Journal de Juillet 2021: Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression de François Héran, une réflexion nécessaire après une année difficile

Il y eut d’abord la lettre adressée aux professeurs d’histoire-géographie, le 30 octobre 2020, depuis le site “La vie des idées”. Cette lettre répondait à des professeurs d’histoire-géographie qui demandaient conseil à F. Héran à propos du cours d’ECM, éducation civique et morale, qu’ils devaient donner à la rentrée des vacances de la toussaint. Ces professeurs, après le choc, avaient besoin d’une réflexion construite avant de retrouver les élèves pour un moment symbolique dans lequel il fallait redonner du sens collectif après l’acte sidérant de la décapitation d’un professeur. Ils s’adressaient à une autorité intellectuelle, sociologue professeur au collège de France et auteur de “Avec l’immigration, mesurer, débattre, agir.”

Comment à la fois, rendre hommage à Samuel Paty assassiné par un djihadiste parce qu’il avait commenté devant ses élèves des caricatures de Mahomet et donner sens à la liberté d’expression, valeur républicaine au nom de laquelle des foules choquées se sont réunies après l’assassinat ? Dans l’urgence, François Héran donne des conseils : retour aux textes, il rappelle les droits et devoirs de la liberté d’expression, et interroge cette notion, liberté d’expression offensive ou tolérante ? Il termine sa lettre par un conseil de Paul Ricoeur aux éducateurs : pratiquer le compromis en intégrant l’existence d’autrui dans sa vision du monde. 

Dans les mois qui suivirent sa publication, ce texte a suscité de vives réactions. Une mise au point était nécessaire. François Héran était accusé de vouloir brider la liberté d’expression.  L’objectif de cet essai répond à deux aspirations : “1. Résister au chantage moral qui pèse sur les professeurs, consistant à les traiter de “lâches” ou de “couards” s’ils persistent à penser que les caricatures de Mahomet peuvent heurter la conscience des élèves et des parents. 2. Encourager les professeurs à exercer leur discernement : la critique des religions, si nécessaire soit-elle, n’exige pas l’outrage gratuit ; la liberté d’expression, l’un des biens les plus précieux pour préserver la démocratie, ne peut être érigée en absolu.”  

Il s’agissait de reprendre en profondeur la réflexion entreprise dans ce premier message, en analysant historiquement depuis 1789, l’évolution des lois sur la liberté de conscience et la liberté de la presse (devenue liberté d’expression après 1945). 

François Héran dénonce d’abord la posture paternaliste des Français qui proclament le droit de dénigrer les religions des autres sans retenue, car ce serait pour leur bien. Un message qui peut être bien mal perçu, lorsque la France, ancienne puissance coloniale en est l’auteur et prétend “administrer une leçon de liberté aux peuples qu’elle avait colonisés.” L’auteur revendique une méfiance envers la tentation de l’absolu qu’il soit religieux ou laïque et observe que se propage un besoin de sacraliser les caricatures dans le but de désacraliser les religieux. Les caricatures, dans l’émotion suscitée par les violences qu’elles déchainent, seraient devenues l’illustration suprême de notre liberté d’expression, un sommet de notre civilisation. Cela enferme les enseignants et les citoyens dans un étau politique et moral : l’injonction de défendre à tout prix les caricatures les plus offensantes sous peine de trahir les principes de l’école laïque et républicaine.  

L’auteur revient sur l’histoire de la liberté de conscience et la liberté d’expression, présentées comme “les tours jumelles de la démocratie … solidaires et distinctes, imposantes et fragiles”, cibles des djihadistes “dans le fol espoir d’imposer une croyance unique et d’étouffer toute liberté d’expression”. 

Les articles 10 et 11 de la déclaration de 1789, comportent chacun la modération de ces libertés et sont complétés par le principe de non-nuisance énoncé dans l’article 4 : “La liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”. Dès leur rédaction, ces articles ont suscité tensions et réactions qui ne se sont jamais résorbées. La loi de 1789 sur la liberté de la presse, qui n’est pas encore la liberté d’expression, accorde le droit de critiquer dans les termes les plus vifs, “les gens en place”, ministres, dignitaires de l’église, membres de la famille royale. 

C’est en 1948, avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, approuvée par l’Assemblée générale des Nations unies que la notion de liberté d’expression est prononcée. Pour ses rédacteurs, instruits par les leçons de la Seconde Guerre mondiale, cette déclaration énonce la liberté de conscience dans son article 18 et la liberté d’opinion et d’expression dans l’article 19. Mais la portée de la Déclaration universelle des droits de l’homme est avant tout symbolique, sans dispositif de mise en œuvre. Contrairement à ce que l’on croit, le droit ne crée pas lui-même ce qu’il énonce. Il n’est suivi d’effet qu’avec la création de dispositifs concrets dépendants d’une volonté politique. 

Ensuite, ce sera la Convention européenne des droits de l’homme, en 1950 et la création de la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg qui bâtiront un système juridique pour établir la garantie collective des droits. François Héran signale que l’on trouve dans la jurisprudence de la CEDH un matériel pédagogique de grande qualité. 

La lettre aux professeurs revient aussi sur la difficulté de séparer les croyances des croyants. La distinction savante entre agression ad ideam et agression ad personam. François Héran interroge : “Croit-on sérieusement que l’argument spécieux consistant à détacher les croyances des croyants soit de nature à resserrer le lien social ?”. 

Il observe avec intérêt les termes de la Charte de la laïcité à l’école, affichée dans tous les établissements scolaires. L’article 9 proclame que la laïcité “repose sur une culture du respect et de la compréhension de l’autre”. Le programme d’EMC fait du respect d’autrui une priorité. “Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité”. Pour régir la vie des établissements scolaires et promouvoir les valeurs républicaines il ne s’agit donc plus de dissocier les croyants de leurs croyances.  

 Jacinthe Hirsch

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