Editorial d’Octobre 2016: Un peu d’humanité et de dignité, s’il vous plaît !

27 septembre 2016
04-20-2016mediterranean

Réfugiés en Serbie, 26 janvier 2016 (UNICEF / Emil Vas)

L’assemblée générale de l’ONU vient d’adopter une résolution sur la crise qui fait que l’on décompte aujourd’hui 65 millions de personnes déplacées dans le monde dont 21 millions de réfugiés fuyant les persécutions, la pauvreté ou les conflits.

Plus de la moitié de ces réfugiés vivent dans 8 pays pauvres : le Liban, la Jordanie, la Turquie, le Kenya, l’Ethiopie, le Pakistan et l’Ouganda, tandis que les pays les plus riches n’en accueillent que 14%.

Ce déséquilibre manifeste a provoqué des 193 pays de l’ONU, le 19 septembre dernier, une réclusion au terme de laquelle ils s’engagent à protéger les droits fondamentaux de tous les migrants, à accroître le soutien aux pays d’accueil débordés et à promouvoir l’éducation des enfants.

Cette déclaration purement politique qui ne comporte pas d’objectif chiffré, ni d’échéance a été faite en réponse au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon qui a invité les pays membres “à combattre la xénophobie dont sont victimes les migrants”.

C’est un signe en même temps qu’une sonnette d’alarme de la part des ONG qui regrettent l’absence de caractère contraignant de cette déclaration.

La Chine et les USA ont pris à la suite de celle-ci, des engagements pour financer l’aide humanitaire (100 millions de dollars pour la Chine, 4,5 milliards de dollars répartis en 45 ans entre les pays riches dont les États-Unis) et pour augmenter le nombre des réfugiés qu’ils sont prêts à accueillir. Mais l’Europe et la France en particulier sont à la traîne. Seule l’Allemagne maintient sa politique en dépit des revers électoraux  qu’elle provoque.

Faute par les Etats de fournir l’aide attendue, ce sont les municipalités qui tentent de prendre le relais sous l’impulsion de Paris, Rome et Athènes qui ont conjugué leurs efforts. Des centres d’accueil ont été installés qui devraient permettre d’éviter les évacuations.

Mais le geste qui nous a le plus impressionnés émane de la maire de Lampedusa, Giusu  Nicolini qui est venue à Paris le 17 septembre dernier pour le “Festival du Monde” et a annoncé qu’elle allait tenter les autres maires de Sicile et de Sardaigne de joindre leurs efforts aux siens (Lampedusa a accueilli 200000 réfugiés en 2013 ) afin de “rendre plus humaine la prise  en charge des migrants débarquant en Europe“… voyant en eux une ressource et non une charge pour les pays hôtes.

Ainsi le mouvement inverse de la crainte de l’afflux des migrants s’amorce- t-il dans la mesure où ils seraient considérés pour l’aide qu’ils peuvent apporter localement aux petites communes, plutôt qu’aux grandes métropoles. On peut espérer que le mouvement fasse tâche d’huile et que l’accueil des migrants vienne de la population elle-même, entrainée par les élus.

D’ailleurs le pape François qui s’est déjà rendu à Lesbos  au mois de mars pour accueillir trois familles de réfugiés et leur offrir l’hospitalité au Vatican, a pris l’initiative de recevoir les mairesses des Rome, de Madrid et d’Athènes qui sont toutes les trois des femmes, afin de donner une impulsion universelle à leur détermination.

En dépit de l’hostilité de l’opinion que les politiques sans scrupules entretiennent pour leurs campagnes électorales, on voit des ONG se démener pour secourir en mer les embarcations des migrants venus d’Afrique subsaharienne et des pays en conflit de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan qui ont risqué la traversée pour rejoindre l’Europe à partir de la Libye.

SOS Méditerranée, MSF se sont mobilisés tout l’été pendant que les vacanciers profitaient des plaisirs de la plage, pour recueillir les survivants de ces embarcations de fortune, avec l’aide des garde-côtes italiens.

