Journal d’Avril 2016:compte-rendu de notre séance-débat du 16 janvier 2016

30 mars 2016

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Séance du 16 janvier 2016


Thème : les Allemands jugent les nazis

Débatteur : Lionel Richard

 

Cette année, le film choisi pour l’anniversaire de l’ouverture du camp d’extermination d’Auschwitz, montre la jeunesse allemande des années cinquante confrontée à ses aînés qui veulent occulter le passé.

Un jeune procureur apprend qu’un brave professeur de l’école voisine vient d’être débusqué par un rescapé d’Auschwitz. Révolté, lui qui se croit fils de résistant, il entreprend de faire la chasse aux anciens nazis. Contre vents et marées et après avoir entendu des centaines de témoignages, il arrive à accumuler suffisamment de preuves pour que son enquête aboutisse. C’est, en 1963, le procès de Francfort, premier procès intenté en Allemagne contre des SS. Avant de commenter cette projection et pour rester au plus près du jour anniversaire d’Auschwitz, je rappelle le témoignage du général soviétique Petrenko, libérateur du camp d’Auschwitz, extrait de son livre “Avant et après Auschwitz” :
“Des détenus émaciés, en vêtements rayés s’approchaient de nous et nous parlaient dans différentes langues. Même si j’avais vu bien des fois des hommes mourir au front, j’ai été frappé par ces prisonniers, transformés par la cruauté jamais vue des nazis, en véritables squelettes vivants. J’avais bien lu des tracts sur le traitement des juifs par les nazis, mais on n’y disait rien de l’extermination des enfants, des femmes et des vieillards. Ce n’est qu’à Auschwitz que j’ai appris le destin des juifs d’Europe. […]. Deux femmes se sont approchées de moi, m’ont embrassé. Ces gens pouvaient encore sourire, mais il y en avait qui ne pouvaient plus que tenir debout en silence : des squelettes vivants, pas des hommes. […] J’ai aussi vu des enfants… c’était un tableau terrible: ils avaient le ventre gonflé par la faim, les yeux vagues, des jambes très maigres, des bras comme des cordes et tout le reste ne semblait pas humain – comme si c’était cousu. Les gamins se taisaient et ne montraient que les numéros qu’on leur avait tatoués sur le bras. Ces gens n’avaient pas de larmes. J’ai vu comment ils essayaient de s’essuyer les yeux, mais ils restaient secs.”

Revenons-en à la projection: la salle de cinéma est archipleine, le public est varié: des élèves de 3° d’un collège privé du 16° arrondissement côtoient les élèves d’une classe d’allemand très au fait de cette période de l’histoire, tandis que les élèves de la « diversité » s’installent à gauche dans la salle.
Les questions fusent.

Notre débatteur, M. Lionel Richard, brosse une large fresque historique de l’Allemagne où dit-il, depuis Luther et le Moyen-Age, la judéophobie est omniprésente ; certains y voient déjà les racines du National-Socialisme. Il décrit ensuite l’après-guerre, l’évolution des deux Allemagne, la guerre froide, le « miracle économique » sous Adenauer. Le nazisme est occulté. C’est ainsi que la génération des Allemands qui n’ont pas connu la guerre commence à vouloir en savoir plus. C’est le sujet du “Labyrinthe du Silence.”
Le film est regardé dans le plus grand silence. Mais quand arrive la séquence sentimentale, l’amour fou entre le procureur et une jeune journaliste, au premier baiser, des rires gras fusent de la gauche de la salle. Le calme revient difficilement.
Nouvelle scène à risque : deux personnages se couvrent d’une kippa pour dire le Kaddish. Et bien, non, c’est dans un silence que l’on ressent teinté d’émotion, que le film se termine.
Allons, nos adolescents sont comme les ados de toujours. Le pire n’est pas toujours sûr, même en ces temps troublés.

