproduits, et dans presque tous les médias. Des intellectuels et d’autres personnalités, spécialistes de l’héroïsme de papier, ont réclamé qu’on les exhibe sur tous les murs de France et de Navarre. (…) On peut douter que cette mobilisation pour imposer à la vue de tous (au nom de la “liberté républicaine”) des caricatures extrêmes de la religion arrête le bras de tueurs fanatisés, perdus quelque part en France ou dans le monde, inconnus avant leur crime. (…)

Lors des débats créés par la publication des caricatures, il avait été justement rappelé qu’après tout, personne n’était obligé d’acheter Charlie Hebdo chez son marchand de journaux. (…) En droit, c’est le “contrat de lecture” qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier et non pas à tout un chacun. (…) Aujourd’hui, cette barrière ? cette “liberté de réserve” ? semble avoir totalement sauté, non seulement dans les médias mais jusque dans de hautes sphères de la société civile et politique. Sans parler, bien sûr, des réseaux sociaux qui s’en donnent à cœur joie pour en publier à foison, toujours dans le même sens et avec le même alibi : nos libertés sont menacées, la patrie est en danger, la République à l’agonie. (…) Désormais, la pédagogie, par définition non brutale et passant par des médiations ? celle de Samuel Paty, précisément ! ?, n’est plus de mise, tout comme le respect des convictions d’infâmes croyants sans pouvoir, c’est-à-dire plus d’une fois de pauvres de France et de Navarre, et surtout de millions de manants illettrés ou peu lettrés ? mais pacifiques ? d’immenses contrées de la Terre ! Saluons le courage vraiment émouvant des intellectuels et élus républicains pour leur enfoncer les principes laïques dans le crâne. Le paradoxe est que la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France. Ou alors, si vraiment un seul assassin fou les menace, il faudrait admettre qu’elles sont vraiment fragiles. (…)

Il est frappant que, durant l’hommage national à Samuel Paty, on ait lu des passages de la lettre de Jean Jaurès “aux instituteurs et institutrices” et la lettre d’Albert Camus à son instituteur, en ”oubliant”, contre la rhétorique de guerre actuelle, ce célèbre passage de la lettre du même Jules Ferry (qui savait encore faire des différences) aux instituteurs : “Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment.” 

De surcroît, enfermés dans le seul contexte français de la République souveraine et indivisible, les défenseurs de la caricature à tous les vents sont aveugles sur certaines conséquences concrètes de la mondialisation, entre autres concernant le blasphème. On a rappelé à satiété et à bon droit, depuis le 7 janvier 2015, que le blasphème n’était plus un délit en France depuis la Révolution (plutôt, en fait, depuis la fin du XIXe siècle). L’insulte au religieux peut certes relever des tribunaux, par exemple comme provocation à la haine, mais non comme “blasphème”. Sauf que ce n’est pas la liberté d’insulter et de caricaturer la religion en France qui fait problème : c’est l’inexistence de cette liberté dans de nombreux Etats du monde et son rejet de fait par certaines religions et d’autres cultures (…)

Il est abstrait ou idéaliste, de dire : ”Nous ne visons que les islamistes, les radicaux, les fous d’Allah, pas l’islam”. L’intention est bonne, mais très dangereuse, quand l’islam compte quelques milliers d’islamistes décidés à tuer au nom de Dieu, capables de manipuler pour leur combat nombre d’illettrés ou de semi-cultivés dans le monde, qui n’ont jamais entendu parler de liberté d’expression. A fortiori à l’heure d’Internet, où la diffusion des messages électroniques et des discours de haine est quasi illimitée et immédiate, et peut atteindre tous les publics. Au fond, ce que signifie la mondialisation religieuse n’est pas compris. Elle implique d’abord que la sécularisation inexistante ou partielle des uns entre en choc frontal avec la sécularisation des autres, que ce contact peut devenir violent et suspendre une épée de Damoclès au-dessus de tous, plus encore dans les pays qui ont réalisé la séparation des religions et de l’Etat et qui garantissent les libertés de tous, des croyants et des non-croyants.”


Journal d’Avril 2021 : compte-rendu de l’Assemblée Générale de Mémoire 2000

13 avril 2021

Le Lundi 7 décembre 2020 à 17 heures a débuté l’Assemblée Générale annuelle de Mémoire 2000, présidée par Jacinthe Hirsch. Cette année, en raison de la pandémie de la Covid 19, l’AG s’est déroulée par vidéo conférence.

I . RAPPORT MORAL DE LA PRESIDENTE

La présidente, avant de faire le bilan de l’année passée, commence par mentionner la particularité de cette année 2020. Particularité due à deux faits : la crise sanitaire due à la pandémie de COVID 19 et le choc produit par le retour des attentats terroristes dont l’assassinat d’un professeur par un fanatique islamiste. 

Puis vient le bilan de l’action de l’année : 

I. Cinéma et sorties

II. Le journal

III. Réunions du conseil et prises de contact

IV. Menaces sécuritaires en lien avec notre activité

V. Procès Charlie Hebdo : un procès pour l’histoire rattrapé par la violence terroriste

En conclusion, après avoir mentionné les attentats et l’assassinat de Samuel Paty, Jacinthe pense que c’est dans ces moments que M2000 doit être présente auprès des enseignants et des élèves et émet le vœu qu’au cours de 2021 la fin de la crise sanitaire nous permette de tenir notre rôle.

II. RAPPORT FINANCIER DU TRESORIER

Constatation d’une baisse importante des cotisations et faible niveau du renouvellement des adhésions. 

Sur le plan financier :

Dépenses : 21008€ 

Recettes :  21855€

Les deux rapports sont approuvés à l’unanimité.

L’assemblée procède à l’élection du conseil. Reconduction de tous les anciens membres du conseil plus Patricia Paperman et Marie Le Cœur.

Claudine Hanau est nommée Membre d’Honneur du conseil de Mémoire 2000.

L’intégralité des rapports moral et financier est à la disposition des adhérents qui en feront la demande au secrétariat.


Journal d’Avril 2021 : Coup d’Etat le 1er février 2021 en Birmanie, la persécution des musulmans continue de plus belle

13 avril 2021
© AFP / Lillian SUWANRUMPHA

La cheffe du gouvernement Aung San Suu Kyi est arrêtée ainsi que de nombreux artistes, enseignants, intellectuels birmans. Alors que les Rohingyas semblaient se réjouir de cette arrestation (il faut se souvenir que Aung San Suu Kyi avait brillé par son silence devant le massacre des musulmans par les bouddhistes en 2017), ces malheureux sont encore la cible de répressions ignobles par le nouveau gouvernement en place.

