Journal d’Octobre 2018 : Claude Lanzmann (1925-2018) et Marceline Loridan-Ivens (1928-2018)

29 novembre 2018

Claude Lanzmann et Marceline Loridan-Ivens nous ont quitté en l’espace de quelques mois et avec eux sont partis deux personnes exceptionnelles dont les œuvres, irremplaçables, demeurent et resteront.

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Claude Lanzmann (Crédit : Flash90)

Claude Lanzmann a vécu plusieurs vies, comme il le raconte dans une prose magnifique et un grand art de la narration dans son livre autobiographique Le Lièvre de Patagonie paru chez Gallimard en 2009, mais ce qui se manifeste dès sa prime jeunesse est son sens de l’engagement total et entier, sans concession aucune.

Il fut journaliste, philosophe engagé dans la lutte contre le colonialisme – il fut l’un des signataires, aux côtés de Sartre, Beauvoir, Blanchot et Vidal-Naquet du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie – et directeur de la revue des Temps Modernes, l’ami de Sartre et de Frantz Fanon, le compagnon notamment de Simone de Beauvoir.

Mais c’est sans nul doute son œuvre cinématographique qui restera, avec son monumental Shoah, monument contre l’oubli, monument à la mémoire des millions de Juifs européens exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Une œuvre que Claude Lanzmann porta en lui pendant près de 12 années, puisque la préparation et le tournage durèrent près de 7 ans et le montage des 9 heures du film presque 5 ans. Dès sa sortie en 1985, Shoah fut salué comme l’œuvre cinématographique majeure sur la destruction des Juifs d’Europe, une œuvre qui marque d’une manière radicale et inoubliable celles et ceux qui l’auront vue.

Défenseur acharné du droit à l’existence de l’Etat d’Israël, pays auquel il avait déjà consacré un film, Pourquoi Israël, en 1973, Claude Lanzmann réalise un film sur l’armée israélienne, Tsahal, en 1994.

Puis il travaillera à partir des centaines d’heures de rushes d’interviews réalisées pour Shoah pour éclairer plus avant des figures, des thèmes latéraux à l’œuvre centrale que constitue Shoah, et des questions éthiques fondamentales avec Un vivant qui passe (1999), construit sur le témoignage de Maurice Rossel, délégué de la Croix-Rouge qui fit une visite du camp d’Auschwitz en 1943 et du camp de Theresienstadt en 1944 sans rien remarquer d’anormal (le témoin fut dupé par les nazis, mais aussi aveuglé par son propre antisémitisme) ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) sur la révolte des prisonniers du camp d’extermination de Sobibor ; Le Rapport Karski (2010) sur le résistant polonais Jan Karski qui a alerté en 1943 les Alliés, en particulier Roosevelt, de l’extermination des Juifs ; Le Dernier des injustes (2013) avec le rabbin Murmelstein, membre du Judenrat de Vienne puis du camp de Theresienstadt ; Les Quatre Sœurs (2018) consacré à quatre femmes déportées et rescapées de l’extermination.

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Marceline Loridan-Ivens

Marceline Loridan-Ivens, sœur de déportation de Simone Veil (1927-2017) avec laquelle elle resta liée par une amitié indéfectible, fut dans les années 1960 et 1970 une documentariste et réalisatrice engagée, luttant pour la décolonisation, la révolution communiste, et contre l’impérialisme. Voulant alors s’éloigner de l’Europe et de ses souvenirs de la guerre, Marceline Loridan-Ivens fit de nombreux voyages avec son mari, Joris Ivens, pour filmer les indépendances africaines, puis la lutte armée des Viêt-Cong contre les Américains et la Révolution Culturelle chinoise.

Le 17e Parallèle, sorti en France en 1968 (à la différence de nombreux films de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens qui seront diffusés dans les pays communistes, mais interdits de sortie en France), dépeint la lutte du peuple vietnamien sous les bombardements de l’armée américaine. Comment Yukong déplaça les montagnes est composé de douze films réalisés dans différentes régions de la Chine maoïste au début des années 70.

D’une franchise et d’une honnêteté remarquables, Marceline Loridan-Ivens reconnaîtra plus tard qu’elle avait été naïve sur la répression en Chine.

Après la mort de Joris Ivens (1989) et une grave dépression, Marceline Loridan-Ivens s’attelle à écrire et réaliser une fiction en partie autobiographique sur sa déportation à Auschwitz-Birkenau en avril 1944, alors qu’elle vient tout juste d’avoir 16 ans. Ce sera La Petite Prairie aux bouleaux, sorti en 2003 dans les salles des Ecrans de Paris et soutenu par Sophie Dulac et notre regretté Daniel Rachline. Myriam, magnifiquement incarnée par Anouk Aimée, retourne à Birkenau 50 ans après sa déportation et rencontre un jeune Allemand d’une vingtaine d’années qui photographie les vestiges du camp. Un film remarquable d’intelligence, de pudeur et de finesse. Y sont évoqués, dessinés, suggérés, les thèmes que Marceline Loridan-Ivens reprendra dans ses deux livres Et tu n’es pas revenu (2015) et pour partie dans L’Amour après (2018), ceux de l’absence, la douleur de n’avoir pas pu ramener son père vivant (Szlama Rozenberg fut déporté avec sa fille mais ne revint pas, les circonstances exactes et la date de sa mort à Birkenau demeurent inconnues), les blessures de l’intime, la violence extrême de l’univers concentrationnaire dont la transmission de la mémoire aux non-déportés se heurte au roc de l’imaginaire… « On ne vit pas après Auschwitz, on vit avec en permanence. » déclarait Marceline Loridan-Ivens dans une interview au Monde. Une vie après et avec Auschwitz que Marceline Loridan-Ivens a engagé contre l’injustice et la violence, contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme. Une vie après et avec Auschwitz, la vie d’une “Mensch”, une belle personne, droite, lumineuse et généreuse.

