Journal d’Octobre 2018 : Claude Lanzmann (1925-2018) et Marceline Loridan-Ivens (1928-2018)

29 novembre 2018

Claude Lanzmann et Marceline Loridan-Ivens nous ont quitté en l’espace de quelques mois et avec eux sont partis deux personnes exceptionnelles dont les œuvres, irremplaçables, demeurent et resteront.

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Claude Lanzmann (Crédit : Flash90)

Claude Lanzmann a vécu plusieurs vies, comme il le raconte dans une prose magnifique et un grand art de la narration dans son livre autobiographique Le Lièvre de Patagonie paru chez Gallimard en 2009, mais ce qui se manifeste dès sa prime jeunesse est son sens de l’engagement total et entier, sans concession aucune.

Il fut journaliste, philosophe engagé dans la lutte contre le colonialisme – il fut l’un des signataires, aux côtés de Sartre, Beauvoir, Blanchot et Vidal-Naquet du Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie – et directeur de la revue des Temps Modernes, l’ami de Sartre et de Frantz Fanon, le compagnon notamment de Simone de Beauvoir.

Mais c’est sans nul doute son œuvre cinématographique qui restera, avec son monumental Shoah, monument contre l’oubli, monument à la mémoire des millions de Juifs européens exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Une œuvre que Claude Lanzmann porta en lui pendant près de 12 années, puisque la préparation et le tournage durèrent près de 7 ans et le montage des 9 heures du film presque 5 ans. Dès sa sortie en 1985, Shoah fut salué comme l’œuvre cinématographique majeure sur la destruction des Juifs d’Europe, une œuvre qui marque d’une manière radicale et inoubliable celles et ceux qui l’auront vue.

Défenseur acharné du droit à l’existence de l’Etat d’Israël, pays auquel il avait déjà consacré un film, Pourquoi Israël, en 1973, Claude Lanzmann réalise un film sur l’armée israélienne, Tsahal, en 1994.

Puis il travaillera à partir des centaines d’heures de rushes d’interviews réalisées pour Shoah pour éclairer plus avant des figures, des thèmes latéraux à l’œuvre centrale que constitue Shoah, et des questions éthiques fondamentales avec Un vivant qui passe (1999), construit sur le témoignage de Maurice Rossel, délégué de la Croix-Rouge qui fit une visite du camp d’Auschwitz en 1943 et du camp de Theresienstadt en 1944 sans rien remarquer d’anormal (le témoin fut dupé par les nazis, mais aussi aveuglé par son propre antisémitisme) ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) sur la révolte des prisonniers du camp d’extermination de Sobibor ; Le Rapport Karski (2010) sur le résistant polonais Jan Karski qui a alerté en 1943 les Alliés, en particulier Roosevelt, de l’extermination des Juifs ; Le Dernier des injustes (2013) avec le rabbin Murmelstein, membre du Judenrat de Vienne puis du camp de Theresienstadt ; Les Quatre Sœurs (2018) consacré à quatre femmes déportées et rescapées de l’extermination.

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Marceline Loridan-Ivens

Marceline Loridan-Ivens, sœur de déportation de Simone Veil (1927-2017) avec laquelle elle resta liée par une amitié indéfectible, fut dans les années 1960 et 1970 une documentariste et réalisatrice engagée, luttant pour la décolonisation, la révolution communiste, et contre l’impérialisme. Voulant alors s’éloigner de l’Europe et de ses souvenirs de la guerre, Marceline Loridan-Ivens fit de nombreux voyages avec son mari, Joris Ivens, pour filmer les indépendances africaines, puis la lutte armée des Viêt-Cong contre les Américains et la Révolution Culturelle chinoise.

Le 17e Parallèle, sorti en France en 1968 (à la différence de nombreux films de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens qui seront diffusés dans les pays communistes, mais interdits de sortie en France), dépeint la lutte du peuple vietnamien sous les bombardements de l’armée américaine. Comment Yukong déplaça les montagnes est composé de douze films réalisés dans différentes régions de la Chine maoïste au début des années 70.