En effet, le dirigeant des armées Min Aung Hlaing s’est exprimé après les derniers massacres des Rohingyas en ces mots glaçants : “un travail inachevé” ! L’ONU reconnaît que les musulmans de Birmanie sont privés de leur citoyenneté et victimes d’un “nettoyage ethnique”. Ils sont désignés ”immigrants clandestins du Bengladesh” par la junte militaire, alors qu’ils furent, rappelons-le, soumis à l’esclavage, à la suite de l’invasion des Birmans en 1785. C’est un véritable cauchemar pour cette minorité musulmane, reléguée dans des ghettos où sont entassés 1,2 million de réfugiés Rohingyas.

-En août 2018, un rapport de L’ONU accuse l’armée de Myanmar (Birmanie) de génocide, de crimes de guerre et crimes contre l’humanité envers les Rohingyas. Les enquêteurs de l’ONU font état de meurtres, d’esclavages, viols collectifs sur les femmes et les enfants, incendies volontaires etc… Aung San Suu Kyi est vivement critiquée devant son inaction face à ce génocide.

-Septembre 2018, la Cour Pénale Internationale déclare être compétente pour enquêter et sanctionner la déportation de ce peuple, mais…la Birmanie n’étant pas signataire du statut de Rome, la CPI ne peut donc pas agir !

-Fin septembre 2018, le Canada vote à l’unanimité un texte qui qualifie de génocide la persécution des Rohingyas en Birmanie.

-Novembre 2019, la Gambie, au nom de l’Organisation de la coopération islamique, dépose une plainte auprès de la Cour Internationale de Justice contre le Myanmar pour les crimes perpétrés à l’encontre des Rohingyas.

Malgré toutes ces interventions non suivies d’effet, cette minorité musulmane apatride est toujours victime de persécutions, passe sa vie dans des camps de déplacés surpeuplés, sans liberté de mouvement, vivant dans des conditions qualifiées “d’apartheid“ (d’après les défenseurs des droits). 

De plus, compte tenu de l’absence totale de soins bien entendu, un tsunami sanitaire risque d’éclater avec l’arrivée de la pandémie mondiale du coronavirus, aggravant sérieusement encore leur situation.

La pression internationale : mars 2021

Les Etats-Unis menacent de bloquer les actifs et transactions de certains militaires responsables du putsch dans le secteur très lucratif des pierres précieuses.

-Les géants de l’internet ont un projet de loi sur la cybersécurité qui obligerait la Junte à transmettre les données des utilisateurs.

-Facebook a déclaré qu’il réduirait la visibilité du contenu géré par l’armée affirmant que celle-ci répandait de fausses informations.

-Mais la Chine et la Russie ont apporté un soutien sans faille, lors du Conseil des Nations Unies, à l’armée birmane.

Un mois après le coup d’État militaire en Birmanie, le 1er février dernier, les généraux ont lancé une campagne de répression sanglante dans tout le pays contre les manifestants birmans demandant le retour à la démocratie. On compte à ce jour (30/03/21) au moins 500 morts (dont des enfants) et plusieurs milliers d’arrestations.

Mais quid des Rohingyas ? 

Alors que ces derniers redoutent de nouvelles violences, marqués par tant d’années d’errance, on a l’impression qu’ils n’intéressent personne.

Au cours des siècles passés, combien de peuples (élus ou pas) ont été victimes d’extermination au nom d’une religion plus ou moins affirmée. Combien faudra-t-il encore de siècles pour que de telles exactions disparaissent enfin ?

Ne jamais baisser les bras, ne jamais dire “c’est comme ça, on ne changera rien !”

Apprenons à vivre ensemble dans les valeurs de la laïcité qui permettent d’accepter son voisin dans sa différence et sa diversité. Mesurons à quel point nous avons la chance de vivre dans un pays tel que la France dont le socle commun est (devrait être) le respect de l’autre.

Joëlle Saunière


Journal d’Avril 2021 : Après les élections américaines

13 avril 2021

Voilà, c’est fait : le navire américain a changé de commandant, et on peut s’en réjouir. Trump a fait ses bagages, il promet de revenir, mais on va faire sans lui, et c’est une bonne chose.

Cela dit, que peut-on attendre de la victoire de Joe Biden, nous européens ?

En premier lieu, je crois, il s’annonce bien plus “vert” que Trump : Il signe l’accord de Paris sur l’Ecologie, c’est un bon départ, de même que, sur le plan local, l’extension du programme fédéral de couverture santé “Medicare”. 

Ensuite, que peut-on espérer ? Sur le plan commercial, pas grand-chose : comme pour Obama, ne l’oublions pas, c’est toujours “America first”, ainsi que le dit Bruno Le Maire : Depuis de nombreuses années, les Etats-Unis ne sont plus un partenaire amical pour les Européens. Autrement dit, “Tout change pour que rien ne change”. Et puis, n’oublions pas que beaucoup de démocrates et de républicains sont les dignes héritiers de nombre d’évangélistes bigots qui souhaitent étendre la ”bonne parole” à l’ensemble de la planète. 

Sur le plan européen, Biden a promis de privilégier les rapports personnels avec les chefs d’Etats, joyeusement snobés par Trump. Excellente initiative, qui pourrait donner des résultats appréciables, à commencer par la Russie et Poutine. Certes, l’affaire Navalny ne va pas être facile à régler, tout comme les cyberattaques à répétition dont les Etats-Unis sont l’objet, ainsi que des pays européens, attaques attribuées à Moscou.

Quelle sera l’attitude de Biden contre la Turquie, dont la présence envahissante en Méditerranée et en Libye pose problème ? A quand un tête-à-tête entre Biden et Erdogan ? Ensuite, le Moyen-Orient, autre caillou dans la chaussure de Biden. N’oublions pas que si Biden s’était opposé à la première guerre du Golfe, il avait en 2003 voté pour l’intervention américaine en Irak qui a conduit au désastre actuel. Donc, méfiance, surtout que dans la région, c’est l’Iran qui pose problème avec sa politique nucléaire agressive. Enfin, quels rapports Biden va-t-il entretenir avec Israël ? Sans doute moins favorable que Trump (influencé par son gendre) ; mais Biden sera-t-il capable de rapprocher Palestiniens et Israéliens en vue peut-être d’une hypothétique solution à deux Etats ? On peut rêver…

Avec la Chine, rivalité sans doute commerciale avant tout. Mais Biden interrogera-t-il les Chinois sur le sort des Ouighours ? 

Pour ce qui est de l’Afrique, nous devrons sans doute attendre, car rien de très précis n’a encore été évoqué, mais ce continent sinistré intéressera-t-il Biden ?

Avec le Japon, les rapports sont essentiellement commerciaux, et devraient le demeurer.

Enfin, l’Amérique du sud intéressera-t-elle Biden ? On le souhaite bien évidemment, car l’Amazonie détruite et sinistrée offre un spectacle affligeant.