Hélène Eisenmann


Journal d’Avril 2016: La vie comme tous les jours

30 mars 2016

La guerre vue de l’intérieur au fond d’une boutique de tailleur rue de Paris à Montreuil. A 13 ans, on n’y comprend rien, d’ailleurs à n’importe quel âge non plus, comme les parents du narrateur, Lazare et Clara, qui ne sont pas revenus de la rafle du 16 juillet 1942, sous les yeux de leur fils qu’ils avaient déménagé chez leurs voisins pour diminuer les risques. Ils lui ont sauvé la vie par leur prudence.

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Je ne comprends rien, sinon que c’était
la guerre des Juifs, comme à l’école
entre les cow-boys et les Indiens. Mais
nous, c’était pour rire. Eux, ils étaient
sérieux. L’école elle s’appelait Robespierre, 
le quartier parlait du communisme, du
socialisme, du monde à refaire. De Staline, 
d’Hitler. Il se souvient des rires, des cris, 
des discussions: tailleurs, fourreurs, ébénistes, couturières, tous membres de l’Amicale Israélite de Montreuil. Les parents font
faire des études à leurs enfants qui réussiront comme le juif polonais Blum, ou
deviendront docteurs-spécialistes avec une plaque dorée en bas. On parle aussi de l’antisémitisme des Polonais qui les a conduits à Montreuil. A propos, Chopin était-il antisémite? se demande le jeune garçon promis à de hautes destinées. Ses parents le forçaient donc à dormir chez les voisins qui avaient perdu leur fils. Bientôt tout s’embrouille, il y a ceux qui partent en laissant leurs meubles sur place, et bientôt l’obligation de se faire enregistrer au commissariat de la Croix-de-Chavaux. Ceux qui y vont parce que la loi c’est la loi, et ceux qui refusent cette France de la honte, France de petits fonctionnaires qui font leur métier…Les premiers ressortent avec leur visage défait. Sans un mot, ils ont montré leur carte d’identité tamponnée d’un JUIF majuscule. Ils sont en règle, rien de spécial ne s’est passé.

Et le travail a repris. Pourtant pour vivre c’était difficile. Plus beaucoup de costumes sur mesure. Papa et maman faisaient des retouches, rapiéçaient les habits usagés contre des légumes, du pain, des œufs. Et, collée sur la vitrine, une affiche ENTREPRISE JUIVE. Pourquoi as-tu cru ces salauds? ne cesse de demander le survivant. Et aussi: comment réparer l’irréparable? Avec de la colle et des ciseaux? Dans un monde perdu qui ne ressemble à rien de connu.

Car après la guerre il y a l’après-guerre et aussi le sionisme dont ses parents ne connaissaient même pas le nom. Il faut (re)prendre son destin en mains, rester ou partir en Israël? Il fait son choix loin de tous les embrigadements. La France est son pays natal même lorsqu’elle affichait ses portraits de juifs à long nez, aux cheveux crépus, etc…Chaque être humain nait avec des valises, parfois bien lourdes à porter. Heureux ceux qui n’ont qu’un baluchon.

Colette Gutman


Journal d’Avril 2016: Jardin Lazare Rachline

30 mars 2016

Vendredi 5 février 2016, la maire de Paris, Anne Hidalgo, le maire du 3e arrondissement et président d’honneur de la LICRA, Pierre Aidenbaum, ainsi que Robert Badinter honoraient la mémoire de Lazare Rachline résistant pendant la guerre, et fondateur, aux côtés de Bernard Lecache, de la LICA. La ville de Paris lui rend hommage en baptisant l’ancien jardin de l’Hôtel Donon, Jardin Lazare Rachline.

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Inauguration du Jardin Lazare Rachline, le 5 février 2016 à Paris

A cette occasion, Robert Badinter a prononcé un très bel hommage dont nous reproduisons ici quelques extraits.