On a vu les images de ces secours en mars au large de la Sicile, où les canots pneumatiques ou les barques ont été secourus par l’Aquarius. L’Italie se trouve géographiquement en première ligne pour les accueillir, faute par les Etats de s’engager à Bruxelles. Selon les dernières statistiques de l’OIM ce sont 105 342 migrants, la plupart en provenance de la Libye qui ont été recueillis en mer depuis que la route des Balkans et que la mer Egée a été fermée au mois de mars en vertu de l’accord conclu à Bruxelles entre l’UE et la Turquie, le 18 mars. Mais 2786 hommes femmes et enfants sont morts durant la même période au cours de cette dangereuse traversée à bord de petits bateaux souvent surchargés et inadaptés pour un tel voyage.

C’est plus de 400000 personnes qui ont rejoint les côtes italiennes depuis le début 2014, alors que la fermeture de la frontière à Vintimille les a empêchés de rentrer en France où ils ne souhaitent pas d’ailleurs demander l’asile, préférant rejoindre Calais où la situation se dégrade de jour en jour malgré les plans successifs d’évacuation de la Jungle.

On ne peut se résigner ni se refermer sur notre identité nationale, soi-disant menacée par cette ”invasion”  …de barbares qui viendraient déloger de chez eux ce peuple de “Gaulois”.

Sans s’en rendre compte on assiste cependant au pire jusqu’à l’instauration de cette campagne lancée par David Rachline qui mène la campagne de Marine Le Pen, et mise application à Hénin-Beaumont par Steeve Briois qui préconise le concours de “Villes sans migrants.“

Comment rester impassible au nom de la mémoire travestie de Michel Rocard que certains de la droite aux primaires dénaturent en faisant valoir qu’”on ne peut pas accueillir toute la misère du monde”.

Comment rester insensible à ce remords tardif de la journaliste du Monde S. Baumard qui a assisté cet été aux sauvetages de l’Aquarius où l’on a constaté que 22 corps avaient été recueillis par les garde-côtes à bord de l’une de ces embarcations de fortune, noyés ou asphyxiés à bord dans un mélange d’eau de mer, d’urine et d’essence que les survivants avaient dû laisser mourir pour se sauver eux-mêmes à bord de ce nouveau “radeau de la Méduse”. Ces migrantes entassées les unes sur les autres avaient mordu les survivants … Les coups de dent avaient été la dernière défense des condamnés à mort face à ceux qui leur enfonçaient la tête sous l’eau, dans un sauve qui peut général. Ces corps anonymes ont été enterrés en Sicile au cimetière de Trapani où une stèle a été dressée en leur mémoire. Ce geste donne au drame de tous les migrants sa véritable dimension qui ne peut pas nous laisser insensibles.

Sans reprendre à notre compte la formule utilisée au mois d’août 2015 par A. Merkel “Wir Schaffen das“ (“Nous y arriverons”), nous nous devons aussi de faire quelque chose, quelque chose d’humain. Il ne nous appartient sans doute pas de résoudre le problème politique de la jungle de Calais qui provoque tous ces déplacements médiatiques de personnalités politiques et des candidats de la droite aux élections présidentielles, mais nous pouvons, chacun à notre place faire évoluer les mentalités et résister à la pression insidieuse que les mouvements d’extrême droite obligent les candidats de droite classique et traditionnelle à tenter de dépasser.

Un peu d’humanité et de dignité, s’il vous plait!

Bernard Jouanneau

 

QUELQUES CHIFFRES:

La France très loin derrière les autres pays d’Europe

En 2015, la France est le 3eme pays le plus demandé par les migrants, mais….:

80 075 demandes d’asile en France, contre 441 800 en Allemagne et 156 000 en Suède

20 % d’augmentation des DDA pour les 8 mois de l’année 2016.

1656 personnes arrivées en France depuis l’Italie et la Grèce.

333 attendus pour le début octobre 2016.

57 500 places d’hébergement que compte la France en juillet 2016.

8 000 places crées entre 2012 et 2015.