On relève dans les déclarations du nouveau Président une information importante : il souhaite organiser, au cours de cette première année de mandat, un efficace sommet des démocraties : excellente initiative, mais combien y aura-t-il de présents ?

Au total, nous devons souhaiter à Biden (77 ans quand-même !) une excellente santé, car il ne risque pas de s’ennuyer pendant un mandat que nous, Européens, lui souhaitons actif, et heureux.

Guy Zerhat


Journal d’Avril 2021 : Des nouvelles de Soral

13 avril 2021

De son vrai nom Alain Bonnet, tête d’affiche de l’antisémitisme français et du négationnisme, se recommandant de Faurisson, a été mis en examen le 30/07/2020.

Enième poursuite pour énièmes propos et actions racistes et antisémites. 

Il s’était pourtant réfugié en Suisse dès fin 2019 “pour échapper à la détestable justice française”, disait-il alors.

Mémoire 2000 fut représentée déjà en 2015 au Palais de Justice pour une condamnation le concernant. Il avait, par le geste antisémite de la “quenelle”, au milieu du Mémorial de la Shoah de Berlin, outragé la population entière. Il récidive dernièrement en diffusant une photo de lui faisant ce même geste devant le Palais de Justice de Colmar. Condamné le 6 janvier 2021 pour : “injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion”.

Son antisémitisme s’illustre chaque jour un peu plus : exhibition de sa tasse à café au sigle : “Der Führer avec logo hitlérien”, puis une réflexion sur “le couillonavirus” où il brocarde E. Macron cette fois, affublé d’un brassard aux couleurs nazies avec pour slogan : “En marche vers le chaos mondial” et en légende, il dit “attendre la Révolution fasciste” en louant la trajectoire de Mussolini !

Bien que sa chaîne YouTube “Egalité-Réconciliation” fut fermée à ce jour, son compte twitter est toujours actif et compte actuellement 70 000 abonnés.

Après plusieurs condamnations qu’il n’a jamais honorées (se déclarant insolvable), il vient d’être à nouveau pénalisé par la cour d’appel de Paris à verser 134 400€ à la LICRA pour avoir fait rééditer dans sa maison d’éditions “KontreKulture”, le livre antisémite de Léon Bloy : “Le salut par les juifs”.

Maître Michaël Bendavid, avocat de la LICRA déclarait : “ Avec sa maison d’édition, Alain Soral a érigé son racisme en entreprise lucrative” !

Cette fois le coup est dur pour A. Soral. d’autant qu’il a été de nouveau condamné à verser 18 000€ pour “provocation à la haine raciale, contestation de crimes contre l’humanité, négation de la Shoah”. Il est susceptible d’une nouvelle condamnation d’un an de prison ferme.

Ne le lâchons pas, soyons vigilants !

Joëlle Saunière


Journal d’Avril 2021 : Réconcilier les mémoires française et algérienne, une ligne de crête étroite et indispensable

13 avril 2021

Benjamin Stora a remis au président Macron, un rapport sur “les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie” le 20 janvier. L’objectif de ce rapport commandé par le chef de l’état : une tentative de réconciliation basée sur une recherche commune de la vérité historique. La revue Historia consacre, ce mois-ci, un dossier à la conquête de l’Algérie 1830-1902, intitulé “Ces vérités qui dérangent”. Ce dossier rappelle ou plutôt nous apprend, car ce moment de l’Histoire de France ne fait pas partie des programmes scolaires, le niveau de violence extrême de la colonisation qui débuta par quarante ans de massacres, présentés à l’opinion comme une pacification. En réalité : “enfumades” et “emmurades” de centaines de civils, pillages et massacres des populations.

Selon Benjamin Stora, remonter jusqu’aux origines de cette colonisation féroce et passée sous silence doit permettre de renouer des relations apaisées avec l’Algérie, alors que de part et d’autre de la méditerranée, chacun reste fixé sur les tragédies de la guerre d’indépendance qui mit fin à la colonisation. Durant ce moment oublié de la conquête, les populations locales ont été considérées comme des peuplades primitives qu’il convenait de mater, asservir, terroriser, spolier en toute impunité. C’est plus tard, dans le sillage des conquérants, que des peintres et des écrivains vont lancer la mode de l’orientalisme à travers des tableaux d’un orient fantasmé. C’est ainsi qu’à la fin du XIXème l’Algérie a accueilli un tourisme colonial. Tenter d’établir des connaissances partagées et non des visions projetées de part et d’autre est la base d’une réconciliation. Le rapport recommande la mise en place d’une commission “Mémoire et Vérité” chargée d’impulser des initiatives mémorielles communes entre la France et l’Algérie et de formuler des recommandations sur les 22 propositions énoncées. 

Parmi celles-ci, des commémorations qui concernent la guerre d’Algérie (19 mars 1962, date des accords d’Évian), 17 octobre 1961 (répression des travailleurs algériens en France) et d’autres autour de la participation des européens d’Algérie à la seconde guerre mondiale, ou des harkis dans la guerre d’Algérie. Est aussi proposé un recueil de témoignages de ceux qui furent frappés douloureusement par cette guerre afin d’établir plus de vérités.

Les propositions reviennent sur les séquelles des essais nucléaires en Algérie, sur le partage des archives historiques, sur les disparus de la guerre, sur la sombre question des restes humains de combattants algériens du XIXème siècle conservés au Muséum nationale d’histoire naturelle, sur la mise en place d’une commission mixte d’historiens français et algériens pour faire la lumière sur les enlèvements et assassinats d’Européens à Oran en juillet 1962  et sur la préservation des cimetières européens et juifs en Algérie. Sujets sensibles et essentiels, qu’il convient d’approcher par un travail partagé et patient entre chercheurs des deux rives.  

Les propositions mettent aussi en valeur des figures de la résistance algérienne comme l’émir Abd el-Kader qui mena la lutte contre la colonisation française à ses débuts avant sa reddition en 1847 et son incarcération en France. Une stèle à son effigie pourrait être érigée à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en 2022. Autres propositions d’apaisement : que la France reconnaisse l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel, dirigeant nationaliste algérien, en 1957 pendant la bataille d’Alger. L’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, avocate et militante contre la guerre d’Algérie. 

Enfin, des projets d’expositions, de colloques, d’ouverture d’un musée, tout ce qui peut permettre une meilleure connaissance commune de ce passé pour nettoyer les cicatrices jamais refermées en France et en Algérie. 