Rose Lallier

N.B.: Le 17e Parallèle de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivenspeut être visionné à l’adresse suivante https://www.youtube.com/watch?v=btkltmMKdHA

Les douze films composant Comment Yukong déplaça les montagnes  peuvent être visionnés sur Youtube.

 


Journal d’Octobre 2018 : Charles Testyler

29 novembre 2018
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Charles Testyler (1927-2018) et son épouse Arlette en 2017

C’est avec une profonde émotion que nous avons appris le décès de Charles Testyler survenu le 22 juin dernier.

Charles et Arlette Testyler nous ont fait l’honneur et le plaisir de venir quelquefois témoigner auprès des jeunes lors de nos séances débats.

Déporté en 1942, Charles Testyler eut à subir l’enfer de pas moins de sept camps. En dehors de lui et de deux de ses frères toute la famille Testyler fut anéantie.

Charles et Arlette, rescapée du Vel d’Hiv et de Pithiviers, n’ont eu de cesse de lutter contre l’oubli notamment en témoignant auprès de jeunes scolaires.

C’est encore une voix essentielle qui s’éteint, mais gageons qu’elle aura laissé des traces dans le cœur et l’esprit de tous les jeunes qui ont eu la chance de l’entendre.

Nous adressons nos plus attristées condoléances à son épouse, ses enfants et petits-enfants.

Mémoire 2000


Journal d’Octobre 2018 : Une bonne prise de conscience

29 novembre 2018

“ En descendant les Champs-Elysées, tout à coup, je croise un homme et un enfant, bien habillés, remontant vers l’Arc de triomphe. Ils avaient le mot juif et l’étoile jaune cousus sur leur veste.

En vous le racontant aujourd’hui, j’ai envie de pleurer, tellement ça a été un choc. Oui, un choc ! C’était inacceptable. Là, d’un coup, je me suis dit : mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu’ils soient juifs ou pas, qu’est-ce que ça peut faire ? Je ne sais pas comment vous dire, mais ça a brisé d’un coup mon antisémitisme.

Cela reste un moment unique dans ma vie. Cet homme et son fils, au fond, j’aurais voulu les serrer dans mes bras”.

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Daniel Cordier pendant la guerre et aujourd’hui

Ce sont les paroles de Daniel Cordier lors d’une interview accordée au Monde en mai dernier et qui explique de façon simple et émouvante, comment en quelques instants seulement il a pu prendre conscience de l’absurdité et de la violence de l’antisémitisme.

C’est sans doute, en partie, grâce à cette prise de conscience “fortuite” que cet ancien Camelot du roi, élevé dans une famille d’extrême droite, admiratrice de Maurras, antisémite, comme il était de bon ton de l’être à cette époque, s’engage dans la France libre et qu’il est devenu le personnage formidable que l’on connait.

Il dit lui-même qu’il fallait être fou pour faire certaines choses. Certaines folies sont d’une immense sagesse…

Il y a des leçons à écouter de cet homme “libre” qui pourtant ne souhaite pas en donner.


Journal de Janvier 2017: Chantage à l’islamophobie

20 décembre 2016

tribunal-correctionnelLe 25 janvier 2017, doit se tenir devant la 17° chambre correctionnelle de Paris, un procès à l’encontre de Georges Bensoussan. Cette action en justice a été initiée à l’initiative du Comité Contre l’Islamophobie en France (CCIF), pour “ incitation à la discrimination, la haine ou la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine… en l’espèce, la communauté musulmane”.

Qu’a donc pu faire ou dire Georges Bensoussan pour mériter cela?

Rappelons d’abord qui est Georges Bensoussan. C’est un historien français spécialiste de l’histoire culturelle des 19° et 20° siècles et des mondes juifs.

91p7tzr4vxlC’est lui qui, en 2002, est à l’origine du livre “Les territoires perdus de la République”, ouvrage co-écrit avec de nombreux professeurs, qui faisait déjà état d’une offensive islamiste dans les écoles et de la difficulté pour les enseignants, d’aborder en classe certains sujets.

Cet ouvrage fut à l’époque ignoré et considéré comme “raciste.”

Quatorze ans et plusieurs attentats plus tard, la situation s’est beaucoup dégradée et même si la parole s’est quelque peu libérée, il n’en reste pas moins que tout comme en 2002, certains chefs d’établissements préfèrent encore “composer” pour ne pas avoir d’ennuis.

Bref, Georges Bensoussan, depuis de longues années, tire la sonnette d’alarme sur les dangers que représente la radicalisation des jeunes et de ses conséquences aussi bien sur les jeunes eux-mêmes que sur toute la société.

Son discours, on l’a compris, n’est pas, aux yeux de certains, très “comme il faut” et il semble avoir “aggravé son cas” lors d’une émission le 10 octobre 2015, sur France Culture, où, interrogé sur l’antisémitisme, il répondait, paraphrasant certains propos du sociologue Smaïn Laacher : “…dans les familles arabes… l’antisémitisme se tète avec le lait de la mère…” : d’où le procès !!

