Compte-rendu de notre séance du 21 janvier 2025 avec Ginette Kolinka

Ginette Kolinka et Marianne Roth (membre de Mémoire 2000), le 21 janvier 2025

Ginette KOLINKA, née Cherkasky, vient rencontrer les élèves après la projection de N’oubliez pas que cela fut documentaire de Stéphan Moszkowicz. Nous sommes le 21 janvier, elle aura 100 ans le 4 février 2025. Elle témoigne très souvent depuis des années et particulièrement en ce 80ème anniversaire de la découverte d’Auschwitz. 

Après le film, dans le silence total, Ginette prend la parole :

Ginette : Rien n’est faux dans ce film, mais c’était encore pire parce que Hitler haïssait les juifs. Quand il a gagné, il met son projet à exécution. Il veut tuer tous les juifs. C’est plutôt assassiner : en dessous de 16 ans, et au-dessus de 45 ans pour les femmes, tout le monde part en fumée…J’avais 19 ans quand j’ai été arrêtée avec mon père de 61 ans, mon petit frère de 12 ans et un neveu de 14 ans … Vous savez ce que c’est l’antisémitisme. Avez-vous déjà entendu autour de vous des propos antisémites, des phrases contre les juifs ?

Une élève parle de propos antisémites concernant l’argent et les juifs.

Ginette : ce sont les préjugés et les préjugés ça fait mal. Les juifs sont comme tout le monde, on est ni mieux ni pire que les autres. Il n’y a pas de différence entre nous. Nous sommes tous des humains, même si on a pas la même religion, ni la même couleur de peau.

Elève : Avez-vous la haine contre les Allemands ?

Ginette : c’est une très bonne question. Juste après, j’aurais dit oui. Maintenant c’est différent. Les Allemands les plus vieux étaient des bébés il y a 75 ans. Mais leur père, leur mère, je ne leur pardonne pas. Mais beaucoup sont morts. D’autres gens disent qu’ils ne mettront pas les pieds en Allemagne. Moi pas.

Ginette Kolinka et Jacinthe Hirsch (présidente de Mémoire 2000) le 21 janvier 2025

Elève : Avez-vous essayé de changer de religion ?

Ginette : Le cardinal Lustiger, qui était juif, a changé de religion, mais il est resté juif, on ne peut pas changer : moi-même, je suis athée mais je suis quand même juive

Elève : Qu’est-ce qu’on mangeait dans les camps ?

Ginette : Le matin à 4h, tout de suite, il y avait l’appel, celle qui s’occupe de la baraque réveille tout le monde. Si on arrive en retard, on est battues. On ne se déshabille pas. Ceux qui manquent à l’appel sont les mortes ou les malades. Alors on pense, ce n’est pas moi qui suis morte, tant mieux et les malades sont soutenues par leurs voisines… Puis c’est le café. Une eau noire qu’on va chercher près des cuisines en portant le tonneau de café à quatre. On tient le tonneau d’une main et de l’autre on tient l’épaule de celle qui est devant pour être à la bonne distance…La kapo sert le repas si elle trouve de la viande un petit morceau de quelque chose, elle le prend pour elle. La louche est une boîte de conserve avec un bâton. Je me souviens d’une jeune femme quand elle voit la kapo prendre quelque chose qui flottait dans sa soupe, avait protesté. La kapo a renversé sa soupe, elle n’avait plus rien à manger.

Elève : Quand on ne se réveille pas le matin, qu’est-ce qui se passe ?

Ginette : Si on ne n’obéit pas, on reçoit tellement de coups qu’on ne recommence pas ! Quand on nous donne une gifle, elles sont si fortes qu’on en tombe par terre. Et puis ça cogne et cogne encore. Les Kapos étaient terribles.

Elève : À quoi pensiez-vous en voyant tout ça ?

Ginette : Je n’ai jamais pensé, je suis devenu un automate sans penser peut-être parce que j’avais envoyé mon père et mon frère à la mort quand je suis entrée dans le camp, on n’était que des femmes on nous a mises nues, c’était atroce, c’était la honte ! Je ne savais pas comment étaient des corps des femmes de 45 ans.

Elève : Combien dans votre famille ont été déportés ?

Ginette : Certains ont été prévenus par une dame qui les a cachés et qui a été décorée comme juste.

Elève : Comment avez-vous retrouvé une vie normale après ?

Ginette : Ma famille a pu récupérer l’appartement. Les appartements des juifs avaient été vidés complètement, puis reloués à des non juifs. Leur appartement, était loué à un collabo qui s’occupait des STO. Quand les sœurs sont revenues, à la libération, elles ont été dénoncer ce collabo, et elles ont pu récupérer l’appartement.