Cet ensemble de propositions s’affronte à une complexité extrême qui mêle les questions identitaires (intégration de la jeunesse issue de l’immigration) diplomatiques et historiographiques. Il propose “modestement” de dresser des “passerelles sur des sujets toujours sensibles.” Pour l’instant, la presse algérienne s’est fait l’écho de nombreuses réactions négatives. Du côté de l’Elysée, le 2 mars, le président Macron a reconnu, ”au nom de la France” que l’avocat algérien Ali Boumendjel avait bien été “torturé puis assassiné” après avoir été “arrêté par l’armée française”. Démentant ainsi officiellement la version du suicide qui avait été donnée à sa veuve par les autorités coloniales. Un nouveau pas nécessaire vers la vérité. Benjamin Stora défend l’idée d’une “politique des petits pas”, un travail partagé sur l’Histoire et la mémoire, autre méthode que la présentation d’excuses, réclamées pour l’instant, par l’Algérie. 

Apaiser les mémoires n’est pas un chemin semé de roses, le sentier est étroit, abrupt et bordé des précipices des violences passées. Mais il importe de commencer à le parcourir.

Jacinthe Hirsch


Compte-rendu de notre Assemblée Générale du 7 décembre 2020

14 décembre 2020

Le Lundi 7 décembre 2020 à 17 heures  a débuté l’Assemblée Générale annuelle de Mémoire 2000, présidée par Jacinthe Hirsch. Cette année, en raison de la pandémie de la Covid 19, l’AG s’est déroulée par vidéo conférence.

Le rapport moral, rédigé et présenté par notre Présidente, Jacinthe Hirsch, est adopté à l’unanimité.

Le rapport financier, rédigé et présenté par notre Trésorier, Maurice Benzaquen, est adopté à la majorité et une abstention.

Les membres de Mémoire 2000 peuvent demander les textes de ces rapports en écrivant à l’association à l’adresse memoire.2000@sfr.fr .

Les membres du Conseil de Mémoire 2000 ont été réélus et nous nous réjouissons de l’entrée au Conseil de Patricia Paperman et Marie Le Coeur.

Notre amie Claudine Hanau, pilier de Mémoire 2000 depuis ses origines, est nommée Membre d’Honneur du Conseil de Mémoire 2000.

Le nouveau bureau de Mémoire 2000 est constitué comme suit :

  • Jacinthe Hirsch : Présidente
  • Rose Lallier : Vice-Présidente
  • Patrick Grocq : Vice-Président
  • Joëlle Saunière : Secrétaire-Générale 
  • Arlette Weber : Secrétaire-Générale adjointe
  • Maurice Benzaquen : Trésorier
  • Guy Zerhat : Trésorier adjoint

Editorial du journal d’octobre 2020

20 octobre 2020

Une rentrée particulière 

Septembre 2020, les élèves retournent à l’école après une séquence inédite liée à la pandémie. Nous sortons du silence, les yeux fixés vers la salle d’audience où se déroule le procès des attentats de janvier 2015. Avec l’attente que cette réponse judiciaire aux crimes terroristes remette du sens dans le chaos. Au moment de boucler ce numéro, l’attaque devant les anciens locaux de Charlie assène encore le geste terroriste : “ne pensez plus, ayez peur”. Essayons de comprendre pour se défaire de la sidération.

Ennemi invisible, rentrée incertaine

La menace COVID a suspendu le temps, immobilisé le pays durant le confinement, tenu les professeurs et les élèves loin des classes et des sorties au cinéma ou au musée. La rentrée 2020 a lieu sur fond d’incertitude. Rentrée voulue normale après les deux mois de confinement strict et la reprise en pointillés avant les vacances. Depuis le 1er septembre, les élèves sont dans les classes avec les professeurs et l’inquiétude d’une nouvelle vague de contamination. Le décompte des écoles et des classes fermées s’égrène chaque jour. Il est pour l’instant dans des proportions non alarmantes. Pourrons-nous accueillir les classes inscrites aux premières séances le 13 octobre et le 17 novembre ? Le cinéma Beau Regard reste notre fidèle partenaire et accueillera les spectateurs dans le respect des règles sanitaires si les sorties sont autorisées. Les chefs d’établissement peuvent s’engager sur le principe de sorties mais nullement sur des dates. L’ennemi invisible rode toujours, les visages masqués le signifient.

Retour sur les attentats terroristes, mise en scène de la terreur

Un autre ennemi, spectaculaire, se rappelle à nous, cinq ans après. Le 2 septembre 2020 a commencé le procès des attentats de janvier 2015 : Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hyper Cacher. Les auteurs, Amedy Coulibaly et les frères Kouachi sont morts lors des assauts. Quatorze accusés comparaissent devant la cour d’assise spéciale. Trois sont absents : les frères Belhoucine, soutiens opérationnels, présumés morts, Hayat Boumeddiene, épouse d’Amédy Coulibaly et pionnière du djihad féminin serait en fuite dans l’ouest syrien. Les onze accusés présents sont des seconds couteaux, ils ont participé à la recherche et l’acquisition d’armes, de véhicules ou de matériel. Quelle sera la valeur de ce procès sans les auteurs des crimes ? Pascale Robert-Diard et Henri Seckel répondent ainsi dans Le Monde du 10 septembre qui rapporte le récit des survivants. : “Le poids des morts, le miracle des mots”.

Le rituel judiciaire a débuté par l’interrogatoire de personnalité des onze accusés présents. Leur parcours délinquant les a rendus familiers de cet exercice. Le principal accusé poursuivi pour complicité de crimes raconte sa carrière : “J’suis entré dans la délinquance et j’ai jamais travaillé. Je voulais de belles choses, c’est tout. … Je me suis mis à l’escroquerie, je veux mourir riche”. “Converti à l’Islam” alors que ses parents sont musulmans, il explique : “Je suis croyant. Je fais mes cinq prières par jour. Je fais mes conneries à côté. Je mélange pas, c’est tout. (…) Comme tout le monde. Les juifs et les chrétiens, ils font des prières et des péchés à côté.”

Un tableau qui vise à effacer toute connaissance et complicité avec les auteurs des crimes. Juste des relations ordinaires de hors la loi et le déni ordinaire devant la justice. Le travail des juges et des avocats consistera à établir la part de complicité intellectuelle et matérielle avec les auteurs des massacres.

Contrechamp, mardi 8 septembre, les rescapés “victimes sans blessure apparente” témoignent. Leurs silences et leurs mots poignants disent la violence et l’horreur qu’ils revivent dans l’enceinte de la cour d’assises spéciale. L’effroi face à l’excitation des terroristes atteignant leur but, tuer les auteurs des caricatures. Le numéro spécial de Charlie Hebdo du 2 septembre 2020 reproduit la caricature de Mahomet pleurant “débordé par les terroristes” et disant “c’est dur d’être aimé par des cons”.