1158_2014-12-03_17-15-07_bensoussan-jpgBeaucoup d’intellectuels notamment maghrébins, comme Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama et bien d’autres encore, ont largement décrit cet antisémitisme “domestique”, souvent véhiculé par un langage imagé et des expressions où le mot “juif” n’est ni un compliment, ni une valeur ajoutée, mais revient souvent, plutôt comme une “insulte”. Tous ceux qui ont vécu dans des pays arabes le savent bien et l’ont éprouvé. (Je peux moi-même en témoigner).

Nier cette réalité avérée, est d’une grande hypocrisie qui procède d’une volonté de censurer toute parole “vraie” sur cette forme d’antisémitisme, et d’inverser la proposition afin d’obérer toute possibilité d’analyse et de critique d’un nouvel ordre culturel qu’une frange de la population française tente d’imposer.

L’accusation d’islamophobie est de ce point de vue, très pratique. Elle est un bon moyen de culpabiliser et de contraindre. Il faut prendre garde à ne pas tomber dans le panneau.

Georges Bensoussan ne serait donc coupable que de “parler vrai”?

Belle accusation…

Lison Benzaquen

P.S.  G. Bensoussan est également l’auteur d’un livre très intéressant : “Juifs en pays arabes : le grand déracinement – 1850-1975”. Il y raconte dans le détail, les circonstances qui ont amené les communautés juives de 5 pays musulmans arabes et non-arabes, présentes dans ces lieux depuis deux millénaires, à disparaître en seulement deux décennies.

 

 


Journal de Janvier 2017: Un des derniers…

20 décembre 2016

C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès le 1er décembre dernier, de notre ami

 

Serge BOUDER

 

Serge Bouder a été, pendant de nombreuses années, un fidèle soutien de Mémoire 2000.

Très jeune il a été interné au camp de Drancy. Il a été un de ceux qui, en septembre 1943, ont tenté de s’évader du camp en creusant un tunnel.

Projet insensé qui n’a malheureusement pas abouti. Les Allemands ayant découvert le tunnel ont ordonné qu’il soit muré.  Mais les détenus chargés de fermer le “tunnel de la résistance” ont laissé, gravé sur une plaque de plâtre, un témoignage de leur courageux exploit. Cette plaque ne fut   mise à jour qu’en 1980.

Après la découverte du tunnel par les Allemands, les “responsables” du creusement, parmi lesquels se trouvait Serge Bouder, ont été enfermés et torturés avant d’être mis dans le convoi N° 62 du 20 novembre 1943 pour Auschwitz. C’était sans compter sur leur courage et leur détermination.

Quelques uns de ces “futurs déportés”, purent après avoir arraché, à la main, les barreaux des fenêtres, sauter du train et ainsi échapper à une mort certaine. Serge faisait partie de ces “évadés”…

Puis ce fut la Résistance…

Toute sa vie Serge Bouder a été un homme engagé et courageux.

Un des derniers de cette tragique époque…

Qu’il repose en paix.

Nous adressons à sa famille nos plus affectueuses pensées.

 

Lison Benzaquen

 

 

 


Journal de Janvier 2017: “Si je survis » de Moriz Scheyer – Ed. Flammarion

20 décembre 2016

cqnh3ngwaaaxavjMoriz Scheyer appartenait au monde littéraire et bourgeois de Vienne, et dut quitter l’Autriche au moment de l’Anschluss. Son récit décrit, sur le moment, sa fuite en France jusqu’à son arrivée au monastère de Dordogne, et sa vie et celles de ses proches.

De nombreux ouvrages témoignent de l’horreur que fut la Shoah, de l’effroyable condition de vie dans les ghettos ou des atrocités des camps d’extermination. Peu décrivent la douleur quotidienne, certes sans doute sans aucune commune mesure avec celle subie par les déportés, mais cruelle aussi, des personnes qui ayant pu fuir, se retrouvent traquées, spoliées et dépendantes de tous et de tout.

C’est de cela dont parle Moriz Scheyer : de cette “peur au ventre”, de cette humiliation, de ces angoisses permanentes.

Mais au delà, il parle de la condition humaine : de la petitesse, la mesquinerie de certains êtres, mais aussi de ses belles rencontres avec des hommes et des femmes généreux et désintéressés : de belles âmes. Parmi elles, les sœurs du monastère où Moriz, sa femme et leur fidèle Sláva Kolárová ont trouvé refuge, et surtout, la famille Rispal en Dordogne : Hélène, la mère, Gabriel, son époux, Jacques, le jeune et futur comédien à succès.

Ce récit interroge encore et toujours : comment cela a-t-il pu advenir ? 

Lison Benzaquen


Journal de Janvier 2017: Une nouvelle “arme” contre l’antisémitisme?

20 décembre 2016

“Autres temps, autres mœurs”, dit le proverbe. Il en va sans doute de même pour certaines définitions qui ayant “fait leur temps” finissent par devenir inappropriées à notre époque.

C’est ce que semble penser l’Alliance Internationale pour le Souvenir de la Shoah (IHRA), une agence intergouvernementale de 31 pays occidentaux qui, devant la recrudescence des actes antisémites, a proposé une nouvelle définition de l’antisémitisme.

Cette définition est la suivante : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs, qui peut être exprimée comme de la haine envers les Juifs. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées vers des individus juifs ou non juifs et/ou leurs biens, vers les institutions de la communauté juive et/ou les institutions religieuses. »

Toujours selon la définition, “les manifestations peuvent inclure le ciblage de l’Etat d’Israël, conçu comme une collectivité juive. Cependant, la critique d’Israël similaire à celle portée contre d’autres pays ne peut pas être perçue comme antisémite.”