« Au nom de tous ceux qui sont ici réunis, permettez-moi de vous remercier de votre décision de donner à ce jardin, situé au cœur du vieux Paris, le nom d’un héros exemplaire de la Résistance, d’un Républicain épris de liberté et de justice, d’un juif patriote français qui, né le 25 décembre 1905 à Nijni Novgorod (Russie), dans le Yiddishland, a tant aimé et servi la France. A l’âge de trois mois et demi, bébé dans les bras de sa mère, il fit le long voyage… à travers l’Europe orientale et centrale qui les menait enfin Gare de l’Est. Là les attendait Zadoc Rachline, venu en France dès 1904, fuyant les pogroms organisés par la police tsariste.
Ainsi sa terre quasi-natale, en vérité sa patrie, ce fut pour ce bébé dès qu’il ouvrit les yeux, la France et Lucien Rachline n’en connut jamais d’autre.
En 1934, au moment où Hitler prenait le pouvoir (…), Lucien Rachline demanda sa naturalisation. Elle lui fut enfin accordée en 1938. Ce qu’il voulait, lui Lazare Rachline, c’était servir la France à l’heure du péril.
Fait prisonnier en juin 1940… Il réussit à s’évader du camp situé près de Dresde… Arrivé en France, démobilisé… Lucien n’avait en tête qu’une pensée, une obsession: rejoindre la Résistance. Il rallia en 1941 le réseau Vic, créé en zone libre… Chargé de faire évader et d’exfiltrer en Angleterre les aviateurs alliés prisonniers et les résistants…
Ainsi Lucien Rachline, paisible industriel, fut-il amené à faire évader en 1942 de la prison de Mauzac six détenus dont le député socialiste Jean-Pierre Bloch se trouvait être l’un de ses amis avant-guerre, vice-président comme lui de la LICA.
Après le coup d’éclat, d’autres évasions spectaculaires furent réalisées. Mais le filet se resserrait. (…) Il lui fallait, d’ordre supérieur, quitter la France… Avec quelques compagnons, dont son ami fraternel, Marcel Bleustein, devenu Blanchet dans la Résistance, ils franchirent les cols des Pyrénées. Arrêtés par la “guardia civil” de Franco, jetés en prison (…), ils croupirent-là plusieurs mois avant de pouvoir gagner Gibraltar et de là l’Angleterre… Le 23 mars 1944, le Général de Gaulle reçut Lucien Rachet à Londres. La Résistance intérieure en France traversait une période tragique. Après l’arrestation et la mort sous la torture de Jean Moulin, Pierre Brossolette, son successeur, avait été arrêté et s’était suicidé.
Le débarquement se préparait. Il fallait pour le Général de Gaulle s’assurer que la Résistance intérieure ne déclencherait d’insurrection armée que sur son ordre pour éviter des représailles terribles et des actions inutiles.
Pour faire passer ce message à toutes les composantes de la Résistance intérieure, il fallait un homme sûr (…) : ce fut Lucien Rachet qui fut choisi par le Général de Gaulle pour être son Délégué auprès des chefs de la Résistance intérieure… Sous le pseudonyme de Socrate… Lucien rencontre tous les principaux chefs de la Résistance entre avril et mai 1944. Il retourna à Londres fin mai en repassant par l’Espagne.

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Vila Rachline (à gauche) et Lazare Rachline en 1938 (source: http://www.lr-lelivre.com)

Le 5 juin 1944, à la veille du débarquement, Lucien Rachet rencontre à nouveau le Général de Gaulle à Londres. Il lui rendit compte de sa mission. Que le Général de Gaulle ait voulu s’entretenir avec Lucien Rachline ce jour-là témoigne de l’importance de sa mission et de la confiance absolue du Général dans la clairvoyance, le courage et le patriotisme de Rachet. On comprend alors pourquoi Lucien Rachet sera nommé le 28 juillet 1944 Délégué du Gouvernement provisoire de la République pour la zone nord. Il quittera Londres pour la France…

Le 24 août 1944, le jour même de la reddition des Allemands, Lucien Rachline arrive à Paris et gagne directement la Préfecture de police.
Le lendemain, Lucien est présent dans le cortège de généraux et de chefs de la Résistance qui escortèrent le Général de Gaulle dans sa triomphale descente des Champs Elysées. De telles heures justifient une vie.