Ce dessin encadré du titre énorme “Tout ça pour ça” dit l’insupportable du massacre perpétré après 10 ans de menaces. Massacre accompli dans le joyeux bureau de la rue Nicolas Appert. Le récit des survivants tente de rendre compte d’un abime entre l’esprit humain, généreux et tolérant de Cabu, Charb, Wolinski, Bernard Maris, Tignous, Elsa Cayat, Honoré et Mustapha Ourrad et l’aveuglement furieux des terroristes.

Cet abîme d’ignorance et de violence aveugle, on l’entend dans le récit de Sigolène Vinson. Elle dit ces secondes qui ont duré une éternité pendant lesquelles elle a été face au tueur. Blessée, elle tente de se cacher derrière un muret, mais un des deux frères la voit. Mustapha Ourrad, le correcteur subtil et lettré tombe, mortellement touché. “J’avais accepté de mourir, je pensais que c’était mon tour.” dit Sigolène Vinson. Le tueur, l’arme contre son front, la regarde “d’un regard doux” et interrompt son geste pour lui dire qu’il ne tue pas les femmes. Ils viennent de tuer Elsa Cayat. Puisqu’il ne la tue pas, elle doit lire le Coran. A la barre, ce jour-là, elle ajoute “Vraiment je suis désolée d’avoir cru qu’il était doux”. Un instant, parmi des centaines d’autres revécu dans l’enceinte du tribunal, qui condense la logique aveugle et meurtrière des islamistes qui prétendent imposer par les armes, leur interprétation de la religion.

Un procès pour l’histoire

Ces témoignages comme l’intégralité du procès sont filmés. En France, depuis 1954, les caméras n’entrent plus dans les prétoires, la justice n’est pas un spectacle. Cette captation ne sera pas diffusée mais versée aux archives historiques de la justice. Les symboles visés, la liberté de la presse, une représentante de l’ordre et la communauté juive, justifient cette captation. Il ne s’agit pas de donner en pâture au public des moments tragiques pour susciter l’émotion comme le font de nombreux médias mais de constituer des archives, témoins de l’Histoire. Après le temps de la guerre contre l’Etat Islamique est venu le temps de la Justice qui met à distance et remet la parole dans des rituels précis pour sortir du cycle de l’hostilité et de la violence guerrière. Denis Salas, dans une tribune datée du 2 septembre analyse le sens de ce procès : “Un procès n’est pas une commémoration qui a vocation à entretenir le souvenir. C’est un moment unique qui donne la réponse de l’Etat de droit à un acte criminel par un verdict. Il convoque à son audience une mémoire vive pour contenir et enclore une souffrance dans un rituel. C’est une façon de purger de cette violence contagieuse la société, d’en purger les effets, de chasser les puissances du chaos. Et si des images de cette guerre seront montrées, elles seront aussi réinterprétées, analysées, dépouillées de leur magnétisme. Manière de dire que cette violence, pour spectaculaire qu’elle soit, n’aura pas le pouvoir d’écrire l’histoire et que ce sont ces audiences nourries de témoignages, qui auront le dernier mot”. Mais pour que le dernier mot revienne à l’Etat de droit, il faudra des chercheurs et des enseignants qui aillent puiser dans ces archives le sens de ces moments de terreur et que le savoir, arme contre l’intolérance soit transmis.

Une mémoire collective fragile

Au cours des cinq ans écoulés depuis les attentats, la mémoire collective s’est modifiée. Progressivement, les attentats de janvier ont été effacés par ceux du 13 novembre. Une recherche transdisciplinaire auprès de mille volontaires s’est donné pour objet de mesurer la mémoire collective des attentats sur 10 ans. Cinq ans après, malgré la manifestation historique du 11 janvier qui a rassemblé une foule considérable autour de symboles, journaliste, policier, juif, le souvenir des 7, 8, 9 janvier s’est effacé. Les attentats de novembre demeurent dans les mémoires, ils n’ont pas touché des symboles mais un “nous” auquel chacun s’identifie. On peut craindre que l’évocation des attentats de novembre 2015 efface bientôt ceux de janvier. C’est pourquoi ce procès et sa captation intégrale sont nécessaires. Robert Badinter dans Libération du 15 septembre revient sur la loi de 1985 qui autorise la captation des audiences historiques. Il a élaboré cette loi lorsqu’il était garde des Sceaux et que Klaus Barbie a été livré à la France par la Bolivie. Le procès de Nuremberg a été pour lui le fondement de la justice pénale internationale. Il ne s’agissait pas de voir l’aveu du crime mais “ la production en justice de la préparation, de la décision et de la commission du crime par les nazis.” Grâce à cette loi, la captation devient possible pour tout procès présentant “un intérêt pour la construction d’archives historiques de la justice.

Des images à valeur pédagogique.

Bientôt, les générations concernées par ces attentats de janvier auront oublié. Le film de ce procès gardera la trace de ces moments revécus dans l’enceinte du tribunal. Du matériau dépassionné afin de répondre aux falsificateurs de l’histoire. Ceux qui voudraient nier toute réalité à ce massacre qui visait la liberté de la presse, les représentants de l’ordre et deux jours après, la communauté juive. Aujourd’hui, dans les classes, et lors de sorties, les professeurs continuent à donner du sens, à construire des digues de savoir contre les torrents de fausses vérités et de haine qui circulent dans les réseaux sociaux.

Racisme antiracisme, où va-ton ?

Dans ce numéro de rentrée, un sujet essentiel n’est pas abordé : le racisme. Aux Etats Unis, la rhétorique outrancière de Donald Trump exacerbe les questions raciales. La mort de Georges Floyd, afro-américain étouffé le 25 mai, sous le genou d’un policier blanc relance le mouvement Black lives matter, né en 2013 contre les violences policières. Donald Trump répond en menaçant de déployer l’armée pour rétablir l’ordre. En France, dans le sillage du mouvement parti des Etats Unis, le comité Justice pour Adama rassemble 20 000 personnes le 2 juin, autour d’Assa Traoré, sœur d’Adama. La manifestation, interdite par la Préfecture s’est terminée par des heurts. Sur le T shirt des manifestants était écrit : « Justice pour Adama, sans justice, vous n’aurez jamais la paix. » Un “vous” inquiétant.

Mémoire 2000 est né sur le terreau de l’antiracisme, dans les années 90. 30 ans après, les nouveaux médias ont profondément modifié la communication et le débat démocratique. Le cyberharcèlement, les messages d’influenceurs ont remplacé le débat d’idées. La cancel culture se propose d’effacer toute opinion contraire à ses dogmes. La question des discriminations liées aux origines et à la couleur de peau est de plus en plus tendue. Il nous parait nécessaire de consacrer notre prochain numéro de janvier à une réflexion approfondie à propos du racisme et des possibles dérives de l’antiracisme dans le monde actuel.

