Journal de Janvier 2011 : la chaise vide

Devant le regard médusé du monde entier, une chaise vide “reçut” le Prix Nobel de la Paix à Oslo vendredi.

Elle représenta symboliquement le lauréat, Liu Xiaobo, défenseur des droits de l’homme chinois. Celui-ci purge une peine de 11 ans de    prison, plus 2 ans de privations des droits civiques, pour “incitation à la subversion du pouvoir de l’état”.

Sa femme, Liu Xia, assignée à résidence, brilla également par son absence. Aucun autre membre de sa famille ne fut autorisé à quitter la Chine pour recueillir le prix.

D’autre part, pour s’assurer que personne ne puisse suivre la cérémonie, qualifiée par les autorités de “clownesque”, les retransmissions sur internet de CNN, BBC et la télévision    norvégienne NRK furent stoppées en Chine.

Enfin, il y eut quelques autres chaises vides parmi les ambassadeurs accrédités à Oslo, suite à la pression non diplomatique de Pékin. Le roi Harald V de Norvège, ayant subi les mêmes pressions, n’envisagea pas un instant de ne pas participer, au contraire.

En 1935, il y eut trois autres chaises vides, dont deux au sein même du comité Nobel. Cette année là, le prix Nobel de la paix fut decerné à l’intellectuel pacifiste allemand Carl von Ossietzky. Le ministre norvégien des affaires étrangères, Halvdan Koht et l’ancien premier ministre Johan Ludwig Mowinckel refusèrent de sièger lors de la réunion décisive du comité Nobel. Ils craignèrent la réaction d’un certain Adolf Hitler envers la Norvège si le ministre des affaires étrangères en exercice participait au choix du lauréat. Mowinckel ne partagea pas ce point de vue, mais suivit tout de même Koht. Le rois Haakon VII choisit exceptionellement de ne pas se rendre à la cérémonie de remise. Quant à Ossietzsky, le régime nazi lui interdit d’aller à Oslo chercher le prix. Il décéda peu après de tuberculose, contractée dans un camp de concentration.

Rappelons que le prix Nobel de la paix est décerné, conformement au testament d’Alfred Nobel (rédigé à Paris), par un comité de 5 membres. Ni par la Norvège toute entière, ni par le gouvernement. Le choix provoque presque toujours des réactions fortes. Surtout lorsque le prix met en cause une grande puissance, s’ingère dans un conflit en cours ou dans un jeu diplomatique parfois invisible. C’est parfaitement logique, puisque le comité Nobel, surtout depuis une vingtaine d’années, souhaite utiliser l’attribution du prix pour “créer ou soutenir une dynamique de paix”. Ce fut le cas en 2009, avec le choix de Barak Obama, qui ne pouvait se vanter d’avoir beaucoup fait pour la paix. Certes, mais il n’était qu’au début de son mandat, et il fallait encourager ses efforts, notamment au Moyen Orient.

Cette fois, la violence des réactions de la Chine montre que le comité a frappé là où ça fait mal. Le moment était venu. Cela fait plusieurs années que les rumeurs désignèrent un lauréat chinois, mais le comité “n’osait pas” franchir le pas. Cette année, avant même l’attribution, les pressions furent plus fortes que jamais. Les médias norvégiens ont révélé que l’ambassadeur de Chine à Oslo s’est rendu au Ministère des affaires étrangères la veille de l’attribution, pour mettre en garde les autorités encore une fois. Comme si Pékin était déjà au courant. Mais la Chine ne semblait pas savoir que le comité Nobel est complètement indépendant.

Avant, il était composé de 5 membres du Parlement. Maintenant, ils ne doivent plus y sièger. Certes, le président du comité, Thorbjørn Jagland, est un ancien Premier ministre, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président du Parlement, et actuel président du Conseil de l’Europe, mais farouchement indépendant. Dans son discours de vendredi, il souligna que ce prix n’est pas un prix contre la Chine, et qui ne veut offenser personne. Au contraire, il est attribué à un homme, Liu Xiaobo, depuis plus de 20 ans porte-parole des droits de l’homme en Chine. En 1989, il declencha une grève de la faim après le massacre de la place Tiananmen. En décembre 2008, à l’occasion des 60 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il fut à l’origine de la publication de la Charte 08 — manifeste sur les droits de l’homme. Il est de nouveau incarcéré depuis 2009.

Dans ses attendus, le comité Nobel ne condamne pas la Chine, mais l’encourage à mieux respecter les droits de l’homme. Comme le souligna M. Jagland, le développement économique a permis aux millions de Chinois de sortir de la pauvreté. Les droits de l’homme sont inscrits dans la constitution chinoise depuis 2004, et la Chine a signé de nombreux textes internatinaux — mais ne les respecte pas.

Oui, des sociétés norvégiennes vont perdre des contrats en Chine. A Cancun, les représentants de Pékin ont boycotté le Premier ministre norvégien. Selon les experts, l’ire de Pékin n’est pas prête de se calmer, au moins jusqu’au congrès du parti et aux changements du régime en 2012. Pour la Norvège, qui osa défier l’Empire du milieu, le pire serait à venir.

Mais puisque personne d’autre n’ose parler vrai à la Chine, et tant qu’ un seul homme, derrière les barreaux, dérange le pays le plus puissant du monde – oui, il faut se rappeler la chaise vide d’Oslo. Elle est tout un symbole.

Un vrai symbole de paix. A venir.

 

Vibeke Knoop

 

 

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