Journal de Janvier 2017: Chantage à l’islamophobie

20 décembre 2016

tribunal-correctionnelLe 25 janvier 2017, doit se tenir devant la 17° chambre correctionnelle de Paris, un procès à l’encontre de Georges Bensoussan. Cette action en justice a été initiée à l’initiative du Comité Contre l’Islamophobie en France (CCIF), pour “ incitation à la discrimination, la haine ou la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine… en l’espèce, la communauté musulmane”.

Qu’a donc pu faire ou dire Georges Bensoussan pour mériter cela?

Rappelons d’abord qui est Georges Bensoussan. C’est un historien français spécialiste de l’histoire culturelle des 19° et 20° siècles et des mondes juifs.

91p7tzr4vxlC’est lui qui, en 2002, est à l’origine du livre “Les territoires perdus de la République”, ouvrage co-écrit avec de nombreux professeurs, qui faisait déjà état d’une offensive islamiste dans les écoles et de la difficulté pour les enseignants, d’aborder en classe certains sujets.

Cet ouvrage fut à l’époque ignoré et considéré comme “raciste.”

Quatorze ans et plusieurs attentats plus tard, la situation s’est beaucoup dégradée et même si la parole s’est quelque peu libérée, il n’en reste pas moins que tout comme en 2002, certains chefs d’établissements préfèrent encore “composer” pour ne pas avoir d’ennuis.

Bref, Georges Bensoussan, depuis de longues années, tire la sonnette d’alarme sur les dangers que représente la radicalisation des jeunes et de ses conséquences aussi bien sur les jeunes eux-mêmes que sur toute la société.

Son discours, on l’a compris, n’est pas, aux yeux de certains, très “comme il faut” et il semble avoir “aggravé son cas” lors d’une émission le 10 octobre 2015, sur France Culture, où, interrogé sur l’antisémitisme, il répondait, paraphrasant certains propos du sociologue Smaïn Laacher : “…dans les familles arabes… l’antisémitisme se tète avec le lait de la mère…” : d’où le procès !!

1158_2014-12-03_17-15-07_bensoussan-jpgBeaucoup d’intellectuels notamment maghrébins, comme Boualem Sansal, Kamel Daoud, Fethi Benslama et bien d’autres encore, ont largement décrit cet antisémitisme “domestique”, souvent véhiculé par un langage imagé et des expressions où le mot “juif” n’est ni un compliment, ni une valeur ajoutée, mais revient souvent, plutôt comme une “insulte”. Tous ceux qui ont vécu dans des pays arabes le savent bien et l’ont éprouvé. (Je peux moi-même en témoigner).

Nier cette réalité avérée, est d’une grande hypocrisie qui procède d’une volonté de censurer toute parole “vraie” sur cette forme d’antisémitisme, et d’inverser la proposition afin d’obérer toute possibilité d’analyse et de critique d’un nouvel ordre culturel qu’une frange de la population française tente d’imposer.

L’accusation d’islamophobie est de ce point de vue, très pratique. Elle est un bon moyen de culpabiliser et de contraindre. Il faut prendre garde à ne pas tomber dans le panneau.

Georges Bensoussan ne serait donc coupable que de “parler vrai”?

Belle accusation…

Lison Benzaquen

P.S.  G. Bensoussan est également l’auteur d’un livre très intéressant : “Juifs en pays arabes : le grand déracinement – 1850-1975”. Il y raconte dans le détail, les circonstances qui ont amené les communautés juives de 5 pays musulmans arabes et non-arabes, présentes dans ces lieux depuis deux millénaires, à disparaître en seulement deux décennies.

 

 


Journal de Janvier 2017: “Bad News – Last journalists in a Dictatorship” de Anjan Sundaram

20 décembre 2016

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Ce livre de 192 pages, publié aux éditions Bloomsbury en janvier 2016, a été célébré comme un livre fondamental sur le Rwanda, et plus généralement sur la vie dans une dictature, et son auteur, jeune journaliste d’origine indienne, comparé au grand reporter Ryszard Kapuscinski et au prix Nobel de littérature V.S. Naipaul. Des critiques élogieuses absolument justifiées qui disent l’importance de l’ouvrage et la nécessité de sa traduction en Français.