Jacinthe Hirsch


Journal d’octobre 2020 : Les élections américaines de novembre 2020

20 octobre 2020

Ainsi donc, les élections présidentielles de novembre 2020 vont se dérouler dans un contexte de vie sociale, économique et politique désastreux, encore aggravé par une pandémie pratiquement universelle qui noircit sérieusement le tableau.

Un tableau plutôt catastrophique, car, de quelque côté que l’on se tourne, le visage offert par les Etats-Unis est rien moins que déplorable : près de 30 millions de chômeurs, des files interminables aux banques alimentaires, croissance explosive du sentiment anti-capitaliste, avec radicalisation de masse de la classe ouvrière, tout cela dans un climat de violence policière et de racisme anti-noir. On prête de l’argent à des taux toujours plus bas, mais la dette ne cesse de grossir, des millions de personnes réduisent leurs dépenses alimentaires, mais Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, a presque doublé sa richesse depuis le début de l’année, ce brave homme “valant” aujourd’hui 200 milliards de dollars. Et pour couronner ce tableau catastrophique, le bilan de la pandémie aux US dépasse les 200.000 morts….Quelques timides critiques des violences policières, de la compassion, mais pas trop, pour les chômeurs, une augmentation sérieuse des dépenses militaires, avec les patrouilles frontalières chères à Trump. Avec cela, un nouveau décret anti-immigration et un retrait de l’accord de Paris sur le climat signé par 196 pays…

Sur l’autre plateau de l’échiquier politique, les démocrates sont d’une discrétion pathétique, si bien que pour barrer la route à Trump, le tableau est loin d’être réjouissant : le démocrate Bernie Sanders a vite renoncé, même s’il pouvait apparaître comme vainqueur sur le plan des idées. Revient alors à la surface ce bon vieux Joe Biden, ancien vice-président de Barak Obama, âgé quand-même de 77 ans ! Certes, il fait de son mieux, mais paraît tout de même assez limité, malgré l’appui appréciable de son bras droit, Kamila Harris. Rien de très révolutionnaire en plus dans son programme : plus grand accès aux études supérieures pour les classes défavorisées, suppression des dettes étudiantes pour les faibles revenus et les classes moyennes, extension du programme fédéral de couverture santé Medicare en abaissant le seuil d’éligibilité de 65 à 60 ans. On a peine à croire que cela soit suffisant pour déboulonner le bulldozer vulgaire aux cheveux d’or…Sans parler de la politique étrangère, qui n’est vraiment pas le point fort des deux candidats…

Vu de chez nous, ce scrutin présidentiel appelle bien des considérations, en majorité des déceptions et des regrets. Pour la plupart des pays européens, les Etats-Unis d’Amérique, comme on disait alors, c’était le combat pour la liberté, le coup de main décisif des GI pour vaincre les nazis et les cocos, l’appel à la libération et à l’indépendance des pays colonisés, le combat pour les droits de l’homme. Et puis, hélas, le vaisseau américain a chaviré, et nous eûmes les guerres stupides en Afghanistan, au Vietnam, en Irak, avec des conséquences désastreuses pour toute l’humanité. Un sursaut plein d’espoir avec Obama mais le soufflé est hélas retombé, et cette Amérique est devenue désespérante. C’est pourquoi, en souvenir de son passé brillant, et même si l’on n’y croit pas trop, on se doit quand-même d’espérer un sursaut salutaire des Américains pour renvoyer à ses palaces dorés le sinistre et répugnant personnage qui ne peut qu’inspirer le dégoût dans nos populations européennes. Alors, va pour Biden, même si ce n’est qu’un pis-aller… Bien sûr, on ne choisit pas toujours ses amis, mais parfois, on aimerait bien…

Guy Zerhat


Journal d’octobre 2020 : Les anti-masques

20 octobre 2020

Depuis début de la crise sanitaire, le masque est entré dans nos vies. Avec, bien évidemment, un flot de questions polémiques : Cette protection est-elle vraiment efficace? Y en aura-t-il pour tout le monde ? Est-on obligé de le porter à l’intérieur comme à l’extérieur ? Et le comportement parfois surprenant des autorités médicales, parfois contradictoire, n’arrange pas les choses, et accentue même un sentiment de défiance. En fait, beaucoup ne semblent pas intégrer le fait que ceci est dans notre intérêt. Pour eux, il pèse lourd sur nos rapports sociaux au quotidien, en entraînant une “perte de l’altérité “ . Sous le masque, “on perd un peu de soi et des autres”, ce qui “défigure le lien social”. “Dieu, qu’il est laid et pénible! “

Paradoxe : la liberté que réclament nos “anti-masques”, c’est en fait celle de contaminer les autres, surtout les plus âgés. C’est là le produit d’un désengagement civique qui est un des marqueurs de l’individualisme contemporain. Sans compter que ces convictions et cette rébellion les conduit très souvent à des incivilités parfois dramatiques.En réalité, qui sont ces “anti-masques”, dont le profil recoupe souvent celui d’autres rebelles en matière de santé publique, par exemple les “anti-vaccins”. Les anti-masques sont souvent plus jeunes que ces derniers, ils comptent environ 63% de femmes, d’un niveau d’études souvent assez élevé, et sont plus présents parmi les électeurs des partis d’extrême droite et d’extrême gauche. Il y a là, pour eux, une forme de désobéissance à un gouvernement qu’ils n’approuvent pas, ou l’expression d’un rapport de défiance plus large vis-à-vis de l’Etat et de l’Autorité en général. Pour eux, comme dans le problème des vaccins, il y a une collusion certaine entre le Ministère de la Santé, les fabricants de masques, les laboratoires pharmaceutiques, l’ensemble du corps médical et le gouvernement.

La plupart se voient comme une communauté de résistants qui souhaiteraient éveiller les ignorants et arrêter “cette mascarade”. Pour eux, le Covid serait une vaste fumisterie. Ils trouvent beaucoup d’attraits aux théories conspirationnistes, et sont sensibles au “libertarisme”, qui prône un refus très fort de toute contrainte de l’Etat. Ils attachent une importance irréfléchie aux libertés individuelles, et adoptent souvent des attitudes populistes. Donc, ils en viennent à rejeter le masque, cette “muselière” tout juste bonne pour les moutons. En fait, ces belles âmes manifestent une indifférence totale, et même une grande cruauté envers les sujets âgés, les plus menacés par le Covid. Des sujets âgés qui parfois commettent de sacrées imprudences en prêtant la main à certains rassemblements (anniversaires, par exemple) où le Covid trouve plus d’une proie. C’est assez consternant. L’adage qui dit “en me protégeant, je vous protège “ leur est totalement étranger .

Oui, tout cela est consternant, mais c’est ainsi, hélas ! Le sens civique, l’amour de l’Autre, le respect des aînés, voilà bien des valeurs en déshérence… On peut s’en désoler, mais c’est ainsi. Pas très belles, au fond, ces “belles âmes” : c’est donc cela, le monde qu’ils nous proposent ?

