

Le film a été regardé dans un grand silence par 3 classes de collégiens et les questions furent nombreuses :
Mohammed Aïssaoui : Ce que vous avez vu, c’est un film, avec des personnages qui ont existé et d’autres inventés. Kaddour Benghabrit , interprété par Michael Lonsdale, a existé : Il est le fondateur de la Grande Mosquée de Paris en 1926 qu’il a dirigée jusqu’à sa mort en 1954. La création de la Grande Mosquée avait été décidée à la fin de la Grande Guerre en hommage aux 70000 soldats musulmans morts pour la France. Pendant la seconde guerre mondiale il a sauvé des juifs.
Il reste très peu de témoins de son action. Il a fallu faire des recherches dans les archives départementales, de la BNF, de la BN d’Alger, du Ministère des affaires étrangères, du Mémorial de la Shoah, consulter les travaux de Serge Klarsfeld…
Mohammed Aïssaoui lit une archive du ministère des Affaires étrangères :
« Vichy, le 24 septembre 1940- Directeur politique adjoint- Note pour le Ministre*
Les autorités d’occupation soupçonnent le personnel de Mosquée de Paris de délivrer frauduleusement à des individus de race juive des certificats attestant que les intéressés sont de confession musulmane. L’imam a été sommé, de façon comminatoire , d’ avoir à rompre avec toute pratique de ce genre. Il semble en effet, que nombre d’israélites recourent à des manœuvres de toute espèce pour dissimuler leur identité.»
*Si Kaddour Benghabrit avait le titre de Ministre.
A noter que Si Kaddour Benghabrit n’a pas été nommé « Juste parmi les nations ». Pourquoi ? Du reste pas un seul Arabe ne figure parmi les 23.000 «Justes parmi les nations» reconnus par Yad Vashem, l’institut israélien qui se consacre à la mémoire et à l’enseignement de la Shoah. Pas un seul musulman de France ou du Maghreb non plus.
Question : Est-ce que le film est fidèle aux faits historiques ?
Mohammed Aïssaoui : C’est une fiction. Younes n’a pas existé mais représente les anonymes qui ont participé à la Résistance. Kaddour Benghabrit a existé. C’était un personnage extraordinaire, haut en couleur, homme de théâtre (il a écrit des pièces olé olé ), il a eu une fille à l’âge de 73 ans. Salim Halali , le chanteur juif, homosexuel, a existé. Il a été protégé par le recteur de la Grande Mosquée. Mais personne n’a recueilli son témoignage. Le film montre la complexité des relations à l’intérieur des réseaux de la Résistance. Le film montre aussi (on voit un drapeau algérien) les prémices des guerres d’indépendance en 1944-1945.
Question : Combien de juifs furent sauvés ?
Mohammed Aïssaoui : Serge Klarsfeld dit que c’est impossible de chiffrer. Beaucoup de juifs étaient restés anonymes. Pour sauver des juifs et donner le change aux nazis, Kaddour a été obligé d’en dénoncer. Le roi du Maroc Mohammed V a refusé que les sujets juifs au Maroc portent l’étoile jaune, sinon lui porterait aussi l’étoile jaune. Beaucoup de juifs sont passés par le Maroc pour rejoindre les Etat-Unis. Pourquoi n’a-t-il pas été nommé Juste ? Sachant qu’il suffit d’avoir sauvé un seul juif pour être nommé « Juste parmi les Nations ».
Question : Le film a-t-il été fait avant la parution de votre livre ?
Mohammed Aïssaoui : Pour la biographie de Kaddour, j’ai pu recueillir pendant 5 années de recherches suffisamment d’éléments. J’ai aussi été conseillé par l’historien Benjamin Stora. Les nazis appliquaient « les ennemis de mes ennemis sont mes ennemis » pour inciter les peuples des pays colonisés ( l’Algérie) mais aussi ceux des anciens protectorats français (Tunisie, Maroc) à se battre avec eux contre le colonisateur. Ainsi la Brigade Nord-Africaine se battait avec les nazis.
Question : A la fin du film que devient « Leila » ?
Mohammed Aïssaoui : C’est un personnage mineur, un rôle fictif qui souligne cependant le rôle des femmes dans la Résistance. Dans la réalité, il est à noter que le rôle des femmes n’a pas eu de reconnaissance.
Question : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?
Mohammed Aïssaoui : Il existe culturellement un antisémitisme arabe. Je suis arabe et je l’ai vu même parmi des proches. Les allemands s’en sont servis. Ils ont créé une légion SS musulmane qui est restée inopérante (peut-être parce que les musulmans doivent faire leur prière 5 fois/jour). Je suis né en Algérie, je suis arrivé à Paris à l’âge de 10 ans dans un quartier juif sépharade. Je ne voyais aucune différence entre les juifs et les musulmans : La nourriture et la musique arabo andalouse étaient les mêmes. Je n’ai pas compris pourquoi il y avait un conflit entre les juifs sépharades et les musulmans. A 18 ans j’ai vu le documentaire « La Résistance oubliée » qui parlait de la Grande Mosquée de Paris. 30 ans après j’ai décidé de retrouver le réalisateur. On était sur la même longueur d’onde : Pourquoi ne parle-t-on pas de ces musulmans qui ont aidé les juifs ? J’ai décidé de faire un livre.
Question : Avez-vous reçu des critiques ?
Mohammed Aïssaoui : Beaucoup de critiques positives. Mais aussi celle de ne pas avoir recueilli le témoignage de Salim Halali qui, sauvé par Kaddour, a fait une carrière de chanteur très populaire. Il est mort dans la misère dans un EHPAD en 2005 après avoir été richissime. Il fut le chanteur officiel de la Grande Mosquée de Paris. Il était né à Bône en Algérie sous le prénom Schlomo (Simon). Sa petite sœur et sa nièce furent déportées. Mais j’ ai rencontré Aziza Benghabrit-Zouaï, fille de Si Kaddour Benghabrit. Elle avait 13 ans à sa mort, elle n’a pas beaucoup de souvenirs. J’ai aussi rencontré le fils d’une infirmière juive qui travaillait à l’hôpital franco- musulman. Il se souvenait de ce que lui racontait sa mère : Elle avait été prévenue par Kaddour de l’arrivée imminente des allemands à l’hôpital.
Question : Dans le film on voit des espions ?
Mohammed Aïssaoui : Oui, l’espionnage était quotidien.
Question : Pour quelles raisons les gens dénonçaient-ils ?
Mohammed Aïssaoui : Pour l’argent, l’idéologie, parce que leur vie ne leur plaisait pas, des motivations les plus basses aussi ( voler l’appartement d’un juif…) . Par haine.
Question : Avez-vous des sources précises ?
Mohammed Aïssaoui : Oui, dans mon livre je cite toutes les archives consultées. Le travail de chercheur est long. Quelque fois on ne trouve rien. Une archive, on croit que c’est du papier. Mais c’est du travail, de la sueur, des larmes. Ce sont des vies.
Question : Pensez-vous que le recteur de la Grande Mosquée de Paris pourrait être panthéonisé ?
MA : Je ne sais pas. Le Panthéon abrite ceux pour qui « La Patrie est reconnaissante ». Mais nommer Si Kaddour Benghabrit « Juste parmi les nations » : oui.
Marianne Roth