215 220 titres de séjour délivrés en 2015 aux étrangers hors communauté (2% de plus qu’en 2014).

10 000 personnes vivent actuellement dans la jungle de Calais, dont 900 mineurs isolés.

 

Les chiffres pour le monde entier

65 000 000 (65 millions) de personnes déplacées, dont 21 000 000 (21 millions) de réfugiés fuyant les persécutions, la pauvreté ou les  conflits

Sur le 21 000 000 (21 millions) de refugiés recensés par le HCR dans le monde, plus de la moitié vivent actuellement dans 8 des 193 pays du monde : Liban, Jordanie, Turquie, Iran, Kenya, Ethiopie, Pakistan et Ouganda.

Alors que les pays riches n’en accueillent que 14%.

 

Les morts en mer

7000 hommes, femmes et enfants sont morts en mer en deux ans en tentant de gagner l’Europe.

 

La situation en Grèce

60 000 migrants et réfugiés en Grèce bloqués depuis l’accord Union Européenne-TURQUIE du 18 mars 2016.

5 650 réfugiés sur l’île de Lesbos pour 3 500 places.

500 migrants  ont été renvoyés en Turquie depuis l’accord du 18 mars 2016.

13 356 personnes retenues sur l’ensemble des îles grecques depuis le mois de mars 2016 pour 7 500 places.

 

Les chiffres pour l’Allemagne

1 100 000 arrivés en 2015.

450 000 ont été fixés sur leur sort.

La moitié a obtenu le statut de réfugié.

40% des migrants devront être expulsés.

35 000 ont été expulsés depuis janvier 2016.

 


Journal d’Octobre 2016: Il n’y a pas de racisme “mineur”…

27 septembre 2016
2048x1536-fit_manifestants-defile-4-septembre-2016-paris-contre-racisme-anti-asiatique-plus-securite

Manifestation à Paris, le 4 septembre 2016, en mémoire de Chaolin Zhang (AFP/ François Guillot)

On ne peut pas dire que la communauté asiatique française fasse beaucoup parler d’elle ou qu’elle fasse souvent la une des journaux.

Si cette communauté souffre de racisme, il faut reconnaitre que jusqu’à présent elle le faisait dans la discrétion, en silence.

Mais, depuis l’agression le 7 août dernier de Chaolin Zhang, couturier de 49 ans, père de deux enfants, et de son décès quelques jours plus tard, les langues se sont déliées.

On apprend que les vols avec violence visant la communauté chinoise ont triplé en un an. Sachant que les asiatiques n’osent pas porter plainte, le chiffre doit être revu à la hausse.

D’autre part, il est très courant que les femmes dans la rue, se fassent traiter de “putes” et dans les collèges et lycées il n’est pas rare de rire de leur accent ou de leurs yeux bridés, tout en les traitant de “petit jaune”, de “sale chinetoque”, “bol de riz” et autre “jaune d’œuf”…

Pour certains, “le mobile racial” du crime de Chaolin Zhang “ne semble pas prégnant”, mais d’après le maire du 19° arrondissement de Paris, Olivier Wang, c’est bien parce que Chaolin Zhang était “chinois” qu’il a été agressé, car victime de l’idée reçue selon laquelle “les Chinois possèdent des espèces sur eux.”

Le racisme anti-asiatique ne passionne ni les foules, ni les médias, ni les associations. Il aura fallu la mort de Chaolin Zhang pour qu’éclate la colère d’une communauté habituellement si réservée.

Cette colère s’est exprimée lors de la manifestation du 4 septembre qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes venues dénoncer la violence et réclamer la “sécurité pour tous”.

La communauté asiatique demande donc davantage de protection de la part des autorités et une prise en main du problème par les acteurs sociaux et les associations car, même si, comme le souligne Alain Jacubowicz, “le racisme anti-chinois ne constitue pas l’un des grands problèmes à venir”, cela n’empêche pas Emmanuel Ma Mung, chercheur au CNRS, de mettre en garde contre “l’émergence au sein de la communauté chinoise, d’un mouvement visant à défendre spécifiquement ses droits”.