D’une franchise et d’une honnêteté remarquables, Marceline Loridan-Ivens reconnaîtra plus tard qu’elle avait été naïve sur la répression en Chine.

Après la mort de Joris Ivens (1989) et une grave dépression, Marceline Loridan-Ivens s’attelle à écrire et réaliser une fiction en partie autobiographique sur sa déportation à Auschwitz-Birkenau en avril 1944, alors qu’elle vient tout juste d’avoir 16 ans. Ce sera La Petite Prairie aux bouleaux, sorti en 2003 dans les salles des Ecrans de Paris et soutenu par Sophie Dulac et notre regretté Daniel Rachline. Myriam, magnifiquement incarnée par Anouk Aimée, retourne à Birkenau 50 ans après sa déportation et rencontre un jeune Allemand d’une vingtaine d’années qui photographie les vestiges du camp. Un film remarquable d’intelligence, de pudeur et de finesse. Y sont évoqués, dessinés, suggérés, les thèmes que Marceline Loridan-Ivens reprendra dans ses deux livres Et tu n’es pas revenu (2015) et pour partie dans L’Amour après (2018), ceux de l’absence, la douleur de n’avoir pas pu ramener son père vivant (Szlama Rozenberg fut déporté avec sa fille mais ne revint pas, les circonstances exactes et la date de sa mort à Birkenau demeurent inconnues), les blessures de l’intime, la violence extrême de l’univers concentrationnaire dont la transmission de la mémoire aux non-déportés se heurte au roc de l’imaginaire… « On ne vit pas après Auschwitz, on vit avec en permanence. » déclarait Marceline Loridan-Ivens dans une interview au Monde. Une vie après et avec Auschwitz que Marceline Loridan-Ivens a engagé contre l’injustice et la violence, contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme. Une vie après et avec Auschwitz, la vie d’une “Mensch”, une belle personne, droite, lumineuse et généreuse.

Rose Lallier

N.B.: Le 17e Parallèle de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivenspeut être visionné à l’adresse suivante https://www.youtube.com/watch?v=btkltmMKdHA

Les douze films composant Comment Yukong déplaça les montagnes  peuvent être visionnés sur Youtube.

 

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Journal de Janvier 2011 : la chaise vide

25 janvier 2011

Devant le regard médusé du monde entier, une chaise vide “reçut” le Prix Nobel de la Paix à Oslo vendredi.

Elle représenta symboliquement le lauréat, Liu Xiaobo, défenseur des droits de l’homme chinois. Celui-ci purge une peine de 11 ans de    prison, plus 2 ans de privations des droits civiques, pour “incitation à la subversion du pouvoir de l’état”.

Sa femme, Liu Xia, assignée à résidence, brilla également par son absence. Aucun autre membre de sa famille ne fut autorisé à quitter la Chine pour recueillir le prix.

D’autre part, pour s’assurer que personne ne puisse suivre la cérémonie, qualifiée par les autorités de “clownesque”, les retransmissions sur internet de CNN, BBC et la télévision    norvégienne NRK furent stoppées en Chine.

Enfin, il y eut quelques autres chaises vides parmi les ambassadeurs accrédités à Oslo, suite à la pression non diplomatique de Pékin. Le roi Harald V de Norvège, ayant subi les mêmes pressions, n’envisagea pas un instant de ne pas participer, au contraire.