Guy Zerhat


Journal d’octobre 2020 : Procès des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, la défense de la liberté d’expression au coeur des réflexions

20 octobre 2020

La cour spéciale de Paris juge depuis le 2 septembre 2020 les quatorze complices présumés des frères Kouachi qui ont commis l’attentat contre Charlie Hebdo (onze personnes tuées) et assassiné le policier Ahmed Merabet, et d’Amedy Coulibaly qui a commis l’attentat contre l’Hyper Cacher (quatre personnes tuées) et assassiné la policière Clarissa Jean-Philippe.

Des mesures de sécurité exceptionnelles ont été prises pour ce procès, alors que Al Qaïda menace de nouveau Charlie Hebdo, après la republication des caricatures de Mahomet le 2 septembre dernier, et que Marika Bret, membre de Charlie Hebdo et protégée en permanence par des policiers, a été obligée de quitter son appartement voilà quelques jours en raison de menaces sérieuses sur sa vie.

Ce procès, dont nous recommandons vivement la lecture des compte-rendus quotidiens sous la plume de l’écrivain Yannick Haenel dans Charlie Hebdo, est essentiel pour les familles des victimes et pour l’Histoire, mais aussi pour la société française toute entière. Comment trois Français – car les frères Kouachi et Amedy Coulibaly sont nés et ont grandi en France, et ils ont été scolarisés à l’école de la République – ont-ils pu devenir des terroristes haïssant la France et les juifs, comme l’a déclaré Coulibaly à Zarie Sibony, rescapée de l’attentat contre l’Hyper Cacher : “vous êtes les deux choses que je déteste le plus au monde : vous êtes juifs et français.” ?

Ce procès permettra d’établir les faits etles responsabilités des quatorze personnes jugées pour complicité matérielle dans les attentats de janvier 2015. Mais la question des responsabilités intellectuelles en France dans la dérive terroriste des frères Kouachi et de Coulibaly (mais aussi de milliers de jeunes Français partis rejoindre Daech et ayant commis des crimes contre l’Humanité en Syrie) doit être examinée. Car comment expliquer que Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique de gauche et de tradition libertaire, athée et antireligieux, dont la rédaction a été de tous les combats contre le racisme, en défense des immigrés et des sans-papiers, des personnes mal logées, soit devenue la cible des terroristes ? Les positions de Charlie Hebdo, sa défense absolue de l’égalité entre les hommes et les femmes, sa défense absolue de la laïcité et du droit de critiquer les religions à travers les caricatures, suffisent-elles à expliquer la haine obsessionnelle des frères Kouachi contre ce journal qui diffusait à moins de 35 000 exemplaires ? Cette question des responsabilités intellectuelles, voire pour lui de la complicité intellectuelle, a été posée frontalement par Fabrice Nicolino, membre de la rédaction de Charlie Hebdo, rescapé d’un attentat islamiste contre un festival du film juif en 1985, et rescapé de l’attentat contre Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, lors de son audition du 9 septembre. Fabrice Nicolino, élevé dans la mémoire de la lutte contre le nazisme et le fascisme, lui-même antistalinien dans sa jeunesse, a dénoncé “l’aveuglement” et la “pure stupidité” d’intellectuels de gauche qui ont taxé Charlie Hebdo de journal raciste et islamophobe à partir de 2012. Fabrice Nicolino a en particulier critiqué Edwy Plenel, journaliste et fondateur de Médiapart, qui associait Charlie Hebdo à l’essayiste Eric Zemmour, (condamné pour provocation à la haine raciale) et qui qualifiait encore en 2017 une caricature de Charlie Hebdo d’acte “de guerre aux musulmans”. Comme si critiquer une religion en France était interdit. Comme si critiquer les islamistes équivalait à critiquer tous les musulmans… Et Fabrice Nicolino de conclure : “Les attentats de 2015 ont poussé sur un substrat, chacun à sa mesure a joué un rôle détestable. Quand vous attaquez de cette façon des gens comme moi et mes amis de Charlie, vous donnez quitus à ce qui va suivre. Ça, jamais on ne le leur pardonnera”.

C’est dans le cadre du procès de l’attentat de Charlie Hebdo que Maître Georges Kiejman a été l’invité des matins de France Culture (nous vous recommandons vivement l’écoute de l’intégralité de cette émission du 15 septembre dernier). Maître Kiejman et son confrère Richard Malka furent en 2007 les avocats de Charlie Hebdo lors du procès dit des “caricatures de Mahomet “ (leurs plaidoiries ont été publiées dans leur intégralité chez Grasset sous le titre de Eloge de l’irrévérence en 2019). Pour le célèbre pénaliste, le procès de l’attentat de Charlie Hebdo est utile pour les familles des victimes et pour les archives, mais il n’aura pas d’effet sur les partisans de l’islamisme politique et sur la société. “Nous restons une démocratie civilisée qui établissons les faits qui ont conduit à ces assassinats. (…) On a en face de soi des gens qui sont véritablement des ennemis en guerre et qu’il faut traiter comme tel.” Georges Kiejman défend dans cet entretien la liberté d’expression et le droit de critiquer les religions, tout en précisant les limites de cette liberté : on peut critiquer une religion, on ne peut pas critiquer, se moquer, diffamer les croyants. En France, la liberté d’expression et la liberté de la presse sont strictement encadrées dans les limites définies par la loi, contrairement aux pays anglo-saxons où la liberté d’expression est absolue. La diffamation, soit l’allégation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur et qui se révèle faux, ou l’insulte gratuite sont interdites. L’islamo- phobie entendue comme critique de la religion musulmane est autorisée, la haine des musulmans est un délit.

C’est toujours dans le cadre du procès de l’attentat de Charlie Hebdo que Chems-Eddine Hafiz, Recteur de la Grande Mosquée de Paris, a publié une tribune remarquée et remarquable dans Le Figaro du 4 septembre dernier. “ Je veux avant toute chose m’incliner devant la mémoire de toutes les victimes de ces crimes abjects et condamner cette violence, les auteurs de cette barbarie et tous leurs complices opérationnels, idéologiques, politiques et médiatiques. (…) les terroristes peuvent se réclamer de l’islam – je n’ai aucun moyen de les en excommunier – (…) en aucun cas la religion musulmane, dans ses fondements, dans ses textes, hormis dans l’es- prit étriqué de ceux qui font prévaloir le littéralisme, jamais, dis-je, l’islam ne pourrait cautionner des crimes. (…)

Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes: en quoi le meurtre de dessinateurs a fait avancer la cause des musulmans? Et en quoi la destruction et la barbarie peuvent-elles servir l’image de l’islam?”