Une telle initiative aggraverait encore le risque de communautarisation de la société française.

Tout cela doit nous rappeler qu’il n’existe pas de racisme “mineur” et qu’il ne faut, jamais, rien laisser passer.

Lison Benzaquen

 

 

 

 


Journal d’Octobre 2016: Disparition d’une conscience

27 septembre 2016
1c125f8107fa8d743065234384042b09

Elie Wiesel (1928-2016)

Le 2 juillet dernier, avec la mort d’Elie Wiesel, disparaissait tout un pan essentiel de la mémoire de la Shoah.

Tout le monde connait Elie Wiesel, son histoire, ses engagements.

Rescapé des camps nazis, il disait vouloir donner un sens à sa survie. Il le fit admirablement en devenant “le messager de la mémoire de la Shoah” d’une part, et une sorte de conscience universelle, ou “messager de l’humanité” d’autre part.

Son témoignage en 1987, au procès Barbie est exceptionnel. On n’y trouve aucune trace de haine ou désir de revanche. Simplement un profond souhait de justice et comme il l’a proclamé : “de rendre justice à la mémoire”.

A ses yeux : “une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. L’oubli serait une injustice absolue au même titre que Auschwitz fut le crime absolu. L’oubli serait le triomphe définitif de l’ennemi… La dignité de l’homme: elle n’existe que dans la mémoire…”

Mais en plus de son inépuisable besoin de témoigner sur la Shoah, Elie Wiesel avait aussi “fait vœu” après la guerre, de “toujours et partout ou un être humain serait persécuté, de ne pas demeurer silencieux”. Il s’y est tenu.

Toute sa vie Elie Wiesel a été un infatigable “dénonciateur”.

Refusant de s’installer dans un système de pensée politique, psychologique ou théologique, il se méfiait du “confort intellectuel”. C’est cet inconfort qui a fait de lui un homme librement engagé contre l’injustice, l’indifférence et l’oppression d’où quelles viennent et qui qu’elles touchent. De l’Arménie, à la Bosnie, du Rwanda au Darfour…

Il craignait par dessus tout l’indifférence dont il disait qu’elle était “le mal”: “l’opposé de l’amour n’est pas la haine mais l’indifférence, l’opposé de la vie n’est pas la mort mais l’indifférence à la vie et à la mort”.

Cet homme “in-tranquille”, tourmenté, à la mémoire inquiète semblait toujours se demander si son message était bien passé et si son combat contre le mal avait servi à quelque chose. Mais ses doutes ne l’ont jamais rendu passif et seule la mort a eu raison de sa vigilance et de son attention aux autres.

Une voix essentielle s’est tue.

Il reste à espérer que d’autres voix prendront le relai et qu’elles ne laisseront pas le silence “encourager les persécuteurs” et les faussaires de tous genres.

Lison Benzaquen

 


Journal d’Octobre 2016: Hommage aux Harkis

27 septembre 2016
photo-ian-langsdon-afp

Le Président de la République, le 25 septembre 2016 (Crédit : Ian Langsdon / AFP)

Instituée par décret du 31 mars 2003, la journée nationale d’hommage aux Harkis donne lieu chaque année, à Paris, à une cérémonie officielle dans la cour d’honneur des Invalides.

“Abandonnés” en 1962 en Algérie après avoir combattu pour le France, des milliers de Harkis ont subi des représailles sanglantes de la part des nationalistes algériens.

Pour ceux qui ont pu être transférés en France, les conditions d’accueil ont été déplorables.

Durant de nombreuses années les Harkis ont subi un sort injuste et intolérable et ce n’est qu’aujourd’hui en 2016, que la France reconnait enfin sa responsabilité.

Mieux vaut tard que jamais!

Mais il reste encore comme l’a dit Ali Amrana, fils de Harki et élu aux anciens combattants de la ville de Grasse, “à réaliser un travail de mémoire dans les collèges et lycées à partir de 2017”…

Mémoire 2000 devra y prendre sa part.