Mais le destin est aussi tragédie. Tandis que Lucien sillonnait la France comme Délégué du Général de Gaulle, son frère cadet Vila, membre lui aussi du réseau Vic, fut arrêté à Lyon. Conduit au siège de la Gestapo, il ne livra aucun nom, même pas le sien…. Ongles arrachés, œil crevé, dents brisées, il ne dira rien de ce qu’il sait. Le 10 juin 1944, Vila, extrait de sa cellule au Fort de Montluc, monte dans un camion allemand avec 18 autres détenus. Ils sont abattus à la mitrailleuse dans un champ. Les nazis espéraient avoir arrêté le Délégué du Général de Gaulle, Lucien Rachline dit Rachet. Ils ont tué son frère Vila. Que chacun de nous, à cet instant solennel où nous honorons la mémoire de Lucien Rachline, pense à son frère cadet torturé et fusillé parce qu’on l’avait pris pour lui.

Lucien, toujours discret, a tu sa douleur, mais rempli son devoir vis-à-vis des siens. Mais il était un mutilé, amputé de ce jeune frère tant aimé à qui il devait de continuer à vivre. Je pense que c’est là, dans cette douleur jamais apaisée, dans cette culpabilité secrète, que se trouvent le foyer de sa bonté, de son attention pour les autres et de son engagement pour les justes causes qui a marqué le reste de sa vie.

C’est à ce héros discret, à ce patriote fervent, à ce républicain ardent que Paris, rend aujourd’hui hommage. Insensible aux honneurs, Lucien Rachline n’avait jamais sollicité les décorations qu’il portait, ni la Croix des Compagnons de la Libération qu’il méritait. Mais pour vous, ses enfants, ses proches, ses amis, à cet instant solennel où la Ville de Paris honore ici un de ses enfants adoptifs qui l’a tant aimée, je rappellerai simplement les mots que le Général de Gaulle a écrits à Suzanne Rachline à la mort de celui-ci en 1968 : “Lucien Rachet avait servi de façon exemplaire à l’époque où c’était le plus difficile et le plus méritoire, manifestant au combat les plus éminentes qualités de courage et de dévouement. Je garderai fidèlement son souvenir“. Merci, Lazare Rachline.”


Journal de Janvier 2016: compte-rendu de notre séance-débat sur « Les héritiers »

26 janvier 2016

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Séance du 6 octobre 2015

Thème : l’éducation

Débattrice : Anne Anglès

 

 

 

Ils étaient une centaine d’élèves, tous des 3ème, tous de quartiers dits “défavorisés”, pour voir un film fait pour eux avec, comme débattrice, une “prof” exceptionnelle. Elle croit en ses élèves, quels qu’ils soient.

Avec une classe terriblement difficile et pour essayer de les sortir de leur mal-être, elle tente de les entraîner à participer à un concours sur la Résistance sur le sujet : “Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi”. Pari difficile, sujet hasardeux pour ces Blacks et ces Beurs qui, au départ, chahutent et ne croient pas en leur capacité de se colleter à un tel sujet. Et pourtant, c’est eux qui gagneront le premier prix du concours. Ils en retireront une confiance en eux qui sera porteuse pour toute leur vie et qui a déjà produit ses premiers fruits.
Quant à nos élèves, leurs réactions pendant la projection m’a amusée : Tout d’abord, quand les élèves du film chahutaient, ils chahutaient avec eux. Ensuite, grand silence respectueux pendant la génuflexion pour la prière musulmane. A noter que les élèves qui n’étaient pas musulmans ont été tout aussi respectueux. On est bien loin des années 60 où cette génuflexion était sujette à plaisanterie dans les “pub” de l’époque. Le reste du film a été suivi avec grande attention. Ensuite commence le débat avec Anne Anglès, la vraie “prof” qui a servi de modèle au scénario du film. Comme toujours quand on a la chance d’avoir un personnage en “vrai” les élèves veulent tout savoir en détail :

“Pourquoi c’était pas vous l’actrice ?” — Oh là là ! Heureusement qu’on a choisi Ariane Ascaride !

