Journal d’Octobre 2018 : Parc de Choisy, Parc de mémoire

29 novembre 2018

A deux pas de la mairie du XIII°, sur l’avenue de Choisy, à l’arrière du lycée Claude Monet, le promeneur peut trouver dans le parc de Choisy, un site de mémoire.

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Stèle à la mémoire des victimes des Khmers rouges dans le parc de Choisy à Paris

Le 17 avril 2018, a été inauguré, dans le parc de Choisy, un monument “à la mémoire de toutes les victimes des crimes contre l’humanité commis par les khmers rouges au Cambodge (1975-1979)”.

À droite de l’entrée principale du parc, une plaque de verre est dévoilée, on distingue un groupe fuyant une ville. Une femme marche en avant, un enfant à la main, portant une charge sur la tête. Evocation de la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975.

Ce jour-là, les Khmers rouges prennent le pouvoir après cinq années de guerre. L’après-midi du 17 avril 1975, les soldats de l’Angkar (Parti communiste du Kampuchea) font évacuer dans l’urgence et dans des conditions dramatiques toute la population de Phnom Penh, environ deux millions de personnes. Plus de 15 000 malades sont tirés des hôpitaux, plus de 10 000 personnes vont trouver la mort, lors de cette évacuation. Puis, en quatre années de pouvoir, le régime de Pol Pot va anéantir deux millions d’individus, un cinquième de sa population. Le régime khmer rouge déporte à la campagne les habitants des villes, car pour l’Angkar, les citadins sont des ”exploiteurs” qui ont profité d’une vie facile pendant que les paysans souffraient des guerres. Il s’agit donc de les rééduquer en les mettant au travail dans les rizières. Les intellectuels sont menacés, posséder des livres est suspect. La quasi-totalité des photographes de presse disparaissent durant la dictature khmère rouge.

Après le départ des Khmers rouges, la mémoire des crimes se constitue : des ossuaires témoignent de l’horreur subie par le peuple cambodgien.  Le musée du génocide, Tuol Seng, ancienne prison S-21 ouvre ses portes en 1980. Tuol Seng était auparavant un lycée, devenu la plus connue des quelque 200 prisons de la dictature khmère rouge. À S 21, entre 1975 et 1979, plus de 17 000 prisonniers ont été torturés, interrogés, torturés de nouveau par des tortionnaires plus cruels si leurs aveux n’étaient pas jugés satisfaisants, puis exécutés. Les seuls survivants retrouvés en janvier 1979 étaient sept hommes et quatre enfants. La fonction de ce musée a été immédiatement de recueillir des preuves irréfutables des crimes des Khmers rouges.

Deux décennies plus tard, le cinéaste Rithy Panh, réalise le film S21, la machine de mort khmère rouge, œuvre de mémoire majeure. Dans ce documentaire, deux des sept adultes survivants reviennent dans ce lieu de détention, 25 ans après, témoigner lors d’une rencontre avec leurs bourreaux. L’un des deux survivants du film de Rithy Panh est le peintre Vann Nath qui par ses tableaux et ses textes donnera un témoignage exceptionnel de l’horreur pratiquée par le régime khmer rouge. Ses mémoires sont parues en France en 2008, Dans l’enfer de Tuol Seng, (Calmann Lévy)

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En 2009, Rithy Panh reprend ce travail de mémoire et d’élucidation. Afin de comprendre, à la façon de Claude Lanzmann, il réalise une œuvre puissante : Duch, le maitre des forges de l’enfer, un portrait de l’homme qui dirigea le centre S21 de torture et d’exécutions où ont péri plus de 12 000 adultes et enfants. Ce procès, pour Rithy Panh, est l’occasion de retrouver une écriture juste de l’Histoire. Ce n’est pas un spectacle. Le film est un long monologue entrecoupé d’images d’archives et de témoignages. Rithy Panh a eu l’autorisation de rencontrer Duch dans sa prison et celui-ci s’exprime librement devant les photos de ses victimes pour lesquelles il ne montre aucune empathie. Témoignage glaçant, dans cet éprouvant face à face, Rithy Panh s’efface pour saisir la complexité de cet homme, entre mensonges, rires et certitude d’avoir servi diligemment la juste cause de la révolution. Rithy Panh a consacré d’autres films à la mémoire de ce génocide dont l’émouvant L’image manquante. Film plus intime, toute la famille de Rithy Panh a succombé en quelques semaines, il en est le seul survivant, il tente de rendre vie aux absents par des figurines d’argile, des images d’archives, des musiques qui opèrent ce douloureux retour vers l’enfance anéantie.