Le Rwanda offre aujourd’hui l’image d’un pays en pleine reconstruction et en forte croissance, paisible et réconcilié, futur Singapour africain, un miracle vingt ans après le génocide contre les Tutsis qui a fait près de 800 000 victimes en cent jours. Des rues d’une propreté helvétique, un ordre et un calme presque ennuyeux, des citoyens souriants et polis qui participent avec application et enthousiasme aux travaux communautaires mensuels au bénéfice de la collectivité. Un havre de paix, dans la région tourmentée des grands lacs africains, qui ravit touristes occidentaux et travailleurs des organisations internationales et humanitaires. Un contributeur essentiel des casques bleus onusiens en Afrique et ailleurs, avec à sa tête, le Président Paul Kagame, célébré comme le libérateur du pays et l’homme providentiel qui a mis fin au génocide de 1994, l’ami de Bill Clinton et de Tony Blair, de l’influent pasteur évangéliste américain Rick Warren, de puissants hommes d’affaires dont le fils de la deuxième fortune mondiale, l’américain Warren Buffet.

Cette image idyllique va peu à peu se fissurer à partir du moment où Anjan Sundaram donne des cours de formation continue à une douzaine de journalistes rwandais (évoqués sous pseudonyme par souci de protection) de 2009 à 2012, et c’est à un passionnant et émouvant voyage au coeur du pays réel, physique et mental, au rythme des pas et des visages d’hommes et de femmes, pour certains admirables de courage, que nous convie le récit de Sundaram.

Gibson d’abord, journaliste chevronné et brillantissime, féru de philosophie allemande, Gibson qui veut traiter de la malnutrition dans le pays mais qui sait le sujet interdit au Rwanda, sous peine d’être arrêté, emprisonné, ou pire encore, Gibson qui écrit un article sur la bonne nutrition des enfants à l’attention des parents. Gibson qui sera suivi, menacé et rendu progressivement paranoïaque jusqu’à la folie par la police secrète du régime…

Moses, rescapé du génocide, qui se désigne comme un “walking dead”, le “mort marchant” au pays des morts, des vivants et des fantômes, celui qui veut écrire sur les crimes du président Kagame, celui qui emmène Sundaram voir des fosses communes non répertoriées, qui dénonce l’instrumentalisation du génocide pour susciter la pitié des nations, et pour entretenir la peur au coeur de chaque Rwandais.

Cato, le journaliste qui abandonne toute éthique et qui trahit ses pairs, qui dénonce à la police secrète, et qui rejoint les journalistes “Intore” (les “jeunes guerriers” sous la monarchie d’avant l’indépendance), ceux qui célèbrent les vertus et la grandeur du Président.

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La journaliste Agnès Uwimana Nkusi (libérée en 2014)

Agnès Uwimana Nkusi, la valeureuse et l’incorruptible, rescapée du génocide, qui suit les cours de Sundaram jusqu’à sa nouvelle arrestation en 2010, toujours pour “divisionnisme” et “négation du génocide”…

Anjan Sundaram nous emmène sur quelques-unes des mille collines du Rwanda, à la rencontre d’un prisonnier génocidaire qui évoque un Etat dont on ne sait où il commence et où il prend fin, de paysans miséreux et terrifiés qui ont arraché la toiture de paille de leur maisonnette au risque de mourir de maladie, plutôt que de contrevenir à un ordre présidentiel, d’une mère fière d’avoir dénoncé aux autorités son propre fils, exécuté.

Un pays qui n’a pas de presse libre est semblable à un corps qui ne ressent pas les signes d’alerte que constitue la douleur, prévient-il. Loin d’être réconcilié et pacifié, le Rwanda risque de connaître des bouleversements violents et meurtriers…

Anjan Sundaram est aujourd’hui persona non grata au Rwanda.

Aucun des journalistes qu’il a formé en 2009 n’exerce aujourd’hui au Rwanda : certains ont changé de profession, d’autres sont emprisonnés, d’autres encore ont fui le pays, l’un d’entre eux a été assassiné.

La journaliste canadienne Judi Rever, l’opposant en exil David Himbara et trois autres intellectuels, ont été alertés en 2015 par les services intérieurs canadiens que leurs vies étaient menacées, après l’arrivée d’un “escadron de la mort” en provenance du Rwanda.

Aujourd’hui comme hier, les journalistes occidentaux se fondent sur leur coopération et leurs échanges avec les journalistes rwandais pour informer sur la situation au Rwanda.