Pour l’heure seule la Grande Bretagne est prête à adopter cette nouvelle définition.

Selon Theresa May, Première ministre britannique, cette décision a été rendue nécessaire suite à l’augmentation des incidents antisémites enregistrés dans le pays (une hausse de 11% des actes antisémites pour les 6 premiers mois de 2016 au R.U), car dit-elle : »Il est inacceptable que l’antisémitisme soit présent dans ce pays. Il est encore pire que des incidents se multiplient. En tant que Premier ministre et membre du gouvernement, nous adoptons cette mesure qui est une étape novatrice ».

La Grande-Bretagne deviendrait donc l’un des premiers pays à utiliser une telle définition pour contrecarrer l’augmentation des agressions antisémites. Sera-t-elle imitée ?

 

Lison Benzaquen


Journal d’Octobre 2016: Disparition d’une conscience

27 septembre 2016
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Elie Wiesel (1928-2016)

Le 2 juillet dernier, avec la mort d’Elie Wiesel, disparaissait tout un pan essentiel de la mémoire de la Shoah.

Tout le monde connait Elie Wiesel, son histoire, ses engagements.

Rescapé des camps nazis, il disait vouloir donner un sens à sa survie. Il le fit admirablement en devenant “le messager de la mémoire de la Shoah” d’une part, et une sorte de conscience universelle, ou “messager de l’humanité” d’autre part.

Son témoignage en 1987, au procès Barbie est exceptionnel. On n’y trouve aucune trace de haine ou désir de revanche. Simplement un profond souhait de justice et comme il l’a proclamé : “de rendre justice à la mémoire”.

A ses yeux : “une justice sans mémoire est une justice incomplète, fausse et injuste. L’oubli serait une injustice absolue au même titre que Auschwitz fut le crime absolu. L’oubli serait le triomphe définitif de l’ennemi… La dignité de l’homme: elle n’existe que dans la mémoire…”

Mais en plus de son inépuisable besoin de témoigner sur la Shoah, Elie Wiesel avait aussi “fait vœu” après la guerre, de “toujours et partout ou un être humain serait persécuté, de ne pas demeurer silencieux”. Il s’y est tenu.

Toute sa vie Elie Wiesel a été un infatigable “dénonciateur”.

Refusant de s’installer dans un système de pensée politique, psychologique ou théologique, il se méfiait du “confort intellectuel”. C’est cet inconfort qui a fait de lui un homme librement engagé contre l’injustice, l’indifférence et l’oppression d’où quelles viennent et qui qu’elles touchent. De l’Arménie, à la Bosnie, du Rwanda au Darfour…

Il craignait par dessus tout l’indifférence dont il disait qu’elle était “le mal”: “l’opposé de l’amour n’est pas la haine mais l’indifférence, l’opposé de la vie n’est pas la mort mais l’indifférence à la vie et à la mort”.

Cet homme “in-tranquille”, tourmenté, à la mémoire inquiète semblait toujours se demander si son message était bien passé et si son combat contre le mal avait servi à quelque chose. Mais ses doutes ne l’ont jamais rendu passif et seule la mort a eu raison de sa vigilance et de son attention aux autres.

Une voix essentielle s’est tue.

Il reste à espérer que d’autres voix prendront le relai et qu’elles ne laisseront pas le silence “encourager les persécuteurs” et les faussaires de tous genres.

Lison Benzaquen

 


Journal d’Octobre 2016: Facebook?…Formidable!…

27 septembre 2016

On ne dira jamais assez combien les réseaux sociaux, s’ils ne font l’objet d’aucune surveillance sérieuse, peuvent être pernicieux.

84e63f3d13aa06413df3190692b3655a9e8857faNous en avons encore eu une preuve cet été, avec la révélation par le Canard Enchaîné du 27 juillet, de la page Facebook d’une enseignante de khâgne du très chic lycée Janson de Sailly du 16° arrondissement de Paris.

En effet, Anne Guerrier (c’est son nom) professeur agrégée d’anglais, invitait ses élèves à la rejoindre sur sa page Facebook afin de partager avec elle, ses commentaires et ses propos.

Et quels propos !! Obnubilée par les juifs, on a relevé d’innombrables “posts” violemment antisémites, négationnistes et complotistes.

Admiratrice de Soral et Dieudonné, elle a abondamment relayé les publications de l’un et les “quenelles” de l’autre.

Imaginative, elle a attaqué tous azimuts: Hollande serait “ce juif qui aurait profité de son appartenance à la communauté pour monter en politique…et qui maintenant le nie”, “Valls est un petit robot psychotique qui va lécher les tombes à Jérusalem…”

Obsédée : “ce serait les Juifs qui auraient prévu et organisé la Shoah” et il “faudrait écraser la vermine (les juifs) sans état d’âme.”

Pour faire bonne mesure, elle rend aussi hommage à Mohamed Merah “qui n’a jamais tué personne.”

Bref tout est du même tabac : délirant.

A la lecture de cette littérature, et après avoir vomi, la seule chose dont on ait envie, c’est juste de faire enfiler la camisole de force à cette horrible personne: Anne Guerrier… Guerrière de l’immonde!

Quand on pense que cette “bonne-femme” a contribué à former une partie de l’élite française : ça fait froid dans le dos, sachant qu’elle sévit, sur Facebook, impunément, depuis 2012… Incroyable !

Le proviseur du lycée Janson, le Rectorat et le ministère ont pris leur temps, mais le Rectorat a finalement “suspendu” l’enseignante et une procédure disciplinaire a été engagée “qui peut aller jusqu’à la révocation” précise la ministre de Education Nationale. Ouf !!