On pense à l’artiste rom Ceija Stojka, déportée à 10 ans dans trois camps de concentration nazis, qui, à 55 ans, se met à peindre et écrire en autodidacte. Une partie de son œuvre bouleversante vient d’être présentée au public français à Marseille puis à la Maison Rouge à Paris.

L’œuvre de Rithy Panh, c’est aussi un livre, L’Elimination écrit avec Christophe Bataille, paru aux éditions Grasset en 20012. Trente ans après la fin du régime de Pol Pot il revient sur la folie meurtrière qui élimina sa famille et un cinquième de la population du Cambodge. Récit de sa confrontation avec Duch, ni démon, ni homme ordinaire, organisateur scrupuleux du massacre, ce livre interroge la question du mal, dans la lignée de Primo Lévi avec Si c’est un homme.

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Ainsi, cette plaque de verre, inaugurée le 17 avril 2018 dans le parc de Choisy, ramène à ma mémoire, avec les œuvres de Rithy Panh et de Vann Nath, les témoignages sur ces crimes de masse commis au nom d’une idéologie prétendant faire le bonheur d’un peuple.

Je me rends, ce 17 avril, à la mairie du 13ème arrondissement pour en savoir plus long sur l’installation de cette stèle de mémoire et j’apprends fortuitement qu’une autre stèle commémorant le génocide du Rwanda se trouve dans ce même parc de Choisy.

J’y reviendrai.

La présence de ces monuments discrets, dans les allées d’un parc qui résonne de cris d’enfants, rumeur de la vie paisible, me conduisent vers les grands témoins qui ont consacré leur œuvre à lutter contre l’effacement des crimes. Et je rends hommage à Claude Lanzmann qui vient de nous quitter.

Jacinthe Hirsch

 

 

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Dossier pédagogique du film « Une exécution ordinaire » de Marc Dugain, préparé par Hélène Eisenmann, membre de Mémoire 2000

16 décembre 2013

 4b54936029e82Cliquez ici pour télécharger le dossier pédagogique (PDF)

 Séance du mardi 17 décembre 2013


Journal de Juillet 2013: compte-rendu de notre séance Cinéma-Débat du 21 mai 2013

19 juin 2013

b0d6f4bef2f74dcc227b873dd4f618118f0ec052AU NOM DU PERE

Séance du 21 mai 2013

Thème : le terrorisme

Débatteur : Me. William Bourdon

Deux volets dans ce film : le terrorisme nord-irlandais et l’erreur judiciaire. Le débatteur était Me William Bourdon, spécialisé dans les atteintes aux Droits de l’Homme, qui a défendu un certain nombre de terroristes, notamment les Français de Guantanamo, ainsi que des jeunes de banlieue détenus pendant des mois. Il a participé à la rédaction d’ouvrages collectifs sur la difficulté, pour les démocraties, de lutter contre le terrorisme sans céder à la barbarie, ayant toujours à l’esprit la phrase de Voltaire: “Préférer 100 coupables en liberté à un innocent en prison”.

La lutte contre le terrorisme peut-elle justifier les mauvais traitements (torture, détention prolongée, faux témoignages, preuves “fabriquées ”)? Bien évidemment non. A ce sujet, que penser de l’usage de drones, qui permettent d’assassiner sur un simple clic, sans aucun procès? On met là le doigt dans un engrenage dangereux avec atteinte aux droits universalistes de l’homme. Serait-ce un terrorisme d’Etat?

Pourquoi voit-on des suspects qui, sans être torturés, avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis? Tout simplement parce qu’ils sont à bout, et ils “craquent”. Des aveux contre une souffrance infinie, le troc est malsain, il est certes rare, mais il existe!

Les Français de Guantanamo n’étaient pas très malins, beaucoup trimbalaient des problèmes identitaires, mais simplement, ils étaient au mauvais endroit, au mauvais moment (tout comme le héros du film). Mais il est vrai que pour un avocat, il est difficile de “tenir” sans céder à la colère ou au découragement. Et inévitablement, dans une lutte contre le terrorisme où il ne faut pas se laisser guider par l’émotion, il y a des innocents qui “trinquent”.