“Vous-même, en vrai, avez-vous été agressée par un élève ?“ — Oui, une fois, dans le couloir, j’ai entendu un élève en traiter un autre de “sale mec de ta race”. Comme d’une façon générale je ne sup- porte pas les mots en “ite” (antisémite) ou en “phobe” (islamophobe) je suis intervenue et me suis fait agresser à mon tour. Ce sont les élèves de ma classe qui sont venus à ma rescousse.

“Pourquoi, à la rentrée, a-t-on vu une élève porter le voile de façon agressive ?” — Après le bac, à la rentrée à l’Université, le voile est toléré. Cette jeune femme avait le bac mais elle aurait dû comprendre la différence entre espace privé et espace public.

Il y a eu encore beaucoup d’autres questions, en particulier sur le chahut en classe.
“Pourquoi avez-vous eu envie de faire passer le concours à cette classe si difficile. Comment avez-vous eu confiance en vos élèves?”— J’ai l’habitude. Vous, “les agités du bocal”, je sais que vous saurez évoluer. Je n’accepte pas l’image que l’on renvoie de vous, les jeunes. Les élèves de cette classe si difficile – ils chahutaient et se battaient – je ne voulais pas qu’on se contente de dire qu’ils iraient droit dans le mur. J’étais moi-même fragilisée, je venais d’enterrer ma maman. Je n’avais pas envie de les revoir. Mais j’ai retrouvé le goût du combat. Et, pour cette classe qui allait mal, j’ai voulu tenter de les intéresser au sujet du concours qui me tenait à cœur. Cette fois-ci c’était la Shoah, une autre fois ce sera les Tutsi. “Pourquoi est-ce que le film s’appelle Les héritiers ?”— Selon le sociologue Pierre Bourdieu, l’héritage est totalement inégalitaire, que l’on vienne d’un quartier riche ou d’un quartier défavorisé. Personnellement, c’est le bon côté des héritages qui m’intéresse : vous avez entendu, dans le film, le témoignage terriblement émouvant d’un des derniers rescapés de la Shoah. Ce témoignage, vous l’avez recueilli. Il est maintenant vôtre. C’est vous, les élèves, qui êtes les héritiers de ce témoignage et c’est à vous qu’il reviendra de le transmettre. De même, je me sens l’héritière de toutes les classes que j’ai eues tout au long de ma carrière. Voilà que maintenant, comme on le laisse entendre, une section FN est créée à Sciences- Po. Alors je compte sur vous et vous dis : attention, allez-y, travaillez dur, ne leur laissez aucune place.

 

Hélène Eisenmann


Journal de Janvier 2016: « Le fils de Saul »

26 janvier 2016

arton30263-86873Lui aussi, le fils de Saul, appartenait à un groupe de juifs hongrois qui à la fin de la guerre se croyaient en sécurité. Déporté de Hongrie il avait à son arrivée subi la sélection et s’était retrouvé du côté de ceux destinés à la chambre à gaz parce qu’ils étaient en plus, trop jeunes ou trop vieux ou trop faibles pour pouvoir être affectés aux travaux forcés.

Son père fictif affecté au service des Sonderkommandos l’a vu arriver et a décidé de le soustraire au sort commun qui était celui des fours crématoires après le passage à la chambre à gaz.
Il faut croire à cette fiction pour suivre ce parcours jusqu’au bout et voir, pour la première fois, la reconstitution du parcours mensonger imposé aux victimes à mille lieux d’imaginer qu’ils iraient jusque là. Ce parcours qui commence par le passage au vestiaire, où l’on invitait les victimes à déposer leurs vêtements en les invitant à se souvenir de l’endroit où ils les avaient laissés pour les retrouver après les douches, et pouvoir enfin ingurgiter une soupe chaude qui les attendait.

