Agora du sport

Débat à Nanterre sur sport, racisme, et discriminations.

Comment lutter contre le racisme ou la discrimination dans le sport », tel était l’intitulé du débat auquel j’ai été invité à participer en tant que président de la commission Sports de la Fédération internationale des Gay Games. Ce débat était organisé par l’Agora du sport avec le soutien de Sport et citoyenneté, dans le cadre de sa rencontrer annuelle, tenue cette année à l’Université de Paris X à Nanterre. Le débat était présidé par Lilian Thuram, et comportait des chercheurs, universitaires, sportifs engagés, et journalistes.

Dans le cadre de l’Agora 2010, un sondage a été effectué. Parmi les résultats, on apprend que :
34% des personnes interrogées disent qu’il y a du racisme dans le sport, 30% pensent que le racisme y diminue. Et alors que 69% des interrogés disent ne pas être racistes, ils sont 78% à estimer que nos équipes nationales ne sont pas représentatives des origines ethniques des français, 55% à trouver qu’il y a « trop de noirs », et 63% qu’il y a « trop d’étrangers »… ce qui peut étonner lorsque l’on se rappelle que pour jouer en équipe de France, il faut être… français.

Lilian Thuram évoque des chiffres tout aussi troublants d’un sondage réalisé par sa fondation, et notamment les réponses à la question « quelles sont les qualités des noirs ? ». On peut remercier les 33% qui indiquent qu’il n’y en a pas, mais la majorité estime qu’ils sont athlétiques, et dotés de traits de caractère particuliers. Et seulement 3% des interrogés associent « noir » et « intelligence ». Cela étant, il estime que c’est « dans le sport, c’est l’endroit où il y a le moins de racisme ; c’est un lieu de rencontres où les préjugés tombent ».

D’autres objectent que l’expérience d’un joueur de haut niveau au sein de son équipe ne peut se comparer à la situation générale du joueur lambda. Lilian Thuram poursuit son raisonnement en tentant de réduire le racisme rencontré de la part des spectateurs au stade, avec cris de singe et autres manifestations de haine, à une expression libérée d’un racisme généralisé : « on prend le football comme le bouc émissaire , comme le lieu où s’exprime le pire de notre société ». Or, le racisme quotidien est bien plus grave, celui qui concerne celui qui cherche un logement ou un emploi. C’est un racisme qui commence dans la famille, et dans l’école, où l’histoire des personnes d’Afrique, par exemple, se réduit à celle de l’esclavage, la colonisation, et l’Apartheid.

Pap Ndiaye, historien spécaliste de la question noire en France, poursuit : « on dit que le racisme n’existe pas dans le sport. On parle de la beauté du sport. On dit que s’il y a du racisme, c’est marginal, c’est quelque chose qui parasite le ‘vrai’ sport. Mais la réalité historique c’est une étroite association entre racisme et sport. Des l’origine du sport moderne, le racisme est présent, et notamment au sein et à travers le CIO. N’oublions pas que lors des JO de St-Louis en 1904, à côté des jeux officiels réservés aux blancs, il y avait des « jeux anthropologiques« … sans parler, bien entendu du cas bien plus connu des JO de Berlin, et les relations bien trop proches du CIO avec des régimes racistes.

Le racisme dans le sport est présent depuis ses débuts, même s’il évolue. Il demeure dans le sport ce racisme qui joue sur les attentes et les préjugés, parmi d’autres des cadres sportifs. Ce sont ces préjugés racistes qui sont les plus durs à combattre : de l’avis des débuts du sport moderne à la fin du 19ème siècle, lorsque les indigènes devaient être inférieurs à tout égard, et notamment physique, aux peuples colonisateurs, à un renversement tout aussi raciste qui donnerait aux non-blancs des « avantages anatomoqies » et qui ferait des sportifs d’origine africaine des spécimens supérieurs grâce à leurs ancêtres qui « devaient courir vite pour s’échapper aux lion », nous avons du mal à dissocier origine ethnique et capacités sportives. [A ce sujet je signale la création d’une ligue de basket « old style » réservée aux blancs dans le Sud américain… les pauvres joueurs blancs ne pouvant pas sauter aussi haut que leurs homologues noirs, il faut leur offrir une scène où s’exprimer autrement que par la force et la vitesse…]

C’est ainsi que selon Pap Ndiaye, les sportifs eux mêmes doivent devenir des vecteurs de lutte contre les racismes, en s’engageant beaucoup plus fortement et visiblement.