Elève : Est-ce que vous avez fait des cauchemars au retour ?

Ginette : Je m’en souviens pas, je n’en fais pas non plus maintenant. Marceline (Loridan) ne pouvait pas dormir dans un lit.

Elève : Pourquoi n’avez-vous pas pensé à quitter la France ?

Ginette : Mon père avait fait la guerre de 14, on se sentait français et donc hors de danger, les juifs étrangers, on savait qu’ils étaient en danger mais pas nous. Mon pays, c’est mon pays, c’est la France, pourquoi partir ? On ne pensait pas que certaines personnes de ma nationalité allaient s’allier avec les Allemands pour tuer les juifs On a quitté la zone occupée quand on a peint une étoile juive sur notre magasin et écrit juif mais on n’avait pas peur en zone libre.

Elève : Quand vous avez appris que votre frère et votre père étaient morts, avez-vous voulu vous suicider ?

Ginette : Birkenau est entouré de fils de fer barbelés électrifiés, le suicide aurait été facile, mais on espérait, on obéissait, on ne pensait pas.

Elève : Est-ce qu’on a vu des gens qui se sont sauvés ?

Ginette : Impossible, il y avait des barbelés, électrifiés zone et une zone de 1,50 m et c’était surveillé par des miradors. Si on dépassait la limite, on entendait…halte…on était pris

Elève : Après comment a repris le cours de la vie ?

Ginette Kolinka et Marianne Roth, le 21 janvier 2025

Ginette : Normalement, parce que j’avais une famille et un appartement. J’étais comme un cadavre debout, je pesais 26 kg. Mais, j’avais autour de moi des jeunes gens qui voulaient vivre et s’amuser ! Mes sœurs, avec des copains et des copines qui voulaient s’éclater… Ma mère ne s’est jamais remise de la mort de son mari, de son fils et de son neveu. Elle est morte à 61 ans, jeune mais jamais remise. Dès que j’ai appris que la guerre était finie, je me suis juré de ne plus parler de rien, j’avais le tatouage que je garde toujours, mais je le cachais avec un pansement jusqu’à 50 ans, maintenant, je le montre.

Un professeur : dans les livres d’histoire, à mon époque, on ne parlait pas du retour. Comment s’est passé le retour ?

Ginette : J’étais en Tchécoslovaquie avec un camarade, on était partis dans un camion vers la France. On a passé une nuit dans un château, puis on est reparti vers Lyon. Au centre d’accueil, il y avait la visite de gens pour demander des nouvelles, donner de la nourriture, mais j’étais trop malade, une dame m’a reconnue comme de la famille Cherkasky. Elle me renseigne sur ma mère, je vais à Paris en train de nuit, puis je prends un autobus jusqu’à l’hôtel Lutetia, où les prisonniers rentrés donnaient des renseignements. Mais je ne reconnais personne, il y a plein de monde. Je n’ai pas eu la patience d’attendre et j’ai pris un autobus, ma rue avait changé de nom, je suis rentrée dans le porche. Ta mère t’attend, dit la gardienne. Elle croyait que j’étais mon frère de 13 ans. Ma mère me dit qu’elle attend des nouvelles de papa et de Gilbert. Je réponds cruellement qu’ils sont morts. J’en suis encore pleine de remords, je ne sais plus m’apitoyer.

Elève : Est-ce qu’il y a encore des collaborateurs ?

Ginette : Il reste des ennemis des juifs : l’extrême droite.

Elève : Comment les Nazis reconnaissaient les juifs ?

Ginette : Par dénonciation, parce qu’on est tous pareils.

Elève : Est-ce que vous êtes contente d’être interviewée à la télé ?

Ginette : La télé permet à tout le monde d’être mis au courant, même aux illettrés !

Elève : Quand vous étiez jeune, qu’est-ce que vous vouliez faire ?

Ginette : Je voulais être dactylo ou travailler dans un bureau, ce sont des métiers qui ont disparu.

Elève : Comment c’était quand pendant la guerre, vous entendiez des insultes sur les juifs ?

Ginette : J’étais presque fière, je ne me souviens pas des insultes à la radio.Tout ce que vous voyez sur cette période, ne dites pas: c’est pas vrai, c’est pas possible ! C’était vrai : on ne considérait pas les juifs comme des humains ! On n’est pas obligé d’aimer mais on doit tolérer.

Marie Le Cœur 

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