Ce parcours qui se termine par l’extraction des cadavres entassés dans les chambres à gaz pour être dépouillés de leurs dents en or et traînés jusqu’à l’entrée des fours crématoires.
On doit rendre grâce au réalisateur Laszlo Nemes d’avoir trouvé tout seul à son âge, à la lecture des témoignages que les Sonderkommandos ont laissés et enfouis pour la postérité, le moyen de le montrer sans sombrer dans le documentaire ou dans le mélo.

Claude Lanzmann qui n’avait rien voulu montrer pour faire comprendre par le verbe seulement la réalité, peut dormir tranquille, “Le fils de Saul“ ne l’a pas trahi.
 Serge Klarsfeld qui avait accepté d’honorer notre séance de sa présence avec Beate, en a convenu, mais il a fait ressortir à la fois l’importance et le tragique de ces messages laissés par des victimes contraintes elles-­‐mêmes de commettre l’irréparable, avant de subir le même sort. Ce message, ils l’ont laissé pour l’humanité afin qu’on sache ce qui s’était passé, que les nazis voulaient à tout prix nier et effacer. Ce que les autres, les valides retenus pour le travail forcé, ne pouvaient pas savoir ni même imaginer.

C’est ce message que nous a livré Nicolas Roth, Hongrois de Debrecen déporté à l’âge de 16 ans et qui a survécu après avoir appris en arrivant seulement, le sort réservé à ses parents. Son extraordinaire confiance en l’humanité malgré ce qu’il a vécu force l’admiration et nous interpelle sur la manière dont nous pourrons après lui transmettre le message. Il était là aussi au mois de décembre dernier à l’audience contre Soral avec Isabelle Choko et Elie Buzyn que nous avons eu le privilège d’écouter à plusieurs reprises cette année notamment lors de la diffusion dans les collèges, lors de la restriction des sorties scolaires, après la projection du film «N’oubliez pas que cela fut».

Ce soir là il est encore venu avec les siens pour nous raconter qu’à l’âge de quinze ans, alors qu’il avait vu ses parents partir vers la chambre à gaz, il avait voulu les rejoindre. Mais il a survécu seul et avec un courage inouï, après la marche de la mort, après Buchenwald, il reprit l’existence d’une vie suspendue pendant près de huit ans avant de passer le bac et de devenir médecin. Mais c’est lui qui nous a fait comprendre l’importance pour les juifs de la préservation du corps humain qui vient de la terre et doit y retourner. Le défi de Saul Auslander devenait alors compréhensible et la tradition juive l’emportait sur la machine inexorable de disparition des morts.

On gardera longtemps le souvenir de cette séance, mais on ne peut pas s’empêcher de penser à l’après et à la manière dont il faudra user pour la transmission de la mémoire aux jeunes générations.
Dieu les préserve encore longtemps pour qu’ils nous conduisent sur ce chemin.

Une fois de plus Mémoire 2000 ne s’est pas trompée, même si nous sommes seuls à le savoir.

Bernard Jouanneau


Journal de Janvier 2016: Ne laissez pas Auschwitz-Birkenau dans son état actuel

26 janvier 2016

Je crie, je hurle pour que tous nos amis du monde entier puissent m’entendre et surtout ceux du World Jewish Congress.
Ne laissez pas Auschwitz-Birkenau dans son état actuel. C’est le lieu symbolique où s’est déroulé le plus grand massacre de Juifs au XX° siècle. C’est là que des hommes, des femmes, des enfants et des bébés ont été tués de la manière la plus atroce. Ce symbole doit être gravé à jamais.

Il ne s’agit pas de refaire un Mémorial comme à Auschwitz 1, mais au moins de prévoir une grande salle pour pouvoir passer en boucle témoignages, vidéos, photos de tout ce qui s’est passé sur ce lieu.