Le Président Kagame, après un changement de la Constitution voté à plus de 98%, est assuré d’être réélu en 2017 et pourrait rester à la tête du pays jusqu’en 2034.

Les pays occidentaux donnent près d’un milliard de dollars d’aide annuel au Rwanda.

Rose Lallier


Un Journal exceptionnel de Mémoire 2000 après les assassinats de Janvier 2015

2 mars 2015

Journal spécialCLIQUEZ ICI POUR ACCÉDER AU JOURNAL EXCEPTIONNEL DE JANVIER 2015


Journal d’octobre 2012: les révolutions arabes au milieu du gué

22 octobre 2012

(Reuters)

L’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye et de trois membres de l’ambassade à Benghazi le 11 septembre et le déchaînement de la colère des fondamentalistes musulmans partout dans le monde en réponse à un film affligeant de stupidité réalisé par un escroc copte égypto-américain s’inscrivent dans un contexte géopolitique tendu, avec une épouvantable guerre civile en Syrie, une poursuite de la répression à Bahreïn, des situations explosives au Yémen, à Gaza et en Cisjordanie, un risque de guerre entre Israël et l’Iran. Que se passe-t-il en Tunisie, en Egypte et en Libye, les trois pays arabes qui ont vu des révolutions populaires renverser des régimes despotiques et corrompus en 2011 ?

Les multiples liens unissant la Tunisie et la France justifient une attention particulière portée à l’évolution de la Révolution de jasmin. La Tunisie est en proie à des tensions et des confrontations entre trois principaux groupes, les progressistes laïques, les religieux modérés et pragmatiques, et les religieux fondamentalistes. Ces derniers harcèlent, voire agressent physiquement les artistes, les féministes, les journalistes, et tous ceux qui s’habillent et vivent librement et qui sont autant d’“impies” à leurs yeux. La situation sociale et économique reste très difficile et le chômage élevé. Dès lors, les mises en garde des démocrates tunisiens, dont le Professeur Yadh Ben Achour, éminent juriste et président de la Haute commission de la réforme politique, contre le risque d’une dictature théocratique et la fin de la liberté d’expression, sont entendues avec inquiétude et constituent un défi lancé au Président Moncef Marzouki (Congrès Pour la République, centre-gauche) et à son Premier ministre, Hamadi Jebali, du parti Ennahda (conservateurs religieux) qui domine le gouvernement de transition. Le gouvernement actuel est tripartite et soumis à des pressions internes contradictoires. Les nouveaux dirigeants affirment leur volonté d’ancrer la Tunisie au sein du Maghreb où le souvenir des années noires algériennes modère les tentations extrémistes. Et ils ont besoin de ménager l’Union européenne et les États-Unis qui apportent une indispensable aide financière. Malgré la menace constituée par une minorité salafiste, une majorité politique semble se dégager pour faire évoluer le pays vers le “modèle” turc, conciliant islam, démocratie, et libéralisme économique et social. Le Président Marzouki a vivement condamné l’assassinat des diplomates américains à Benghazi et le gouvernement n’a pas hésité à envoyer la police protéger l’ambassade des Etats-Unis, après la diffusion de la vidéo insultant Mahomet.

La situation en Égypte diffère de celle de son voisin tunisien, non seulement par le poids géostratégique de cet immense pays de 80 millions d’habitants dont une importante minorité chrétienne copte, mais par l’effondrement des partis laïcs et libéraux et l’émergence de deux grandes forces fondamentalistes, le parti islamique des Frères musulmans et le parti fondamentaliste Al Nour qui ont remporté 40% et 27% des suffrages aux législatives de décembre 2011. Mohamed Morsi, des Frères musulmans, a été élu Président et a récemment accru son pouvoir en changeant l’état major de l’armée après l’attaque de djihadistes contre des soldats égyptiens aux frontières du Sinaï et d’Israël. Le sentiment anti-américain et anti-israélien d’une majorité de la population, le poids politique des salafistes et leur volonté de pratiquer une surenchère religieuse rendent incertaine l’évolution politique du pays. Le Président Morsi a tardé à condamner l’assassinat des diplomates américains, ce qui a conduit le Président Obama a qualifier l’Égypte de pays qui “n’est pas un allié, mais pas un ennemi” et à geler une partie de l’importante aide financière américaine. Le futur de la révolution égyptienne dépendra de la volonté et de la capacité des Frères musulmans à imposer un État de droit, démocratique, musulman et respectueux des minorités religieuses, suivant l’exemple turc dont les succès politiques et économiques sont enviés.