Ah oui, Dame Guerrier a quand même décidé – toute seule – de fermer son compte Facebook !! C’est beau, non?

Lison Benzaquen

 


Journal d’Octobre 2016: Pourquoi tant de haine?

27 septembre 2016
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Simone Veil, née en 1927

Cet été, nous apprenions l’hospitalisation de Simone Veil, pour détresse respiratoire.

A cette annonce, un grand nombre de personnes a manifesté sa peine et sa sympathie.

Simone Veil reste une des personnalités préférée des Français. Elle est admirée pour ses combats et ses engagements.

Déportée à Auschwitz et Bergen-Belsen à l’âge de16 ans, elle n’a cependant, jamais perdu foi en l’humanité.

Mais pour d’autres, cette annonce d’hospitalisation a provoqué un déluge de haine. C’est ainsi que sur le site d’extrême droite “Lorraine Nationaliste”, filière locale du parti nationaliste français fondée en 1983, par trois anciens membres de la division Charlemagne (division d’infanterie de la Waffen-SS constituée majoritairement de Français engagés volontaires sous l’uniforme SS), durant la seconde guerre mondiale, on a pu lire : “ Bonne nouvelle : la meurtrière Simone Veil hospitalisée en état de détresse respiratoire.

La bouteille de champagne est posée sur la table, nous n’attendons que ton dernier souffle, Veil!…

Enfin elle touche à sa fin !”

Tant de haine laisse pantois…

 

 


Suivi judiciaire…

24 avril 2016

On apprend que l’arrêt de la cour de Lyon qui avait confirmé la décision du conseil de l’ordre des avocats de Lyon en confirmant la radiation de Maître DUBRUEL  (l’avocat lyonnais qui avait récusé un magistrat parce qu’il était juif) a été cassé par la cour de cassation en date du 1er Juillet 2015.

Cette information ne remet nullement en cause les raisons des poursuites disciplinaires engagées contre cet avocat que Mémoire 2000 avait poursuivi pour provocation à la haine raciale (ces poursuites n’avaient pas abouti pour des raisons de forme et de procédure). Elle repose sur l’absence de communication directe à l’intéressé des réquisitions du Ministère public tendant à la confirmation de sa radiation qui avait été prononcée par le conseil de l’ordre. En clair la cour de cassation reproche à la cour de s’être prononcée, sans que l’intéressé, qui n’avait pas d’avocat devant la cour de cassation, n’ait eu connaissance des réquisitions prises contre lui. Il savait parfaitement ce qu’on lui reprochait, mais il n’avait pas eu accès à l’argumentation du Ministère public.

L’affaire a été renvoyée devant la cour d’appel de Paris qui va avoir à se prononcer.

Nul doute qu’à cette occasion on ne manquera pas de lui faire parvenir le mémoire du parquet.

Cette décision n’en est pas moins significative.

Les règles de procédure doivent être respectées en toute occasion et surtout, lorsque l’on est en présence de situations qui paraissent évidentes ; mais elle illustre aussi le fait que les principes ne peuvent être défendus que dans le strict respect des règles de procédure.

Bref, ce n’est pas parce que c’est évident que c’est joué.

Mémoire 2000 veillera à l’avenir à ce que soient respectées davantage les règles de forme procédure.

En l’occurrence nul ne peut se prévaloir de cet arrêt pour dire que l’antisémitisme progresse ou régresse.

Bernard JOUANNEAU


Journal d’Avril 2016:compte-rendu de notre séance-débat du 16 janvier 2016

30 mars 2016

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Séance du 16 janvier 2016


Thème : les Allemands jugent les nazis

Débatteur : Lionel Richard

 

Cette année, le film choisi pour l’anniversaire de l’ouverture du camp d’extermination d’Auschwitz, montre la jeunesse allemande des années cinquante confrontée à ses aînés qui veulent occulter le passé.

Un jeune procureur apprend qu’un brave professeur de l’école voisine vient d’être débusqué par un rescapé d’Auschwitz. Révolté, lui qui se croit fils de résistant, il entreprend de faire la chasse aux anciens nazis. Contre vents et marées et après avoir entendu des centaines de témoignages, il arrive à accumuler suffisamment de preuves pour que son enquête aboutisse. C’est, en 1963, le procès de Francfort, premier procès intenté en Allemagne contre des SS. Avant de commenter cette projection et pour rester au plus près du jour anniversaire d’Auschwitz, je rappelle le témoignage du général soviétique Petrenko, libérateur du camp d’Auschwitz, extrait de son livre “Avant et après Auschwitz” :
“Des détenus émaciés, en vêtements rayés s’approchaient de nous et nous parlaient dans différentes langues. Même si j’avais vu bien des fois des hommes mourir au front, j’ai été frappé par ces prisonniers, transformés par la cruauté jamais vue des nazis, en véritables squelettes vivants. J’avais bien lu des tracts sur le traitement des juifs par les nazis, mais on n’y disait rien de l’extermination des enfants, des femmes et des vieillards. Ce n’est qu’à Auschwitz que j’ai appris le destin des juifs d’Europe. […]. Deux femmes se sont approchées de moi, m’ont embrassé. Ces gens pouvaient encore sourire, mais il y en avait qui ne pouvaient plus que tenir debout en silence : des squelettes vivants, pas des hommes. […] J’ai aussi vu des enfants… c’était un tableau terrible: ils avaient le ventre gonflé par la faim, les yeux vagues, des jambes très maigres, des bras comme des cordes et tout le reste ne semblait pas humain – comme si c’était cousu. Les gamins se taisaient et ne montraient que les numéros qu’on leur avait tatoués sur le bras. Ces gens n’avaient pas de larmes. J’ai vu comment ils essayaient de s’essuyer les yeux, mais ils restaient secs.”