En 1935, il y eut trois autres chaises vides, dont deux au sein même du comité Nobel. Cette année là, le prix Nobel de la paix fut decerné à l’intellectuel pacifiste allemand Carl von Ossietzky. Le ministre norvégien des affaires étrangères, Halvdan Koht et l’ancien premier ministre Johan Ludwig Mowinckel refusèrent de sièger lors de la réunion décisive du comité Nobel. Ils craignèrent la réaction d’un certain Adolf Hitler envers la Norvège si le ministre des affaires étrangères en exercice participait au choix du lauréat. Mowinckel ne partagea pas ce point de vue, mais suivit tout de même Koht. Le rois Haakon VII choisit exceptionellement de ne pas se rendre à la cérémonie de remise. Quant à Ossietzsky, le régime nazi lui interdit d’aller à Oslo chercher le prix. Il décéda peu après de tuberculose, contractée dans un camp de concentration.

Rappelons que le prix Nobel de la paix est décerné, conformement au testament d’Alfred Nobel (rédigé à Paris), par un comité de 5 membres. Ni par la Norvège toute entière, ni par le gouvernement. Le choix provoque presque toujours des réactions fortes. Surtout lorsque le prix met en cause une grande puissance, s’ingère dans un conflit en cours ou dans un jeu diplomatique parfois invisible. C’est parfaitement logique, puisque le comité Nobel, surtout depuis une vingtaine d’années, souhaite utiliser l’attribution du prix pour “créer ou soutenir une dynamique de paix”. Ce fut le cas en 2009, avec le choix de Barak Obama, qui ne pouvait se vanter d’avoir beaucoup fait pour la paix. Certes, mais il n’était qu’au début de son mandat, et il fallait encourager ses efforts, notamment au Moyen Orient.

Cette fois, la violence des réactions de la Chine montre que le comité a frappé là où ça fait mal. Le moment était venu. Cela fait plusieurs années que les rumeurs désignèrent un lauréat chinois, mais le comité “n’osait pas” franchir le pas. Cette année, avant même l’attribution, les pressions furent plus fortes que jamais. Les médias norvégiens ont révélé que l’ambassadeur de Chine à Oslo s’est rendu au Ministère des affaires étrangères la veille de l’attribution, pour mettre en garde les autorités encore une fois. Comme si Pékin était déjà au courant. Mais la Chine ne semblait pas savoir que le comité Nobel est complètement indépendant.

Avant, il était composé de 5 membres du Parlement. Maintenant, ils ne doivent plus y sièger. Certes, le président du comité, Thorbjørn Jagland, est un ancien Premier ministre, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président du Parlement, et actuel président du Conseil de l’Europe, mais farouchement indépendant. Dans son discours de vendredi, il souligna que ce prix n’est pas un prix contre la Chine, et qui ne veut offenser personne. Au contraire, il est attribué à un homme, Liu Xiaobo, depuis plus de 20 ans porte-parole des droits de l’homme en Chine. En 1989, il declencha une grève de la faim après le massacre de la place Tiananmen. En décembre 2008, à l’occasion des 60 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, il fut à l’origine de la publication de la Charte 08 — manifeste sur les droits de l’homme. Il est de nouveau incarcéré depuis 2009.

Dans ses attendus, le comité Nobel ne condamne pas la Chine, mais l’encourage à mieux respecter les droits de l’homme. Comme le souligna M. Jagland, le développement économique a permis aux millions de Chinois de sortir de la pauvreté. Les droits de l’homme sont inscrits dans la constitution chinoise depuis 2004, et la Chine a signé de nombreux textes internatinaux — mais ne les respecte pas.

Oui, des sociétés norvégiennes vont perdre des contrats en Chine. A Cancun, les représentants de Pékin ont boycotté le Premier ministre norvégien. Selon les experts, l’ire de Pékin n’est pas prête de se calmer, au moins jusqu’au congrès du parti et aux changements du régime en 2012. Pour la Norvège, qui osa défier l’Empire du milieu, le pire serait à venir.

Mais puisque personne d’autre n’ose parler vrai à la Chine, et tant qu’ un seul homme, derrière les barreaux, dérange le pays le plus puissant du monde – oui, il faut se rappeler la chaise vide d’Oslo. Elle est tout un symbole.

Un vrai symbole de paix. A venir.

 

Vibeke Knoop