Compte-rendu de notre séance du 8 avril 2025 sur le thème des migrants

Intervenante : Lucie Didierlaurent (OFPRA, Office français de protection des réfugiés et apatride )

Deux classes de 4ème (60 élèves) du collège Le Parc à Saint-Maur-des-Fossés (94) assistent à la projection du film, suivi du débat avec Lucie Didierlaurent.

Le film : Bilal, un jeune migrant kurde d’Irak, vient d’arriver à Calais. Pour rejoindre son amie en Grande-Bretagne, il veut traverser la Manche. Après une première tentative infructueuse, il réalise qu’il ne parviendra pas à franchir la mer en se cachant dans un camion. Il se met alors en tête de traverser la Manche à la nage. Pour cela, il doit d’abord apprendre à nager. A la piscine municipale, il fait la connaissance de Simon, le maître nageur. Touché par ce jeune homme de 17 ans, Simon décide de l’aider. Au départ, il le fait surtout pour impressionner et, peut-être, reconquérir sa femme, Marion. Mais peu à peu, il se prend d’amitié pour Bilal, il l’héberge et s’implique dans son histoire…

Jacinthe Hirsch présente notre jeune intervenante : Lucie Didierlaurent, officière de protection instructrice à l’OFPRA.

Dès la fin du générique, une question fondamentale est posée par un élève (E) :

E : En quoi est-ce illégal d’héberger un migrant ?

Lucie Didierlaurent : Le terme migrant est un terme qui englobe de nombreuses personnes qui ont des statuts administratifs et juridiques différents. Donc ça dépend du statut :

  • S’il est en situation irrégulière, en effet c’est pénalisé par la loi de l’aider car par définition il n’a pas le droit d’être sur le territoire français. La loi pénalise le fait d’aider à l’entrée, à la circulation et au séjour d’une personne en situation irrégulière.
  • S’il est en situation régulière alors on peut l’héberger. Dans le film, Bilal est en situation irrégulière et en effet la personne qui l’héberge rencontre des difficultés avec la police.
  • Bien sûr, s’il est en danger pour diverses raisons, on doit l’aider peu importe sa situation.

E : Par exemple si on est réfugié politique ?

Lucie Didierlaurent : Oui par exemple, c’est un des cas de régularisation. Pour quelles raisons, Bilal est-il parti de son pays ?

E : À cause de la guerre… Pour rejoindre sa copine…Pour trouver un travail…

Lucie Didierlaurent : Effectivement, d’après ce qu’on entend dans le film, on peut imaginer qu’il y a plusieurs raisons qui l’ont amené à partir. Il fuit surement une situation de guerre, on apprend aussi que c’est un Kurde, on sait que les Kurdes sont persécutés en Irak. Au début du film il parle d’avoir été enlevé avec un sac sur la tête pendant 8 jours, et de plus il voulait rejoindre sa famille, son amie et trouver du travail. Savez-vous pour quelles raisons une personne peut être amenée à quitter son pays ?

E : Racisme, son ethnie, religion, opinions politiques, guerre, raisons climatiques, problèmes économiques…

Lucie Didierlaurent : Oui très bien. Est-ce que par exemple vous pensez qu’on peut quitter son pays parce qu’on est une femme ou bien en raison de son orientation sexuelle ?

E: Oui peut être…

Lucie Didierlaurent : Être une femme dans de nombreux pays c’est très difficile. Elles peuvent par exemple être mariées de force. D’ailleurs dans le film, on voit que la petite amie de Bilal est mariée de force par son père. Dans quels pays peut-on partir à cause de persécutions parce qu’on est une femme ?

E: Afghanistan…

Lucie Didierlaurent : Oui l’Afghanistan qui mène une politique de répression sévère à l’encontre des femmes. Il y a aussi beaucoup d’autres pays : l’Iran, la Guinée, la Somalie… L’orientation sexuelle est aussi un des motifs pour lesquels des personnes quittent leurs pays. Il y a beaucoup de pays dans lesquels l’homosexualité est pénalisée ou réprimée, par exemple en Russie, en Ouganda… Savez-vous ce qu’est « le droit d’asile » ?

E : ….

Lucie Didierlaurent : C’est une demande de protection car on craint d’être persécuté dans son pays d’origine, pour quelles raisons, à votre avis ?

E : Racisme, son ethnie, religion, opinions politiques, sexe, guerre…

Lucie Didierlaurent : Oui, il y a des critères très précis, par exemple une personne qui fuit une situation économique difficile ne rentre pas dans les critères, dans les motifs de l’asile. Les motifs sont : Nationalité, ethnie, religion, opinions politiques, orientation sexuelle, persécutions liées au fait d’être une femme, guerre, mais aussi des conflits privés, par exemple familiaux… En France, lorsqu’on demande l’asile, on passe à l’OFPRA. Qui a vu le film l’Histoire de Souleymane… ?

Quelques mains se lèvent un élève dit « c’est quand il parle à la dame ?»

Lucie Didierlaurent : Oui, c’est ça, c’est exactement ce que je fais.

E : Aaaah…

Lucie Didierlaurent : Donc, après écoute et analyse de leur situation, on leur accorde ou non le statut de réfugié, la France les protège parce qu’ils craignent des persécutions dans leur pays, et ensuite la préfecture leur délivre un titre de séjour. Vous avez une idée de quels pays il peut s’agir?