Revenons-en à la projection: la salle de cinéma est archipleine, le public est varié: des élèves de 3° d’un collège privé du 16° arrondissement côtoient les élèves d’une classe d’allemand très au fait de cette période de l’histoire, tandis que les élèves de la « diversité » s’installent à gauche dans la salle.
Les questions fusent.

Notre débatteur, M. Lionel Richard, brosse une large fresque historique de l’Allemagne où dit-il, depuis Luther et le Moyen-Age, la judéophobie est omniprésente ; certains y voient déjà les racines du National-Socialisme. Il décrit ensuite l’après-guerre, l’évolution des deux Allemagne, la guerre froide, le « miracle économique » sous Adenauer. Le nazisme est occulté. C’est ainsi que la génération des Allemands qui n’ont pas connu la guerre commence à vouloir en savoir plus. C’est le sujet du “Labyrinthe du Silence.”
Le film est regardé dans le plus grand silence. Mais quand arrive la séquence sentimentale, l’amour fou entre le procureur et une jeune journaliste, au premier baiser, des rires gras fusent de la gauche de la salle. Le calme revient difficilement.
Nouvelle scène à risque : deux personnages se couvrent d’une kippa pour dire le Kaddish. Et bien, non, c’est dans un silence que l’on ressent teinté d’émotion, que le film se termine.
Allons, nos adolescents sont comme les ados de toujours. Le pire n’est pas toujours sûr, même en ces temps troublés.

Hélène Eisenmann


Journal d’Avril 2016: La vie comme tous les jours

30 mars 2016

La guerre vue de l’intérieur au fond d’une boutique de tailleur rue de Paris à Montreuil. A 13 ans, on n’y comprend rien, d’ailleurs à n’importe quel âge non plus, comme les parents du narrateur, Lazare et Clara, qui ne sont pas revenus de la rafle du 16 juillet 1942, sous les yeux de leur fils qu’ils avaient déménagé chez leurs voisins pour diminuer les risques. Ils lui ont sauvé la vie par leur prudence.

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Je ne comprends rien, sinon que c’était
la guerre des Juifs, comme à l’école
entre les cow-boys et les Indiens. Mais
nous, c’était pour rire. Eux, ils étaient
sérieux. L’école elle s’appelait Robespierre, 
le quartier parlait du communisme, du
socialisme, du monde à refaire. De Staline, 
d’Hitler. Il se souvient des rires, des cris, 
des discussions: tailleurs, fourreurs, ébénistes, couturières, tous membres de l’Amicale Israélite de Montreuil. Les parents font
faire des études à leurs enfants qui réussiront comme le juif polonais Blum, ou
deviendront docteurs-spécialistes avec une plaque dorée en bas. On parle aussi de l’antisémitisme des Polonais qui les a conduits à Montreuil. A propos, Chopin était-il antisémite? se demande le jeune garçon promis à de hautes destinées. Ses parents le forçaient donc à dormir chez les voisins qui avaient perdu leur fils. Bientôt tout s’embrouille, il y a ceux qui partent en laissant leurs meubles sur place, et bientôt l’obligation de se faire enregistrer au commissariat de la Croix-de-Chavaux. Ceux qui y vont parce que la loi c’est la loi, et ceux qui refusent cette France de la honte, France de petits fonctionnaires qui font leur métier…Les premiers ressortent avec leur visage défait. Sans un mot, ils ont montré leur carte d’identité tamponnée d’un JUIF majuscule. Ils sont en règle, rien de spécial ne s’est passé.

Et le travail a repris. Pourtant pour vivre c’était difficile. Plus beaucoup de costumes sur mesure. Papa et maman faisaient des retouches, rapiéçaient les habits usagés contre des légumes, du pain, des œufs. Et, collée sur la vitrine, une affiche ENTREPRISE JUIVE. Pourquoi as-tu cru ces salauds? ne cesse de demander le survivant. Et aussi: comment réparer l’irréparable? Avec de la colle et des ciseaux? Dans un monde perdu qui ne ressemble à rien de connu.

Car après la guerre il y a l’après-guerre et aussi le sionisme dont ses parents ne connaissaient même pas le nom. Il faut (re)prendre son destin en mains, rester ou partir en Israël? Il fait son choix loin de tous les embrigadements. La France est son pays natal même lorsqu’elle affichait ses portraits de juifs à long nez, aux cheveux crépus, etc…Chaque être humain nait avec des valises, parfois bien lourdes à porter. Heureux ceux qui n’ont qu’un baluchon.

Colette Gutman


Journal d’Avril 2016: Jardin Lazare Rachline

30 mars 2016

Vendredi 5 février 2016, la maire de Paris, Anne Hidalgo, le maire du 3e arrondissement et président d’honneur de la LICRA, Pierre Aidenbaum, ainsi que Robert Badinter honoraient la mémoire de Lazare Rachline résistant pendant la guerre, et fondateur, aux côtés de Bernard Lecache, de la LICA. La ville de Paris lui rend hommage en baptisant l’ancien jardin de l’Hôtel Donon, Jardin Lazare Rachline.