Pascal Picq souhaite rélativiser. On parle beaucoup de racisme dans le sport, mais ce débat serait bien plus bienvenu dans d’autres cercles : la politique, l’université, l’entreprise. Le sport est montré du doigt, alors que c’est ailleurs que l’impact du racisme est bien plus important, mais où on n’ose pas en parler. Il pointe du doigt une doctrine politiquement correct qui refuserait de voir que des différences existent bien, mais qu’il faudrait les voir comme une force. « La Nature est amorale : les différences existent, mais ce que nous en faisons est un choix moral. »

Patrick Kahn du disposifit de la LICRA contre le racisme dans le sport joue les rabat-joie. Il constate, notamment dans le foot, une forte dégradation de la situation du racisme. Il y a une volonté au niveau international et national de lutter contre le racisme, mais aux niveaux inférieurs de l’hiérarchie sportive, la situation est très mauvaise. Des joueurs qui ne trouvent pas de club, des joueurs qui subissent des insultes et des injures lors de chaque match, c’est une réalité, mais qui ne remonte que peu aux instances nationales. Seule lueur d’espoir pour lui, le fait que les joueurs hésitent moins à porter plainte pour des faits racistes.

L’animateur du débat, Jérôme de Bontin, ancien président AS Monaco FC, membre du comité directeur de la Fondation United States Soccer Federation et de la Direction Technique Nationale USSF, fait intervenir Tim Schulz, président du club de foot Colorado Rush, et entraîneur de l’équipe nationale féminine américaine junior. Celui ci donne un portrait idéalisé du racisme dans le sport aux Etats Unis, et pas seulement dans le sport. Il s’étonne du débat, car le racisme aux Etats Unis n’existe pas… On peut se permettre d’émettre quelques doutes. Ce n’est pas l’élection de Barack Obama, donnée comme preuve par M. Schulz, qui prouve que le racisme est mort : Obama est élu malgré le racisme, un racisme qui persiste de manière forte à son encontre. Et dans le sport, s’il est vrai qu’on en entendrait jamais des cris de singe dans un stade américain, des préjugés racistes demeurent très implantés. Par exemple, si les joueurs noirs sont très présents au football américain professionnel, les postes de quarterback étaient réservés presque exclusivement aux blancs jusqu’aux années 2000. L’absence de nageurs de haut niveau noir ne choque personne, avec même ceux qui essaient de justifier cet état de fait par des explications anatomiques foireuses (qui permettent de faire abstraction de la disparition progressive d’équipements sportifs publics dans les villes américaines qui concentrent la population noire).

Notre hôte pour l’Agora, Colette Vallat, Vice-présidente déléguée au patrimoine du développement durable et de l’intégration territoriale et professeur de géographie à Paris X, elle même métisse, estime « qu’il ne faut pas laisser des places : il faut prendre les places. Il ne s’agit pas d’être blanc ou beur ou noir, mais d’être bon. Et même meilleur que les autres. » Ce à quoi Lilian Thuram s’oppose : le principe selon lequel il suffit d’être bon pour réussir, cela marche peut être dans le sport justement, mais pas ailleurs. Dans de nombreux d’autres domaines, le racisme met des obstacles tels que l’on n’aura jamais l’occasion de se prouver par une compétition égale.

Le débat était long, et comme c’est trop souvent le cas, le dernier point de l’ordre du jour, à savoir la formulation de propositions concrètes, est délaissé. Néanmoins des pistes s’esquissent. La lutte contre la discrimination dans le sport est entravée par des instances sportives dominées par des hommes blancs d’un certain âge qui ne peuvent se remettre en cause, tellement ils sont bien installés. Une action en faveur d’une plus grande démocratie dans les instances dirigeantes permettrait de renouveler les cadres, et faire entrer des dirigeants plus jeunes, plus ouverts, plus engagés dans la lutte contre les discriminations dans leurs sports. C’est une position néanmoins critiquée déjà parmi les participants au débat : la limitation des mandats, par exemple, aurait un effet négatif sur l’accession de dirigeants sportifs français aux postes de pouvoir au niveau international.

Autre piste, la promotion des valeurs du sport, du fair play et de l’équité, à travers la multiplication de rencontres sportives et d’autres évènements mettant l’accent sur ses valeurs, et sur la lutte contre les discriminations. Alors, à quand une initiative au niveau national, émanant du secrétariat d’Etat, ou du CNOSF, pour inciter et obliger les fédérations de mettre en place une véritable politique contre les disciminations ?

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