E : Ukraine

Lucie Didierlaurent : Oui. Donc pour bénéficier de l’asile, hors situation de guerre, il faut :

◦ Être persécuté ou craindre de subir des mauvais traitements

◦ Et, que les autorités de son pays ne peuvent pas le protéger, soit parce que les autorités sont l’agent persécuteur soit parce que les autorités sont défaillantes ou qu’elles sont elles mêmes hostiles et discriminatoires envers une ethnie, un sexe, une orientation sexuelle…

Car la France se substitue aux autorités du pays d’origine pour accorder une protection au demandeur d’asile.

E : Palestine

Lucie Didierlaurent : Oui

E : Chine, comment on les appelle… les…

Lucie Didierlaurent : Oui, pour pleins de raisons mais tu dois vouloir parler des Ouïghours qui sont effectivement persécutés.

E : Corée du Nord

Lucie Didierlaurent : Oui, même s’il y a peu de ressortissants qui arrivent à sortir de ce pays en raison de la dictature et la fermeture du pays. Donc très peu arrivent jusqu’en France. D’ailleurs, la plupart des personnes qui fuient leurs pays se déplacent d’abord au sein même du pays, et ensuite la majorité s’installent dans les pays limitrophes et voisins. Et après certains prennent la route de l’exil et rejoignent d’autres pays, dont des pays européens.

E : Russie

Lucie Didierlaurent : Oui pour plein de motifs, politique en raison de la dictature, des personnes homosexuelles, des personnes qui refusent de combattre…

Un professeur demande si la loi a évolué depuis le film.

Lucie Didierlaurent : Je ne saurais vous répondre précisément, je ne pense pas mais je ne suis pas sûre de moi. C’est ce qu’on appelle le délit de solidarité. Les contrôles de police sont bien plus présents dans les zones de transits, les zones proches des frontières, par exemple dans le Sud de la France, à côté de la frontière italienne. C’est de là que vient Cédric Herrou, qui a été condamné pour avoir aidé à l’entrée et au séjour de personnes en situation irrégulière. C’est aussi le cas à Calais, on voit dans le film « la jungle » de Calais, où il y a beaucoup de contrôles de police.

E : Pourquoi Calais ?

Lucie Didierlaurent : Pour rejoindre l’Angleterre où ils peuvent avoir de la famille, ou bien pour des raisons de langue, ou autre, c’est l’endroit le plus court sur la Manche, les passeurs sont nombreux, et les font traverser en échange de sommes d’argent.

E : Est-ce que c’est une histoire vraie ?

Lucie Didierlaurent : Alors traverser à la nage ce n’est pas la norme, ça a peut-être déjà été tenté par des migrants mais ce n’est pas du tout le cas le plus fréquent parce que c’est extrêmement dur de traverser à la nage, dans le film ils disent que c’est 10 heures dans de l’eau à 10 degrés. Par contre, hélas oui c’est très courant que des migrants tentent de traverser soit par camions comme on le voit dans le film mais avec la hausse des contrôles depuis quelques années, maintenant ils traversent par bateaux, dans des embarcations de fortune, qui souvent font naufrages.

E : Je n’ai pas compris, pourquoi le maître-nageur ne lui paye pas un billet pour l’Angleterre ?

Lucie Didierlaurent : Précisément parce que Bilal n’a pas de papiers, donc pour passer au travers des contrôles à l’aéroport, dans les ports ou les gares c’est très compliqué et aussi parce que Simon risquait de se faire condamner en aidant quelqu’un en situation irrégulière.

E : Est-ce qu’on peut aider un migrant tout de même ?

Lucie Didierlaurent : Oui bien-sûr, c’est notamment possible via des associations dont c’est le travail.

E : Pourquoi s’est-il noyé alors que les moteurs du bateau étaient arrêtés ?

Lucie Didierlaurent : En mer, il y a une séparation réglementée des eaux territoriales. Ici dans la Manche, il y a une partie qui appartient à la France, une autre à l’Angleterre et le reste s’appelle les « eaux internationales ». Le CROSS ** et l’éthique des marins est très strict : tout homme (ou embarcation en péril) doit être sauvé quelle que soit la nationalité, à plus forte raison un homme à la mer. Mais Bilal a eu peur de se faire arrêter et de retourner en France où il risquait d’être enfermé dans un CRA, une sorte de prison pour personnes en situation irrégulière en attendant qu’elles soient renvoyées dans leurs pays d’origine. Donc il plonge pour se cacher et il se noie !

Après applaudissements fournis et remerciements chaleureux pour Lucie Didierlaurent, les élèves avaient encore beaucoup d’interrogations en ce qui concerne la solidarité, c’est pourquoi, un petit rappel de la loi a été nécessaire et réaffirmer que ce n’est pas un délit d’assister une personne en danger, mais un devoir !

Que dit la loi ?

Au regard de la loi, le fait d’héberger une personne en situation irrégulière communément appelé « un sans-papier  » est un délit puni d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 30.000 euros. (loi du 21 oct. 2022)

Toutefois, ce principe n’est pas absolu car l’hébergement d’une personne en raison d’un lien familial ou pour des raisons humanitaires échappe à ce principe.

** CROSS : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage en mer

(Du littoral, appeler le 196 ou le 112 De la mer, canal 16 via la VHF)

Joëlle Saunière

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