L’éditorial du journal d’octobre 2010

« Etranges étrangers »

Le plus affligeant dans la tourmente que nous traversons, n’est sans doute pas l’atteinte portée à l’image de la France sur la scène internationale ni même la partie de bras de fer que mène le président avec la Commission de Bruxelles.

Dans cette réprobation presque unanime, il y a sans doute une bonne dose d’hypocrisie, chacun étant chez soi confronté à une réalité qui finit toujours par donner raison à ceux qui disent tout haut ce que les autres pensent tout bas. On ne peut cependant s’empêcher de faire le rapprochement de cette tentative de justification avec celle que le Front National a longtemps utilisée pour nourrir la propagation de ses idées.

Alors que l’amalgame est érigé partout en méthode de pensée, on se gardera bien de faire des rapprochements hors de propos, voire outranciers entre les évacuations des Roms aujourd’hui et la déportation des Juifs et des Tsiganes d’hier.

Depuis deux mois que la surenchère sécuritaire dirigée contre les immigrés fait surgir des mots et des circulaires, des propositions de lois et des “feuilles de route”, on a à peu près tout dit dans un débat sans fin qu’annonçait malheureusement déjà l’imprudente et inutile campagne sur la recherche de l’identité nationale.

Mémoire 2000 s’est joint aux appels lancés par les associations dont elle se sent proche que ce soit la Licra et/ou la Ligue des droits de l’homme. Elle s’est tenue à l’écart du débat politique qui oppose les partis et les candidats aux élections, respectant ainsi les engagements politiques de ses membres.

Tant qu’il s’agit du rappel des principes constitutionnels, européens et internationaux qui poursuivent la discrimination proposée ou mise en œuvre à l’égard de personnes ou de groupe de personnes à raison de leur origine, Mémoire 2000 s’en tient à ses statuts, et s’il le fallait, elle rejoindrait le combat mené pour les faire respecter

Mais il ne suffit pas de rester sur le qui-vive et d’être prêts à défiler, banderole en tête. Il nous faut prendre conscience et prendre garde au fait que sauf erreur ou manipulation, les sondages qui se multiplient donnent de l’audace si ce n’est raison, à ceux qui s’en prennent ouvertement non seulement aux étrangers, fussent-ils devenus citoyens de l’Union, mais aussi aux Français d’origine étrangère qui pourraient se voir dépouiller de cet élément de leur identité. Il ne suffit pas que les sondages leur donnent raison et les encouragent à persévérer dans la voie inacceptable de la xénophobie et de la discrimination pour clore la discussion. Il est grand temps de se réveiller et de se lever pour dire “non ! ça suffit”.

On a sûrement eu tort de faire des raccourcis et des rapprochements entre les camps de concentration nazis et les campements illicites que le gouvernement a décidé le 5 août d’évacuer en priorité. Rien de commun avec le sinistre passé nazi.

Que ceux qui protestent contre les rapprochements historiques qui fusent de toutes parts, à leurs yeux insultants, n’oublient pas que nombre des mesures qui ont conduit Adolf Hitler au pouvoir à partir de 1932 ont recueilli le vote et pas seulement l’avis de la majorité. S’il y avait eu des ligues ou des associations pour le dire à l’époque, l’Europe n’en serait pas arrivée à ce délabrement qu’elle s’est imposé et qu’elle a vécu jusqu’à la Libération.

Il est donc plus que jamais nécessaire que la liberté de la Presse et le droit de manifester soient respectés et partagés. Que les organes de presse et les citoyens y veillent eux-mêmes sans se soumettre au diktat des instituts de sondages.

Certes en démocratie c’est la majorité qui doit l’emporter et imposer sa loi. Mais la majorité qui s’exprime par les voies légales et dans le respect des principes fondamentaux qui ressortent de la Constitution ou de déclarations des droits de l’homme, selon la conception et l’interprétation des organes habilités à la dire… Pas la majorité des suffrages que l’on poursuit de ses vœux par le recours aux sondages.

A cet égard bien des projets actuels dont certains sont en passe d’être adoptés par le Parlement ne trouveraient pas grâce auprès du Conseil constitutionnel du conseil d’Etat, de la commission de Bruxelles et même des tribunaux ordinaires de droit commun.

On doit sans doute admettre que la publication de ces sondages relève d’une certaine manière de la liberté d’expression, en tout cas de la liberté de la presse et il ne saurait être question de suspendre ni de restreindre ni l’une ni l’autre, d’autant qu’ils pensent être soumis au libre débat démocratique. Mais s’ils ne l’étaient pas pourquoi ne pas ouvrir aux associations qui se sont donné pour mission de faire respecter ces principes, le droit de réponse ou de réplique, comme c’est déjà le cas en matière de provocation à la haine et à la discrimination en vertu de l’article 13 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse…

Mémoire 2000 n’a pas de recommandations à faire aux Etats, aux politiques, aux institutions. Elle ne peut s’adresser qu’à l’opinion et aux individus en attirant l’attention sur les dangers qui se profilent à l’horizon. La défense des valeurs et de la démocratie appartient à tous et nul n’en pourra se plaindre lorsque l’irréparable aura été commis et qu’il n’aura rien à répondre sur ce qu’il aura fait pour l’empêcher.

Quant à nous, nous attendons depuis le 30 Avril 2010 que le Premier ministre appose sa signature sur le document officiel qui permettra au secrétaire d’Etat H. Falco, de mettre en œuvre l’accord transactionnel que nous avons accepté en faveur les “déportés d’origine étrangère” devenus français à leur sortie des camps, à moins qu’on ne remette en cause la délibération de la HALDE de 2005.

Nous craignons qu’un nouveau remaniement ministériel annoncé empêche le secrétaire d’Etat de tenir parole, ce qui serait tout de même assez grave en cette période de troubles et de polémiques sur la discrimination et les “Français d’origine”. Les déportés survivants qui ne sont plus qu’au nombre d’une centaine et qui sont français à part entière depuis des dizaines d’années attendent toujours que l’égalité des droits à pension leur soit accordée pour qu’ils ne se retrouvent pas dans la situation de ces “Etranges Etrangers” devenus français seulement sur le papier.

Bernard Jouanneau, Président de Mémoire 2000

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