La situation en Libye est contrastée. Du point de vue politique, un Congrès général national a été élu en juillet 2012 et les partis libéraux ont été largement majoritaires, devant les islamistes fondamentalistes voulant établir l’intégralité de la Charia. Le Premier ministre de transition, Moustapha Abou Chagour, un modéré proche des Frères musulmans, a vivement condamné l’assassinat des diplomates américains et a rapproché son pays de Washington. La Libye semble s’orienter vers un régime démocratique musulman modéré. Mais rien n’est joué car la situation sécuritaire est très mauvaise. Des militaires américains sécurisent l’arsenal militaire, notamment chimique, mais les armes légères sont disséminées dans toute la zone subsaharienne. Et la sécurité de la population n’est pas assurée comme en témoigne le journaliste Nizar Sarieldin, basé à Benghazi: des groupes armés djihadistes sont dans la ville et terrorisent une population qui a spontanément manifesté contre l’assassinat de Christopher Stevens, l’ambassadeur américain…

Après l’euphorie qui a accompagné les Révolutions arabes, l’attentisme prévaut en ces temps de transition où rien n’est joué, ni le pire – l’instauration d’une théocratie, en particulier en Égypte – ni le meilleur – la construction d’une démocratie véritable et d’un État de droit.  Espérons que l’expérience de la liberté et de la démocratie que les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens vivent depuis 18 mois restera pérenne. Aujourd’hui, les révolutions arabes sont au milieu du gué.

Rose Lallier


Journal d’Avril 2012 : Mein Kampf (pourquoi?)

17 avril 2012

Ecrit en 1924/25 en prison où Hitler se trouvait pour 18 mois à la suite d’une tentative de putch.

Dès sa publication, il a été traduit en France à quelques dizaines d’exemplaires et diffusé par les créateurs de la Ligue contre les progroms devenue vite la LICA, pour informer de ce qu’il allait se passer : sans succès.

Aujourd’hui il est en vente partout, traduit dans toutes les langues c’est un véritable best seller.

Il a été interdit de publication en Allemagne, mais cette interdiction sera bientôt levée et avec elle un nouveau tabou tombe.

Bientôt, en 2016, le livre tombera dans le domaine public. A cette occasion qu’adviendra-t-il?

La banalisation de ce genre d’ouvrage  risque d’être des plus pernicieuse avec le vide moral et juridique qui préside.

C’est dans cet esprit que nous avons rencontré Maître Philippe Coen initiateur du site hateprevention.org qui nous a présenté des propositions qe l’on peut consulter sur son site.

Plonger dans l’avenir où avec la liberté totale de parole sur la toile, tout concourt aux débordements, que faire alors?

Maître Philippe Coen nous apporte une réponse.

Daniel Rachline


L’éditorial du Journal de Janvier 2011 : le respect d’autrui

26 janvier 2011

Lorsqu’il y a dix-huit ans, nous avons hardiment décidé de prendre en charge la transmission de la mémoire à la génération de celles et ceux qui devaient atteindre leurs vingt ans en l’an 2000, la tâche entreprise nous paraissait si lourde et si lointaine, que nous pensions lui passer le relais afin qu’elle continue et la poursuive pour celle qui allait suivre.

Lorsque le nouveau siècle est arrivé, il a bien fallu se rendre à l’évidence : nous étions loin d’avoir terminé et nous nous sommes bravement remis à l’ouvrage, persuadés d’avoir tracé une voie et semé quelques graines qui porteraient leurs fruits. Personne ne nous en a dissuadés, et tous ceux qui nous voient à l’œuvre nous ont encouragés à continuer.

Nous n’avons pas changé la face ni les rides du vieux monde, ni les travers ni les tares des hommes et des maîtres du monde. Au rêve du “plus jamais ça” a succédé la course effrénée du profit, et le culte de la richesse, indifférente à l’aggravation du sort des plus pauvres.