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Inauguration du Jardin Lazare Rachline, le 5 février 2016 à Paris

A cette occasion, Robert Badinter a prononcé un très bel hommage dont nous reproduisons ici quelques extraits.

« Au nom de tous ceux qui sont ici réunis, permettez-moi de vous remercier de votre décision de donner à ce jardin, situé au cœur du vieux Paris, le nom d’un héros exemplaire de la Résistance, d’un Républicain épris de liberté et de justice, d’un juif patriote français qui, né le 25 décembre 1905 à Nijni Novgorod (Russie), dans le Yiddishland, a tant aimé et servi la France. A l’âge de trois mois et demi, bébé dans les bras de sa mère, il fit le long voyage… à travers l’Europe orientale et centrale qui les menait enfin Gare de l’Est. Là les attendait Zadoc Rachline, venu en France dès 1904, fuyant les pogroms organisés par la police tsariste.
Ainsi sa terre quasi-natale, en vérité sa patrie, ce fut pour ce bébé dès qu’il ouvrit les yeux, la France et Lucien Rachline n’en connut jamais d’autre.
En 1934, au moment où Hitler prenait le pouvoir (…), Lucien Rachline demanda sa naturalisation. Elle lui fut enfin accordée en 1938. Ce qu’il voulait, lui Lazare Rachline, c’était servir la France à l’heure du péril.
Fait prisonnier en juin 1940… Il réussit à s’évader du camp situé près de Dresde… Arrivé en France, démobilisé… Lucien n’avait en tête qu’une pensée, une obsession: rejoindre la Résistance. Il rallia en 1941 le réseau Vic, créé en zone libre… Chargé de faire évader et d’exfiltrer en Angleterre les aviateurs alliés prisonniers et les résistants…
Ainsi Lucien Rachline, paisible industriel, fut-il amené à faire évader en 1942 de la prison de Mauzac six détenus dont le député socialiste Jean-Pierre Bloch se trouvait être l’un de ses amis avant-guerre, vice-président comme lui de la LICA.
Après le coup d’éclat, d’autres évasions spectaculaires furent réalisées. Mais le filet se resserrait. (…) Il lui fallait, d’ordre supérieur, quitter la France… Avec quelques compagnons, dont son ami fraternel, Marcel Bleustein, devenu Blanchet dans la Résistance, ils franchirent les cols des Pyrénées. Arrêtés par la “guardia civil” de Franco, jetés en prison (…), ils croupirent-là plusieurs mois avant de pouvoir gagner Gibraltar et de là l’Angleterre… Le 23 mars 1944, le Général de Gaulle reçut Lucien Rachet à Londres. La Résistance intérieure en France traversait une période tragique. Après l’arrestation et la mort sous la torture de Jean Moulin, Pierre Brossolette, son successeur, avait été arrêté et s’était suicidé.
Le débarquement se préparait. Il fallait pour le Général de Gaulle s’assurer que la Résistance intérieure ne déclencherait d’insurrection armée que sur son ordre pour éviter des représailles terribles et des actions inutiles.
Pour faire passer ce message à toutes les composantes de la Résistance intérieure, il fallait un homme sûr (…) : ce fut Lucien Rachet qui fut choisi par le Général de Gaulle pour être son Délégué auprès des chefs de la Résistance intérieure… Sous le pseudonyme de Socrate… Lucien rencontre tous les principaux chefs de la Résistance entre avril et mai 1944. Il retourna à Londres fin mai en repassant par l’Espagne.

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Vila Rachline (à gauche) et Lazare Rachline en 1938 (source: http://www.lr-lelivre.com)

Le 5 juin 1944, à la veille du débarquement, Lucien Rachet rencontre à nouveau le Général de Gaulle à Londres. Il lui rendit compte de sa mission. Que le Général de Gaulle ait voulu s’entretenir avec Lucien Rachline ce jour-là témoigne de l’importance de sa mission et de la confiance absolue du Général dans la clairvoyance, le courage et le patriotisme de Rachet. On comprend alors pourquoi Lucien Rachet sera nommé le 28 juillet 1944 Délégué du Gouvernement provisoire de la République pour la zone nord. Il quittera Londres pour la France…

Le 24 août 1944, le jour même de la reddition des Allemands, Lucien Rachline arrive à Paris et gagne directement la Préfecture de police.
Le lendemain, Lucien est présent dans le cortège de généraux et de chefs de la Résistance qui escortèrent le Général de Gaulle dans sa triomphale descente des Champs Elysées. De telles heures justifient une vie.

Mais le destin est aussi tragédie. Tandis que Lucien sillonnait la France comme Délégué du Général de Gaulle, son frère cadet Vila, membre lui aussi du réseau Vic, fut arrêté à Lyon. Conduit au siège de la Gestapo, il ne livra aucun nom, même pas le sien…. Ongles arrachés, œil crevé, dents brisées, il ne dira rien de ce qu’il sait. Le 10 juin 1944, Vila, extrait de sa cellule au Fort de Montluc, monte dans un camion allemand avec 18 autres détenus. Ils sont abattus à la mitrailleuse dans un champ. Les nazis espéraient avoir arrêté le Délégué du Général de Gaulle, Lucien Rachline dit Rachet. Ils ont tué son frère Vila. Que chacun de nous, à cet instant solennel où nous honorons la mémoire de Lucien Rachline, pense à son frère cadet torturé et fusillé parce qu’on l’avait pris pour lui.