Lison Benzaquen 


Journal d’Octobre 2016: « Migrants et réfugiés » de Claire Rodier

27 septembre 2016

9782707189561Leur situation n’est pas identique.

Elle mérite le respect, mais nécessite la distinction.

La politique qui s’en mêle entretient et exploite la confusion qui existe entre l’une et l’autre.

Le petit livre de Claire Rodier, juriste au GISTI, aux Editions de « La Découverte » (96 pages 4,90 €), répond aux 23 questions que se posent « les indécis, les inquiets et les réticents” ainsi qu’à toutes celles qui se posent face à l’immigration qui submergent l’Europe.

Le problème concerne chacun d’entre nous. Il ne faut pas manquer de s’informer sans parti pris ni idées préconçues.

C’est l’occasion. Ne la manquez pas!

Bernard Jouanneau

 


Journal d’Octobre 2016: Mélanges en l’honneur de Robert Badinter

27 septembre 2016

badinter-1300193379Le 27 juin dernier, le Conseil Constitutionnel a remis à Robert Badinter l’ouvrage “Mélanges en l’honneur de Robert Badinter” publié aux éditions Dalloz.

Ce livre regroupe les contributions d’une quarantaine de personnalités éminentes de notre pays, mais aussi de pays étrangers – un Juge à la Cour suprême des États-Unis, un ancien ministre des affaires étrangères de la République d’Algérie, un ancien Juge à la Cour pénale internationale, un ancien Juge à la Cour européenne des droits de l’Homme notamment. C’est dire combien la personne et l’oeuvre de Robert Badinter suscitent le respect et l’admiration dans le monde entier.

L’ancien garde des Sceaux qui obtint l’abolition de la peine de mort en France en 1981, ne fut pas seulement un avocat exceptionnel, il est aussi un juriste qui permit des progrès manifestes dans la défense de la dignité de la personne humaine, en particulier les droits des victimes et les droits des prisonniers.

Robert Badinter a contribué aussi, et tout naturellement, aux progrès de la justice internationale, avec la création de la Cour pénale internationale dont il est l’un des principaux inspirateurs. Universitaire et écrivain, auteur de plusieurs livres importants, dont L’Exécution (1973) devenu un classique, Robert Badinter est un “intellectuel engagé” qui s’inscrit dans la lignée des grands défenseurs de la Justice, tel Voltaire (l’affaire Calas) ou Emile Zola (l’affaire Dreyfus).

L’auteur de l’admirable Condorcet, un intellectuel en politique, rédigé à quatre mains avec son épouse, la philosophe Elisabeth Badinter, est un homme des Lumières, au sens plein et noble du terme. Par sa vie et ses œuvres, Robert Badinter, fils d’un père immigré en France par amour des idéaux républicains et déporté sans retour, et d’une mère immigrée elle aussi et analphabète, incarne comme rarement l’idéal républicain et la promesse par lui tenue et honorée de ce rêve de justice que devrait être la France.

Mémoire 2000 est honorée que son Président soit parmi les contributeurs aux Mélanges en l’honneur de Robert Badinter.


Mon frère en humanité… Un appel de Marc Knobel

8 juillet 2016

Nous reproduisons avec son autorisation le texte que Marc Knobel a publié le 8 juillet 2016 dans le Huffington Post (consultable en cliquant ICI).

 

« Mon frère en humanité, lorsque un attentat ensanglante ta ville, lorsque un attentat perfore tes poumons, lorsque un attentat pulvérise ton quartier, ton marché, ton train, ton métro, ton souk, ton café, ton restaurant, ton cinéma, ta salle de spectacle, ton avion, tu n’as pas/plus de religion, tu n’as pas/plus de couleur, tu n’as pas/plus de sexe, tu n’as pas/plus de classe sociale, tu n’es ni noir, ni jaune, ni blanc, ni français, ni arabe, ni juif, ni chrétien, ni bouddhiste. Tu n’es plus qu’une victime. Nous devrions nous en souvenir.