Toujours plus d’argent, toujours plus vite, toujours moins d’égalité et plus de différence et de discrimination…

Au mépris des plus démunis, s’est ajouté le rejet des étrangers et des émigrés perçus comme une menace et un danger pour ceux qui possèdent et ont amassé les richesses. L’impuissance des états à assurer le respect des grands principes qu’ils n’ont cessé de cultiver, codifier et proclamer, a conduit la communauté internationale a laisser faire — au nom du libéralisme — ce qu’elle condamnait dans ses déclarations, pactes, sommets et conférences.

On n’a jamais tant fait pour se rencontrer, se parler et se rassurer, sans parvenir à éradiquer la solitude et l’a-solidarité qui semble aujourd’hui être la marque de l’humanité qui confine à l’inhumanité.

* Trop nombreux pour respirer ?

* Trop nombreux pour subsister ?

* Trop nombreux pour partager ?

* Trop nombreux pour écouter ?

Il est temps de réagir tous ensemble.

En réalité, nous ne sommes pas assez nombreux à nous préoccuper du sort de l’humanité, elle n’a de chances de survie que dans le respect de l’éminente dignité de l’individu, par les pouvoirs publics et les institutions, par les médias et les autorités, mais aussi par les individus eux-mêmes.

Quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, si pauvre et si petit soit-il, l’individu doit trouver sa place dans l’univers, et pour qu’il y parvienne il faut que les autres la lui fassent.

Chacun doit y mettre du sien et se demander chaque jour, ce qu’il fait, ce qu’il a fait, ce qu’il doit faire, pour permettre à l’autre de vivre, de respirer, de travailler, de parler, en un mot : d’“Etre”. La survie de l’Etre dépend de l’effort de tous et de chacun.

La lutte contre la discrimination qui reste le ressort de notre raison d’être, est d’abord un combat contre soi-même, une remise en question permanente de notre ego, qui tend à en imposer à autrui, pour prendre sa place et l’empêcher de vivre.

Ce n’est pas chez les autres qu’il faut détecter les risques de l’intolérance et de la violence, c’est en soi, et ce n’est pas du domaine du rêve ou de l’utopie, c’est la dure loi de la condition humaine.

Nous n’avons plus rien à transmettre. Tout est dit, et personne ne l’ignore. Il reste à faire les gestes essentiels qui consistent à se mettre à la place d’autrui, non pour le déloger, mais pour se demander ce dont il a besoin pour vivre, ou/et chercher à l’aider à se le procurer.

Une terre, un pays, une famille, une religion, des souvenirs, une passion, un public, une mémoire, une raison d’être, un savoir-faire.

Le respect d’autrui : première exigence de la fraternité, devrait être davantage notre préoccupation, au même titre que la défense de la liberté, et la poursuite de l’égalité, pour lesquelles nous avons choisi de nous réunir.

Bien sûr qu’il faut “s’indigner” et pas seulement pour suivre les conseils de Stéphane Hessel — ne rien laisser passer — ne jamais s’arrêter. Encore faut-il savoir pourquoi et à quelles fins?

Depuis le temps que je tiens cette chronique pour Mémoire 2000, je crois avoir enfin trouvé la réponse : la dignité passe par le respect d’autrui qui nous incombe.

Bernard Jouanneau

 


Journal de Janvier 2011 : la chaise vide

25 janvier 2011

Devant le regard médusé du monde entier, une chaise vide “reçut” le Prix Nobel de la Paix à Oslo vendredi.

Elle représenta symboliquement le lauréat, Liu Xiaobo, défenseur des droits de l’homme chinois. Celui-ci purge une peine de 11 ans de    prison, plus 2 ans de privations des droits civiques, pour “incitation à la subversion du pouvoir de l’état”.

Sa femme, Liu Xia, assignée à résidence, brilla également par son absence. Aucun autre membre de sa famille ne fut autorisé à quitter la Chine pour recueillir le prix.

D’autre part, pour s’assurer que personne ne puisse suivre la cérémonie, qualifiée par les autorités de “clownesque”, les retransmissions sur internet de CNN, BBC et la télévision    norvégienne NRK furent stoppées en Chine.

Enfin, il y eut quelques autres chaises vides parmi les ambassadeurs accrédités à Oslo, suite à la pression non diplomatique de Pékin. Le roi Harald V de Norvège, ayant subi les mêmes pressions, n’envisagea pas un instant de ne pas participer, au contraire.