Qu’ajouter à ces mots et cette tribune admirables ? Sinon qu’une centaine de médias français ont publié le 23 septembre dernier à l’initiative de Riss, directeur de la publication de Charlie Hebdo, une “lettre ouverte à nos concitoyens” pour débattre des menaces qui pèsent sur la liberté d’expression. Si les plus hautes instances de l’Islam français, des intellectuels et la majorité des journalistes défendent enfin explicitement la liberté d’expression et la liberté d’opinion, c’est que l’heure est grave, mais qu’il est aussi des raisons d’espérer.

Rose Lallier


Journal d’octobre 2020 : Rubrique santé, tout ne va pas si mal dans notre pays

20 octobre 2020

Mercredi matin 19 août, j’étais à la montagne dans une maison isolée près de Saint Auban à la limite des Alpes Maritimes à la lisière du parc régional. Je me réveille de bonne heure et ne voilà-t-il pas que je fais une erreur énorme en prenant mon médicament bêta bloquant. Je prends 30mg au lieu de 5mg : 6 fois la dose prescrite !

La notice indique qu’en cas de surdosage ça peut être très grave. Baisse drastique du rythme cardiaque, hypotension et difficultés respiratoires pouvant être fatales dans les cas extrêmes. J’arrive à joindre mon cardiologue. Il me conseille vivement d’entrer en observation dans l’hôpital le plus proche.

Et c’est là que commence mon témoignage. J’appelle le SAMU. En moins de 5 minutes on me passe le médecin coordonnateur. Il confirme la recommandation de mon cardio- logue et décide de me faire hospitaliser à Grasse. Il coordonne tout. Les pompiers de Saint Auban sont là en moins de 15 minutes. Premier examen. Transport jusqu’à un point intermédiaire où m’attend une deuxième ambulance des pompiers de Cabris pré- positionnée, les pompiers de Saint Auban ne pouvant pas s’éloigner trop longtemps de leur base au cas où ils auraient un autre appel. Transport jusqu’à Grasse avec surveillance de la tension et du rythme cardiaque. Admission aux urgences avec prise en charge immédiate. L’urgentiste avait déjà les renseignements essentiels. Auscultation, prise des paramètres (rythme, tension, saturation oxygène), électrocardiogramme, anamnèse. Test Covid, analyse biologique et hématologique. Décision de prise en charge par le service de cardiologie. Reçu presque immédiatement par le cardiologue. Echographie, auscultation plus approfondie. Décision d’admission pour traitement antagoniste et observation pour 48 h si tout va bien. Pas d’attente… pour la chambre et la mise en place de la perfusion et pompe doseuse d’un médicament antagoniste du bêta bloquant. Personnel attentif et bonne humeur dans le service.

J’ai mis un bon moment à trouver le sommeil et dans la nuit je me suis senti partir doucement vers les ténèbres. Et puis, je me suis réveillé brutalement en sueurs. J’ai pris une conscience encore plus forte que chaque jour nouveau est un cadeau, un bonus et qu’il faut le déguster comme il se doit. Après 24 heures tout est rentré dans l’ordre. Encore 24 h d’observation et je suis sorti pour une nouvelle vie.Voilà… ça ne marche pas si mal que ça notre dispositif de secours et de santé. Prise en charge à 100%.

Daniel Cabrol

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Un beau témoignage d’une France qui fonctionne malgré le raz de marée sanitaire que nous traversons. Notre devoir de mémoire, nous rappelle que tout le socle des conquêtes sociales a été élaboré par le Conseil National de la Résistance (C.N.R.) pendant la guerre de 39/45. N’oublions jamais que, grâce à Ambroise Croizat, alors ministre du travail, sous la présidence du Général de Gaulle, une des mesures phares adoptée par l’Assemblée Constituante, fut la généralisation de la Sécurité Sociale et son application le 26 avril 1946. Ce système, toujours en vigueur de nos jours, nous apporte une certaine sérénité face à la maladie.

Il nous appartient de sensibiliser les jeunes (et moins jeunes…) sur ce constat afin de sauvegarder ces acquis. J’en profite pour rappeler à quel point nous devons remercier nos ancêtres chercheurs, médecins depuis Jenner puis Pasteur et bien d’autres encore, qui nous ont changé la vie grâce à leurs découvertes vaccinales. En effet que ce soit la diphtérie, la tuberculose, la variole (cette dernière fut d’ailleurs complètement éradiquée de la planète grâce au vaccin), la grippe plus récemment, tous ces vaccins ont participé à la longévité de l’humain en bonne santé.

J’entends actuellement des discours de complotistes inadmissibles qui se méfient des vaccins et même des masques protecteurs. Tandis que ces chercheurs méritent le prix Nobel, d’autres “anti-tout”, ne méritent pas l’antenne qu’on leur prête, ce sont de dangereux individualistes, néfastes pour notre société.

Joëlle Saunière


Journal d’octobre 2020 : Durant la pandémie, les noyades continuent

20 octobre 2020

Le jeune poète soudanais Abdel Wahab Mohamed Youssef, connu sous le nom de Latinos, s’est noyé avec d’autres il y a quelques semaines au large de la Libye dans le naufrage du bateau pneumatique qui les transportait vers l’Europe.

Né dans une famille pauvre de Manwashi au sud du Darfour, Latinos avait réussi à entrer à l’université de Khartoum où il obtint un diplôme d’économie. Apprécié de la jeune génération au Soudan, il publiait en ligne de nombreux poèmes. Sa fin tragique a provoqué une onde de choc au Soudan, amplifiée de la prise de conscience que sa mort suivait exactement un scénario décrit dans des vers récents :

Je fuirai un pays qui jour et nuit me brûle le dos à coups de fouet

Je fuirai une femme qui ne sait pas nourrir mon âme du nectar de son corps

Je fuirai tout

Je fuirai indifférent au néant

….

Tu mourras en mer

Où les vagues cognent fort ta tête

Où l’eau balance ton corps

Comme une barque percée

….

Dans la fleur de l’âge

Sans même avoir trente ans

Il n’est pas mauvais de partir tôt

Le mal c’est de mourir seul

Sans femme

Qui te dise : Viens à moi, mon étreinte t’accueille

Laisse-moi laver ton âme de la lèpre de la misère

Voici son ultime poème publié :

Tu vas à la mort

Aujourd’hui, demain

Ou même après-demain

Personne ne peut stopper la roue de la ruine

Qui charrie le corps de la vie

En vain, rien, aucun salut ne vient

Dans les derniers instants

Sauver le cadavre du monde

En vain, aucune lumière ne brille

Pour effrayer la nuit

En vain, tout est mort

Temps, langue

Cris, rêve

Chants, amour, musique

En vain, tout a disparu

Ne restent que

Vide hurlant, sauvage

Cadavres, tombés dans un silence lugubre

Ruines, généreusement déversées