Et pourtant…

Mon frère en humanité, lorsque tu meurs si subitement, éventré, perforé, écrasé, laminé, sans même savoir pourquoi tu es mort, pourquoi tu dois quitter si brutalement ainsi les tiens, pourquoi on te fait ainsi souffrir, toi et tes proches, alors que tu es du genre humain.

Mon frère en humanité, tu ne dois pas te sentir léser parce que tu vivrais à Garissa, au Kenya ou à Sousse, en Tunisie, ou à Bagdad, en Irak. On te doit autant de considération que l’on en devrait à n’importe quelle victime d’un point à un autre de la planète, lorsque les terroristes frappent aveuglément.

Mon frère en humanité, tu as bien un visage, une voix, des yeux, une langue que ce fut l’arabe ou l’anglais, tu as bien une histoire, des amis, une famille, des proches, une vie sociale, tu as bien le droit que l’on se souvienne de ton regard, que l’on cherche ton nom, que l’on dise ton prénom, que l’on récite une prière, que l’on entonne une chanson, que l’on parle de toi comme si tu étais vivant.

Mon frère en humanité, même si ta langue maternelle n’est pas la mienne, même si ta peau est foncée, même si tes yeux sont noirs, même si ta religion diffère de la mienne, même si tu vis en un ailleurs que j’ignore, même si tu ne sais pas que j’existe, même si je ne sais pas que tu existes, tu as le droit au respect.

Mon frère en humanité, je n’accepte pas que l’on t’oublie, que l’on écrase l’information et qu’un attentat aussi terrible et dramatique que celui qui a frappé tes frères et tes sœurs en Irak, ne vaille que 13 secondes aux informations d’un journal télévisé du soir.

1.2.3.4.5.6.7.8.9.10.11.12.13 Secondes…

Tu as bien lu, il a fallu 13 secondes pour évoquer cette horreur et parler de vous tous, de vous toutes: 213 êtres humains que vous étiez, morts déjà en une fraction de seconde.

Mon frère en humanité, notre silence nous accable. Notre indifférence nous remplit de honte. Tu as le droit de réclamer que l’on se soucie des tiens, que l’on n’oublie pas ton prénom : Ahmed, Amal, Asma, Aïcha, Cherifa, Dalal, Djihane, Emna, Ezzeddine, Farid, Fahed, Ghita, Hanine, Haroun, Issam, Jamal, Kadir, Kenza, Lofti, Malika, Mansour, Nawal, Nuri, Omar, Racha, Rana, Riham, Salima, Sherine, Talat, Wassim…

Mon frère en humanité, ton prénom vaut bien les nôtres.

Pourquoi devrais-je seulement pleurer lorsque Monique, Sylvie, Joëlle, Armelle, Christine, Jean, Pierre, Frank, Didier ou Alain meurent ici, à Paris? Pourquoi devrais-je forcément manifester pour eux et taire ta mort et ta douleur?

Mon frère en humanité, pourquoi tous les Chefs d’Etat devraient-ils se rendre à Paris, et n’envoyer qu’un plat communiqué de presse -écrit par un sbire quelconque- lorsque ta ville est touchée, que ton sang est versé?

Mon frère en humanité, tu diffères de moi mais loin de différer tant que cela de moi, je me souviens que tu es frère en humanité.

Ta parcelle de vie en ton lieu de vie mérite le respect, car tu es aussi un puits de lumière humaine et/ou divine.

Mon frère en humanité, j’ai honte que nous en soyons là aujourd’hui et qu’il faille que je prenne la plume pour crier mon dégoût d’une telle inhumanité.

Plus grave encore que l’inhumanité, se trouve aussi l’indifférence. Elle ronge les cœurs, rends les hommes bêtes, incapables de verser une larme, d’avoir une conscience.

Mon frère en humanité, il me plait aujourd’hui de dire que je suis ton frère en humanité. Mon cher frère en humanité, s’il ne reste que la plume, je crierai cette injustice. »

Marc Knobel, Historien, directeur des Etudes au CRIF