Autre chose: avec l’IRA, en Irlande, il y a eu des négociations, alors qu’avec certaines organisations terroristes d’aujourd’hui (AQMI, par exemple), on sait dès le départ qu’aucune négociation n’est possible; sans parler de l’auto radicalisation de certains…

Un des effets de l’hyper terrorisme est de conduire les démocraties à se saborder. C’est ainsi que certains intellectuels ont conceptualisé l’idée que “la fin justifie les moyens”, ce qui n’a jamais été démontré.

Dans le cas de Guantanamo, il est évident qu’Obama a échoué, qu’il n’a pas tenu sa promesse, ceci pour différentes raisons:

-Il n’avait la  majorité ni au Sénat ni à la Chambre des Représentants.

-Il n’a pas eu le courage politique d’affronter l’opinion publique.

Or, Guantanamo est un double fiasco:

-Fiasco d’image, car l’image des détenus a fait des dégâts considérables dans l’opinion publique arabe.

-Fiasco technique: sur 780 détenus, seuls 12 sont en voie d’être jugés, et beaucoup ne peuvent être renvoyés dans leurs pays.

Certes, face à un nouvel ennemi, il est normal que la loi s’adapte, mais l’avocat ne saurait en aucun cas transiger sur les deux principes fondamentaux que sont les droits de la défense et l’interdiction de la torture.

Question délicate: y a-t-il un “terrorisme légitime”? On doit répondre par la négative, tout en sachant que les choses peuvent évoluer:

-Certains ont été terroristes pendant plus de 30 ans, puis négociateurs de paix (Arafat).

-Des résistants français ont certes commis des crimes, et ont été plus tard “légalisés” par leur pays.

Quelle que soit la forme prise par le terrorisme, un curseur est infranchissable: il ne doit pas faire de victimes civiles. Ainsi, les opposants au régime iranien ne commettent d’attentats que contre des cibles militaires ou institutionnelles.

En fait, il n’y a pas de définition internationale du terrorisme, mais on peut penser que l’hyper terrorisme pourra un jour relever de la Cour Pénale Internationale.

Et l’on termine en revenant au film: dans une démocratie, on ne condamne jamais quelqu’un sans preuves. D’autre part, il ne faut pas fabriquer chez les policiers une “culture de l’impunité” (car aucun des policiers anglais qui ont torturé et fabriqué des preuves n’a jamais été inquiété ni puni).

Le film était certes long, mais très beau et très émouvant. Le débat aura été plus bref, mais clair et explicite, malgré la complexité du sujet.

Que tous en soient remerciés, c’était une belle matinée Mémoire 2000.

Guy Zerhat


Journal d’octobre 2012: “Le fer rouge de la mémoire” Jorge Semprun (Quarto Gallimard)

22 octobre 2012

Jorge Semprun est mort en 1911, et aujourd’hui paraît un recueil de ses œuvres, qui retracent le parcours sur terre de celui qui, au long d’une vie de militant désenchanté, a commencé par oublier pour vivre, puis se souvenir et écrire. Le titre général choisi, Le fer rouge de la mémoire, est emprunté à son Autobiographie de Federico Sanchez : Eh bien soit, je continuerai à remuer ce passé, à mettre au jour ses plaies purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire.

Cinq romans dans ce fort volume: Le Grand Voyage, L’Evanouissement, Quel beau dimanche! L’Ecriture ou la vie, Le Mort qu’il faut, des préfaces à des œuvres qu’il admirait, des discours non académiques pour des occasions précises.

Tout est dit, d’abord sur l’anéantissement de la conscience dans les camps, mais aussi sur le courage, celui d’une victoire finale de l’homme qu’il voit chez Robert Antelme dans L’Espèce humaine. Sur celui aussi, plus tard, de porter un œil critique sur l’engagement communiste qui fut presque toute sa vie, en faisant connaître des écrivains russes traduits trente ans trop tard en français, premiers témoins de la génération de militants exterminés par Staline.

Il est difficile de choisir parmi ces souvenirs et témoignages, mélanges du passé, de plus-que-passé et du présent.

