Journal d’Avril 2014: En parler ou ne plus en parler?

La querelle prend de l’ampleur et ce n’est pas plus mal. On savait bien que les professeurs d’histoire et de géographie rencontraient de plus en plus de mal pour aborder, en troisième et en terminale, le sujet de la Shoah à propos des causes et des conséquences de la deuxième guerre mondiale. ”Les territoires perdus de la République” nous avaient déjà alertés en 2002.

Les professeurs menacés par leurs élèves nous avaient fait part de leurs craintes. Ils ne se sentaient pas protégés par l’institution et finissaient par céder à la pression pour éviter les heurts  et les incidents. La surcharge des programmes servirait d’alibi, mais on percevait une gêne notamment au moment d’arrêter le programme des séances de cinéma. Fallait-il parler plutôt de l’apartheid, des Amérindiens, de l’esclavage, de la traite négrière, du génocide des Arméniens  et de celui des Cambodgiens ? Sans doute de tout, mais fallait-il revenir une fois de plus  sur le génocide des juifs ?

A mon sens les professeurs d’histoire n’auraient pas dû et ne devraient pas l’éluder, ne serait-ce que parce qu’il fait partie de la seconde guerre mondiale et qu’il en est même l’événement majeur (pour répondre à l’immonde Le Pen).

Mais au delà et notamment en terminale, lorsqu’il est question de la place de la Mémoire, l’éventail s’élargit  et sans que les autres génocides du siècle soient occultés, il ne me paraît pas possible de laisser de côté, fut-ce pour un temps, la mémoire de la Shoah.  Elle ne nous quittera pas.

Le ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon le rappelle à l’occasion de la journée européenne de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité le 27 janvier, jour de la libération du camp d’Auschwitz. Il est bien normal qu’en ce jour ce soit la Shoah que l’on évoque dans les établissements scolaires, mais cet enseignement ne peut se limiter à des commémorations  qui ne rappellent rien aux élèves qui sont nés entre 1998 et 2003.

Que ce soit l’occasion d’évoquer les autres génocides et les réactions qu’ils ont engendrées (négationnisme, lois mémorielles, prévention et répression des crimes contre l’humanité, instauration de tribunaux internationaux et d’une cour pénale internationale) ne doit pas, sous prétexte de nouveauté, conduire à faire l’impasse sur la Shoah dont on aurait abondamment, voire trop parlé. D’abord ce n’est pas parce qu’on en a parlé aux autres et en l’occurrence à leurs aînés qu’il ne faudrait pas en parler aux plus jeunes.

Il ne s’agit pas d’entretenir un mouvement compassionnel mais d’enseigner ce dont les hommes et les Etats sont capables, afin de pouvoir dans l’avenir être vigilants  plus que nos ainés ne l’ont été.

Depuis maintenant 20 ans que Mémoire 2000 existe, nous avons tous les ans évoqué bien des sujets qui concernent la discrimination et le racisme, mais nous n’avons jamais manqué une année de revenir sur la Shoah. Et nous devons en être fiers. Le privilège dont nous disposons qui nous permet, lors des séances qui ont lieu à l’extérieur des établissements scolaires, de faire appel aux témoignages des anciens déportés, ne durera pas bien longtemps. Tant qu’il subsiste encore, nous ne devons pas manquer cette occasion.

Les confidences recueillies ça et là auprès des spectateurs de “La main d’or” révèlent paraît-il une certaine saturation. Le Figaro du 27 janvier, sous la signature  de Caroline Beyer et de Marie-Estelle Pêch nous rapporte le propos d’une élève à l’issue du cours d’histoire consacré à la seconde guerre mondiale : “la Shoah j’en suis gavée depuis la classe de troisième. Entre les émissions de télé, les séries, l’école on ne parle que de ça. Pourquoi parle-t-on tout le temps du génocide juif  et pas du génocide rwandais ou cambodgien”?

A la réflexion le problème n’est pas nouveau et ce n’est pas Dieudonné qui a révélé le phénomène de saturation. Il faudrait l’attribuer nous dit-on à la « fièvre commémorative » entretenue par les producteurs, les éditeurs, les associations qui l’aurait « sacralisée ». Ce n’est pas mon avis, mais que chacun assume la part qu’il prend à cette diffusion. Rien ne remplace la connaissance, mais comme le disait C. Lanzmann à propos des son film, « il faut voir et savoir « .

Ainsi le reconnaissait cette élève de retour d’une visite à Auschwitz : « c’est inimaginable les conditions de vie et de mort, mais ça rend réel ce qu’on a appris au collège « . Alors on peut les laisser rigoler avec leurs copains sur Tweetter ou sur Facebook, ça n’empêchera pas d’essayer de passer et de laisser des traces dans les cœurs. Alors continuons sans trop d’état d’âme. On peut sans doute améliorer la communication et élargir l’horizon mais on doit s’imprégner et les imprégner de la “catastrophe” du siècle.

J. Fredj le directeur du Mémorial de la Shoah a donné dans Le Monde du 23 janvier, une lettre ouverte aux jeunes qui pensent que la Shoah est trop enseignée. Les chiffres qu’il cite suffisent à prouver le contraire. La France est loin derrière les Britanniques, les Italiens, les Espagnols, les Allemands et les Polonais.

Mais surtout à la place qu’il occupe, Monsieur J. Fredj, ne manque pas de rappeler que dans de nombreux pays, l’enseignement de la Shoah est accompagné  par un enseignement de l’histoire des autres génocides du XX° siècle, celui des Arméniens et celui des Tutsis .

Au lieu d’aller s’y faire prendre en photo pour y faire “la quenelle”, les fans de Dieudonné feraient mieux de se rendre rue Geoffroy l’Asnier à partir du mois d’avril pour voir l’exposition sur l’histoire du génocide perpétré  contre les Tutsis en 1994 .

Bernard Jouanneau

 

 

 

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