Il faut que les personnes qui viennent en ce lieu de mémoire puissent se recueillir, méditer, prier, pleurer. Il est indispensable que nos familles, dont la terre est pleine de sang et de cendres, ne tombent pas dans l’oubli.

Vous savez bien que si ce lieu ne dispose pas d’un abri, bientôt plus personne ne viendra à Auschwitz-Birkenau et c’est vous tous qui en serez responsables.
Je vous en supplie écoutez ma prière, mes pleurs, et ne laissez pas ce lieu sans la Mémoire du passé, de ce qu’il représente pour des millions de personnes.

Isabelle Choko (ghetto de Lodz en Pologne, déportation à Auschwitz-Birkenau, travaux forcés au camp de Waldeslust en Allemagne, camp de Bergen-Belsen, libérée par l’armée britannique le 15 Avril 1945, arrivée en France au mois de février 1946)


Journal de Juillet 2015: compte-rendu de notre séance Cinéma du 19 mai 2015

7 septembre 2015
Le général Leclerc et ses troupes de la 2ème DB, sur sur les Champs-Elysées, après la libération de Paris (Georges Melamed  /  AFP/Archives)

Le général Leclerc et ses troupes de la 2ème DB, sur sur les Champs-Elysées, après la libération de Paris (Georges Melamed / AFP/Archives)

Séance du 19 mai 2015

Thème : la libération de Paris (70 ans)

Débatteur : François Rachline

 

50 élèves du collège Camille Sée avec leurs professeurs, sont venus apprendre et comprendre ce qu’avait été la libération de Paris

 

Ainsi, ont-ils pu entendre l’allocution historique du Général de Gaulle à l’Hôtel de Ville : « Paris ! Paris outragé! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré!..».

Ils y ont vu aussi nombre d’images et de témoignages inédits.

Tout n’y est pas blanc ou noir et c’est ce qui en fait l’intérêt. On y voit des actions héroïques mais aussi des bavures (cinq prisonniers allemands exécutés un à un par un jeune soldat).

On entend le fils du gouverneur Von Choltitz tenter d’expliquer pourquoi son père, qui participa à la destruction de Rotterdam et de Sébastopol, a épargné Paris.

Le calme total pendant la projection montre combien ces jeunes élèves ont suivi attentivement le film.

A l’heure des questions, comme souvent, ce sont les élèves de 3° normale, mieux que les 3° européennes qui participent de façon fort intéressante au débat.

Les autres hésiteraient-ils à se dévoiler ?­

Notre débatteur, François Rachline, frère de Daniel, l’un des membres de Mémoire 2000, est le fils de Lazare Rachline, Socrate, dans la Résistance.

Il brosse un tableau passionnant des méandres de la guerre, en s’appuyant sur l’action héroïque de son père. Il montre un talent exceptionnel à faire participer les élèves. En particulier il les pousse à prendre position personnellement : “Qu’aurais-je fait en telle circonstance? Que ferais-je aujourd’hui au risque de prendre des coups si j’étais témoin d’une injustice, d’un acte de racisme ou de toute atteinte à la liberté? “

A la fin du débat un élève demande à trois des membres de Mémoire 2000 qui ont connu la guerre de raconter leur histoire.

L’heure a tourné, la séance doit prendre fin. Les réponses seront brèves. Pour l’une c’est le récit des Justes qui ont sauvé sa famille en lui prêtant leur nom. Chez l’autre, le père a décrété qu’il ferait tout pour ne pas rencontrer un seul Allemand sur le sol de France et, après bien des péripéties, il y a réussi ! La troisième raconte comment son père a entendu l’Appel de Gaulle du 18 Juin et a pris la décision de partir immédiatement le rejoindre à Londres.

On le sait, les élèves sont toujours avides d’entendre des Témoins. Et ceux de la guerre 39-45 et des camps, bientôt il n’y en aura plus.

Mais d’autres générations, plus jeunes, seront témoins d’autres faits moins dramatiques.

Du moins, c’est ce qu’on leur souhaite.

Hélène Eisenmann