D’abord Le Grand Voyage, quatre jours et cinq nuits dans un wagon. Tout a commencé un matin et s’est terminé au milieu d’une nuit à Buchenwald : Nous sommes immobiles, entassés les uns sur les autres, c’est la nuit qui s’avance, la quatrième nuit, vers nos futurs cadavres immobiles. Il a passé le voyage à côté d’un compagnon qu’il appelle “le gars de Saumur”, qui a l’air d’avoir fait ça tout sa vie et entreprend de donner des directives aux cent dix-neuf autres, pour respirer, rester debout, trouver une position de “repos” :…nous sommes imbriqués l’un dans l’autre, son coude dans les côtes, mon coude dans son estomac. Pour qu’il puisse poser ses deux pieds bien à plat sur le plancher du wagon, je suis obligé de me tenir sur une jambe. Pour que je puisse en faire autant, et sentir les muscles des mollets se décontracter un peu, il se dresse aussi sur une seule jambe. On gagne quelques centimètres ainsi et nous nous reposons à tour de rôle. Ils traversent la Moselle et se livrent alors à une longue comparaison sur les mérites comparés du chablis et des vins de Moselle. Les souvenirs “d’avant” arrivent et se mélangent au présent. On parle de tout, métiers, villes, politique, enfance…Un vieux tombe mort, un vieillard, c’est normal. Juste avant, il a eu le temps de dire, étonné, Vous vous rendez compte ? Et juste avant l’arrivée, voilà que le corps du “gars de Saumur” devient lourd lui aussi, infiniment. C’est le poids de toute une vie, brusquement envolée, il n’était pas vieux, il reste soudé au corps de Jorge Semprun, dont il ne connaîtra jamais le nom. Et réciproquement. “Ne me laisse pas, tomber, vieux,” a-t-il murmuré, avec une expression de surprise intense, juste avant. Ensuite, oublier ? Ensuite, faire vivre la vie des morts ?

Il y a aussi les préfaces de livres traduits trop tard, après l’aveuglement et le refus systématique de la vérité des intellectuels de gauche des années 50. Les reportages et souvenirs de Gustaw Herling sur le système concentrationnaire soviétique (Un monde à part), les longues histoires de vies broyées, années 30, Guépéou, caps staliniens, pacte germano-soviétique. Dimensions totalitaires, complicité d’abord, affrontement ensuite.

Les histoires des exterminés, celle aussi d’Elisabeth Poretski (Les Nôtres), qui livre son témoignage sur son mari, sous forme de reportage précis, sans emphase ni grandiloquence. Les écritures concentrationnaires font depuis peu l’objet d’études universitaires, indispensables. Car la littérature a son mot à dire, comme l’a écrit Bertrand Russel dans la préface d’Un monde à part, il y a là une relation transparente et complexe, riche, avec la littérature, cette étrange occupation que caractérise l’espèce humaine, comme l’avait dit un jour Robert Antelme.

Colette Gutman

 


Journal de Juillet 2012: Lise London

3 septembre 2012

Lise London (1916-2012)

Elle était infatiguable, prolixe, passionnée et passionnante quand elle témoignait. Communiste et résistante, veuve d’ Arthur London dont le procès stalinien en Tchécoslovaquie a été rendu célébre par le film l’Aveu, nous l’avons souvent invitée à venir débattre avec des élèves et elle a toujours répondu avec enthousiasme. Lise London avait un formidable contact avec les jeunes.

Elle est décédée en mars 2012.

C’est encore une voix qui va manquer.


Journal de Janvier 2011 : tant qu’il y aura un homme

25 janvier 2011

Nous ne pouvions pas ne pas évoquer les dernières nouvelles d’Iran.

Récemment un cinéaste iranien, Jafar Panahi connu dans le monde entier pour avoir réalisé des films tels que Le Ballon blanc en 1995, caméra d’or    à Cannes cette année-là, Le Cercle,

Lion d’or à Venise en 2000 et prix d’un certain regard à Cannes pour Sang et or en 2003. Beau palmares à faire envie.

Il ne lui a pas permis d’éviter un autre type de reconnaissance : il vient d’être condamné à six ans de prison plus une interdiction de vingt ans de tourner des films, de sortir du territoire et de donner des    interviews aux médias.

Motif rappelé dans toute la presse occidentale qui relate ce jugement : “ participation à des rassemblements, propagande contre le régime”.

Il est vrai qu’il ne s’est jamais caché de ses opinions et qu’il a toujours proclamé et dénoncé que “les droits de l’homme sont bafoués en Iran depuis trente ans…”

Est-ce une raison ? Comme le disait un de nos hommes politiques, qu’allons nous faire ? Rien comme d’habitude.

L’Iran a sa place à l’ONU et même participe avec d’autres pays comme la Libye ou encore la Syrie à la commission des droits de l’homme. C’est ajouter l’indécence et la provocation à la honte.

Comment va le monde Monsieur ? Il tourne (Ionesco, les Chaises).

Daniel Rachline