Lucien, toujours discret, a tu sa douleur, mais rempli son devoir vis-à-vis des siens. Mais il était un mutilé, amputé de ce jeune frère tant aimé à qui il devait de continuer à vivre. Je pense que c’est là, dans cette douleur jamais apaisée, dans cette culpabilité secrète, que se trouvent le foyer de sa bonté, de son attention pour les autres et de son engagement pour les justes causes qui a marqué le reste de sa vie.

C’est à ce héros discret, à ce patriote fervent, à ce républicain ardent que Paris, rend aujourd’hui hommage. Insensible aux honneurs, Lucien Rachline n’avait jamais sollicité les décorations qu’il portait, ni la Croix des Compagnons de la Libération qu’il méritait. Mais pour vous, ses enfants, ses proches, ses amis, à cet instant solennel où la Ville de Paris honore ici un de ses enfants adoptifs qui l’a tant aimée, je rappellerai simplement les mots que le Général de Gaulle a écrits à Suzanne Rachline à la mort de celui-ci en 1968 : “Lucien Rachet avait servi de façon exemplaire à l’époque où c’était le plus difficile et le plus méritoire, manifestant au combat les plus éminentes qualités de courage et de dévouement. Je garderai fidèlement son souvenir“. Merci, Lazare Rachline.”


Journal de Janvier 2016: compte-rendu de notre séance-débat sur « Les héritiers »

26 janvier 2016

Les-Heritiers

Séance du 6 octobre 2015

Thème : l’éducation

Débattrice : Anne Anglès

 

 

 

Ils étaient une centaine d’élèves, tous des 3ème, tous de quartiers dits “défavorisés”, pour voir un film fait pour eux avec, comme débattrice, une “prof” exceptionnelle. Elle croit en ses élèves, quels qu’ils soient.

Avec une classe terriblement difficile et pour essayer de les sortir de leur mal-être, elle tente de les entraîner à participer à un concours sur la Résistance sur le sujet : “Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi”. Pari difficile, sujet hasardeux pour ces Blacks et ces Beurs qui, au départ, chahutent et ne croient pas en leur capacité de se colleter à un tel sujet. Et pourtant, c’est eux qui gagneront le premier prix du concours. Ils en retireront une confiance en eux qui sera porteuse pour toute leur vie et qui a déjà produit ses premiers fruits.
Quant à nos élèves, leurs réactions pendant la projection m’a amusée : Tout d’abord, quand les élèves du film chahutaient, ils chahutaient avec eux. Ensuite, grand silence respectueux pendant la génuflexion pour la prière musulmane. A noter que les élèves qui n’étaient pas musulmans ont été tout aussi respectueux. On est bien loin des années 60 où cette génuflexion était sujette à plaisanterie dans les “pub” de l’époque. Le reste du film a été suivi avec grande attention. Ensuite commence le débat avec Anne Anglès, la vraie “prof” qui a servi de modèle au scénario du film. Comme toujours quand on a la chance d’avoir un personnage en “vrai” les élèves veulent tout savoir en détail :

“Pourquoi c’était pas vous l’actrice ?” — Oh là là ! Heureusement qu’on a choisi Ariane Ascaride !

“Vous-même, en vrai, avez-vous été agressée par un élève ?“ — Oui, une fois, dans le couloir, j’ai entendu un élève en traiter un autre de “sale mec de ta race”. Comme d’une façon générale je ne sup- porte pas les mots en “ite” (antisémite) ou en “phobe” (islamophobe) je suis intervenue et me suis fait agresser à mon tour. Ce sont les élèves de ma classe qui sont venus à ma rescousse.

“Pourquoi, à la rentrée, a-t-on vu une élève porter le voile de façon agressive ?” — Après le bac, à la rentrée à l’Université, le voile est toléré. Cette jeune femme avait le bac mais elle aurait dû comprendre la différence entre espace privé et espace public.

Il y a eu encore beaucoup d’autres questions, en particulier sur le chahut en classe.
“Pourquoi avez-vous eu envie de faire passer le concours à cette classe si difficile. Comment avez-vous eu confiance en vos élèves?”— J’ai l’habitude. Vous, “les agités du bocal”, je sais que vous saurez évoluer. Je n’accepte pas l’image que l’on renvoie de vous, les jeunes. Les élèves de cette classe si difficile – ils chahutaient et se battaient – je ne voulais pas qu’on se contente de dire qu’ils iraient droit dans le mur. J’étais moi-même fragilisée, je venais d’enterrer ma maman. Je n’avais pas envie de les revoir. Mais j’ai retrouvé le goût du combat. Et, pour cette classe qui allait mal, j’ai voulu tenter de les intéresser au sujet du concours qui me tenait à cœur. Cette fois-ci c’était la Shoah, une autre fois ce sera les Tutsi. “Pourquoi est-ce que le film s’appelle Les héritiers ?”— Selon le sociologue Pierre Bourdieu, l’héritage est totalement inégalitaire, que l’on vienne d’un quartier riche ou d’un quartier défavorisé. Personnellement, c’est le bon côté des héritages qui m’intéresse : vous avez entendu, dans le film, le témoignage terriblement émouvant d’un des derniers rescapés de la Shoah. Ce témoignage, vous l’avez recueilli. Il est maintenant vôtre. C’est vous, les élèves, qui êtes les héritiers de ce témoignage et c’est à vous qu’il reviendra de le transmettre. De même, je me sens l’héritière de toutes les classes que j’ai eues tout au long de ma carrière. Voilà que maintenant, comme on le laisse entendre, une section FN est créée à Sciences- Po. Alors je compte sur vous et vous dis : attention, allez-y, travaillez dur, ne leur laissez aucune place.

 

Hélène Eisenmann