Journal 10/09 : Halte à l’hémiplégie mémorielle

Monsieur Jérôme Garcin est un critique littéraire très talentueux. Pourtant, sa critique récente (Nouvel Obs) du roman de Laurent Mauvignier (Des hommes) me laisse un arrière-goût très amer.

Louer les qualités d’un écrivain, soit, encore faut-il que celles-ci soient au service de la vérité, et non pas d’une vision unidirectionnelle des choses. Or, monsieur Mauvignier fait ici preuve d’une véritable hémiplégie de la mémoire. Certes, il est incontestable que de nombreux appelés sont revenus fortement traumatisés par la guerre d’Algérie. Mais ils n’étaient pas les seuls. Car l’auteur ne parle que de leurs souffrances, et monsieur Garcin lui emboîte le pas, qui en voit un revenir dans son village natal pour “broyer du noir et se battre avec ses fantômes”. Dans un “lamento collectif”, ils ne “trouvent pas la paix”. Or, il faut “rendre la parole aux sans-voix, arracher des aveux aux taiseux”, car “c’est la guerre d’ Algérie qui l’a brisé, qui a fait de lui une épave”. Ils sont “marqués à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même”. En outre, parler de “casser du bougnoule”, de “fellaghas tués, filles violées, bombardements au napalm”, ça impressionne à coup sûr.

Tout cela est certes joliment dit, mais ne traduit hélas que des choses vues par le même bout de la lorgnette. Pour sa défense, il est vrai que l’auteur est né en 1967, et n’a donc rien connu de cette sale guerre; quant au critique, il semble n’avoir qu’une connaissance fort rudimentaire de cette tragédie qui débuta en 1954 et prit fin en 1962. En ce cas, je me tiens à la disposition de ces messieurs pour compléter leur information.

En 27 mois de service comme médecin appelé entre 1960 et 1962, j’ai certes vu tout ce qui fait l’objet de ce roman. Mais pas que. J’ai vu bien d’autres choses, d’autres saloperies, que ces messieurs semblent ignorer, ou qu’ils préfèrent taire.

Savent-ils, par exemple, que si tant de musulmans algériens sont devenus harkis, c’est par ressentiment envers le FLN qui avait massacré leurs familles? Savent-ils que ces mêmes harkis, qui croyaient en la France, ont été lâchement et volontairement désarmés par celle-ci pour être plus sûrement livrés aux égorgeurs (coupés en deux, brûlés vifs, enterrés vivants, et j’en passe…).

Savent-ils qu’à Alger, plusieurs enfants ont été égorgés par les employées de maison qui les avaient élevés, ceci sur ordre du FLN? Des tourments de leurs parents, pas un mot dans le livre.

Savent-ils que tous les appelés ne se sont pas conduits en Algérie de façon exemplaire? J’en ai vu, après quelques mois de service armé, quitter les quais d’Alger en baissant leur pantalon pour montrer leurs fesses à la population. Mes oncles et cousins, partis d’Algérie et morts pour la France en 1914/18 et 1940/45, ne s’étaient jamais conduits de façon aussi indigne et aussi lâche.

Je pourrais aussi leur parler de ces soldats français que l’on ne se contentait pas de tuer, mais que l’on éventrait, dont on crevait les yeux, etc…. De mon copain Amar, gardien de but talentueux, qu’une bombe idiote déchiqueta dans un bus algérois. Des 80 victimes civiles de la fusillade du 26 mars 1962 rue d’Isly à Alger, quand l’armée française tira délibérément (sur ordre) sur des civils désarmés? En parle-t-on, du cauchemar de leurs familles et des survivants?

Et enfin, savent-ils que, en juillet 1962, lorsque plus d’un million de Français d’Algérie furent rapatriés (alors que le gouvernement n’attendait tout au plus que quelques vacanciers), cela donna lieu à une telle pagaille sur le port de Marseille que le maire de l’époque, le gentil Gaston Defferre, excédé, proposa de “rejeter cette racaille à la mer”? Oui, j’ai bien dit racaille, c’est le mot qui fut employé, mais curieusement, à l’époque, nul ne s’en offusqua. Au fait, qui en parle, de ces déprimes, de ces suicides, de ces “sans-voix”, de ces “taiseux”?

A la réflexion, je crois, hélas, que même avec toutes ces précisions, le roman, bien que plus conforme à la vérité, aurait connu moins de succès. Car même si c’est au détriment de l’honnêteté la plus élémentaire, il faut rester politiquement correct. Mais c’est égal, tant qu’à faire pleurer dans les chaumières, autant répartir les larmes sur toutes les victimes, et pas seulement celles que l’on se choisit.

Enfin, c’est sans doute comme cela que l’on écrit l’Histoire. Mais décidément, je ne m’y ferai jamais!

–Guy Zerhat

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