En 1935, il y eut trois autres chaises vides, dont deux au sein même du comité Nobel. Cette année là, le prix Nobel de la paix fut decerné à l’intellectuel pacifiste allemand Carl von Ossietzky. Le ministre norvégien des affaires étrangères, Halvdan Koht et l’ancien premier ministre Johan Ludwig Mowinckel refusèrent de sièger lors de la réunion décisive du comité Nobel. Ils craignèrent la réaction d’un certain Adolf Hitler envers la Norvège si le ministre des affaires étrangères en exercice participait au choix du lauréat. Mowinckel ne partagea pas ce point de vue, mais suivit tout de même Koht. Le rois Haakon VII choisit exceptionellement de ne pas se rendre à la cérémonie de remise. Quant à Ossietzsky, le régime nazi lui interdit d’aller à Oslo chercher le prix. Il décéda peu après de tuberculose, contractée dans un camp de concentration.

Rappelons que le prix Nobel de la paix est décerné, conformement au testament d’Alfred Nobel (rédigé à Paris), par un comité de 5 membres. Ni par la Norvège toute entière, ni par le gouvernement. Le choix provoque presque toujours des réactions fortes. Surtout lorsque le prix met en cause une grande puissance, s’ingère dans un conflit en cours ou dans un jeu diplomatique parfois invisible. C’est parfaitement logique, puisque le comité Nobel, surtout depuis une vingtaine d’années, souhaite utiliser l’attribution du prix pour “créer ou soutenir une dynamique de paix”. Ce fut le cas en 2009, avec le choix de Barak Obama, qui ne pouvait se vanter d’avoir beaucoup fait pour la paix. Certes, mais il n’était qu’au début de son mandat, et il fallait encourager ses efforts, notamment au Moyen Orient.

Cette fois, la violence des réactions de la Chine montre que le comité a frappé là où ça fait mal. Le moment était venu. Cela fait plusieurs années que les rumeurs désignèrent un lauréat chinois, mais le comité “n’osait pas” franchir le pas. Cette année, avant même l’attribution, les pressions furent plus fortes que jamais. Les médias norvégiens ont révélé que l’ambassadeur de Chine à Oslo s’est rendu au Ministère des affaires étrangères la veille de l’attribution, pour mettre en garde les autorités encore une fois. Comme si Pékin était déjà au courant. Mais la Chine ne semblait pas savoir que le comité Nobel est complètement indépendant.

Avant, il était composé de 5 membres du Parlement. Maintenant, ils ne doivent plus y sièger. Certes, le président du comité, Thorbjørn Jagland, est un ancien Premier ministre, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président du Parlement, et actuel président du Conseil de l’Europe, mais farouchement indépendant. Dans son discours de vendredi, il souligna que ce prix n’est pas un prix contre la Chine, et qui ne veut offenser personne. Au contraire, il est attribué à un homme, Liu Xiaobo, depuis plus de 20 ans porte-parole des droits de l’homme en Chine. En 1989, il declencha une grève de la faim après le massacre de la place Tiananmen. En décembre 2008, à l’occasion des 60 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il fut à l’origine de la publication de la Charte 08 — manifeste sur les droits de l’homme. Il est de nouveau incarcéré depuis 2009.

Dans ses attendus, le comité Nobel ne condamne pas la Chine, mais l’encourage à mieux respecter les droits de l’homme. Comme le souligna M. Jagland, le développement économique a permis aux millions de Chinois de sortir de la pauvreté. Les droits de l’homme sont inscrits dans la constitution chinoise depuis 2004, et la Chine a signé de nombreux textes internatinaux — mais ne les respecte pas.

Oui, des sociétés norvégiennes vont perdre des contrats en Chine. A Cancun, les représentants de Pékin ont boycotté le Premier ministre norvégien. Selon les experts, l’ire de Pékin n’est pas prête de se calmer, au moins jusqu’au congrès du parti et aux changements du régime en 2012. Pour la Norvège, qui osa défier l’Empire du milieu, le pire serait à venir.

Mais puisque personne d’autre n’ose parler vrai à la Chine, et tant qu’ un seul homme, derrière les barreaux, dérange le pays le plus puissant du monde – oui, il faut se rappeler la chaise vide d’Oslo. Elle est tout un symbole.

Un vrai symbole de paix. A venir.

 

Vibeke Knoop