Journal d’octobre 2019 : Progression spectaculaire de l’extrême-droite allemande dans l’ancienne RDA

La démocratie allemande est fragilisée par les scores importants de l’AfD lors des élections régionales de Saxe (autour de Leipzig, limitrophe de la République Tchèque et de la Pologne) et de Brandebourg (autour de Berlin) du 1er septembre 2019. Et l’on craint que le parti d’extrême-droite obtienne de nombreuses voix lors des élections régionales en Thuringe du 26 octobre prochain.

Le taux de participation a été élevé et si la CDU conserve la direction de la Saxe et le SPD celle du Brandebourg, l’AfD est désormais le deuxième parti de Saxe avec 27,5% des voix exprimées et du Brandebourg avec 22,8%. Une bien sinistre manière de commémorer le 80e anniversaire de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, comme l’ont relevé les forces démocratiques allemandes.

L’étude de la composition des électorats suggère le remplacement progressif du parti conservateur (CDU) par l’AfD et celui du parti social-démocrate (SPD) par les Verts dans ces länder de l’ancienne Allemagne de l’Est : l’AfD a devancé la CDU chez les moins de 60 ans (idem pour les Verts par rapport au SPD), et est arrivé en tête chez les 18-24 ans. Le parti de gauche radical Die Linke, lointain héritier du parti communiste dirigeant la RDA, s’est quant à lui effondré.

Rappelons qu’à l’échelle nationale, lors des élections européennes de mai 2019, la CDU-CSU a recueilli 29% des voix, les Verts 20,50%, le SPD 15,80% et l’AfD “seulement” 11%.

L’AfD (Alternativ für Deutschland) est née en 2013 à la suite de la crise de la zone Euro. Il était à l’origine un “parti de professeurs” qui préconisait la fin de l’Euro et refusait toute solidarité financière avec les pays du sud de l’Europe. Avec la crise migratoire de 2015 et l’arrivée en Allemagne de plus d’un million de réfugiés, l’AfD est devenu anti-immigration et anti-islam, et a véritablement commencé son ascension électorale.

Alice Weidel

Alice Weidel, 40 ans, coprésidente de l’AfD 

Arrivé en troisième position aux élections législatives de 2017 avec 12,64% des suffrages exprimés, l’AfD est représentée au Bundestag par des figures “présentables”. Ainsi Alice Weidel, 40 ans, coprésidente du groupe parlementaire, ancienne banquière chez Goldman Sachs et Allianz, s’inspirant des théories économiques de Friedrich Hayek et prônant une politique économique ultralibérale (supression des impôts sur les successions, supression du salaire minimum, diminution de l’Etat social et des politiques keynésiennes de redistribution). Alice Weidel doute de l’impact des activités humaines dans le réchauffement climatique et s’oppose aux fermetures des centrales à charbon, essentiel dans le mix énergétique allemand. Considérant l’Islam incompatible avec l’Allemagne, elle veut limiter l’immigration aux seules personnes hautement qualifiées et a critiqué la politique migratoire d’Angela Merkel, accusant les églises protestantes et catholique d’être aussi aveugles dans leur soutien à cette politique qu’elles le furent dans leur soutien au Troisième Reich… Jeune, charismatique et intelligente, rompue aux pratiques de la communication politique, Weidel codirige le groupe AfD au Bundestag aux côtés de Alexander Gauland, 78 ans, qui a déclaré être  “fier des performances des soldats allemands durant les deux guerres mondiales”.

Ces deux dernières années, les personnalités les moins extrémistes ont quitté le mouvement et l’AfD s’est radicalisé sous l’influence du courant “L’Aile” (der Flügel), ultra nationaliste et proche des néonazis, qui est surveillée par les services de renseignement intérieur allemands depuis le début 2019.

Les résultats des élections du 1er septembre dernier révèlent qu’il y a bien un problème spécifique aux länder de l’ancienne RDA.

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Björn Höcke, 47 ans, chef de l’AfD de Thuringe (Crédit: JENS MEYER/AP)

C’est là que le parti anti-musulman, xénophobe et raciste “Pegida” a rassemblé le plus de sympathisants lors des manifestations de rue de 2014 et 2015 (son fondateur, Lutz Bachmann, a dû démissionner après qu’il a traité les étrangers de “bétail” sur Facebook et posté une photographie de lui grimé en Adolf Hitler). C’est toujours là que les dirigeants de l’AfD sont les plus ultras :  Andreas Kalbitz pour le Brandebourg est un néonazi, Jörg Urban pour la Saxe est proche du mouvement Pegida ; tous deux sont membres de “L’Aile“ que dirige Björn Höcke (le chef AfD de Thuringe) qui plaide pour que l’Allemagne opère “un virage à 180 degrés” dans son rapport au passé et a déclaré au sujet du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, situé à Berlin,  “Nous, Allemands, sommes le seul peuple au monde ayant planté au cœur de sa capitale un monument de la honte“…

Ce succès de l’AfD peut s’expliquer par son opposition à la fermeture des mines de charbon et des centrales à charbon (même si le chômage est très faible en ex-RDA comme dans le reste de l’Allemagne, en raison du vieillissement de la population), mais aussi son habileté à profiter du mécontentement diffus des anciens Allemands de l’Est contre ceux de l’Ouest : malgré d’importants investissements dans l’ancienne RDA, les inégalités relatives entre l’Est et l’Ouest subsistent ; les protections dont bénéficiaient les citoyens sous le régime communiste ont disparu, notamment la sécurité de l’emploi, désormais souvent précaire, ainsi que la politique généreuse envers les femmes qui élevaient des enfants. L’AfD, expert en Agitprop, a su se présenter comme l’héritier des défenseurs des droits civiques de 1989 qui ont permis la chute du mur de Berlin, et il exploite la perte de confiance de nombre de citoyens envers les partis politiques traditionnels et la presse, traitée de presse mensongère (Lügenpresse).

Mais il serait dangereux de sous-estimer le danger que représente l’AfD dans le reste de l’Allemagne.

Selon un récent sondage de l’institut d’études d’opinion Pew, 49% des Allemands se déclarent mécontents du fonctionnement actuel de leur démocratie, et la progression des théories conspirationnistes chez une partie de nos voisins d’outre-Rhin est similaire à ce que nous observons en France.

Une partie de l’électorat est en colère face à l’accueil d’un million de réfugiés en 2015 et aux investissements publics importants fait en faveur de leur intégration, notamment sur le marché du travail.

Les lois Hartz, mises en place au début des années 2000 sous le Chancelier Schröder, ont conduit à une forte augmentation de la pauvreté, et notamment à l’apparition de nombreux travailleurs pauvres. Rappelons que l’allocation chômage est réduite à 12 mois, que les chômeurs de plus d’un an dépendent de l’aide sociale, souvent inférieure à 350 euros et proportionnée aux avoirs des chômeurs, et qu’ils sont dans l’obligation d’accepter des “mini-jobs” ainsi que des “emplois à 1 euro” (payés de 1 à 2,50 euros l’heure pour 15 à 30 heures par semaine). L’introduction en 2015 par le gouvernement d’un salaire minimum de 8,50 euros brut, n’a pas eu les effets escomptés et le déclassement social d’une partie de la population est bien réel.

L’évolution du marché du travail avec la précarisation des emplois peu qualifiés fragilise de nombreuses personnes.

Les politiques de réduction des services publics ont accentué les fractures sociales, tandis que les inégalités sociales ont nettement augmenté ces vingt dernières années.

Dans ce contexte, la progression des idées néonazies et l’apparition de groupes néonazis sont réelles. Cela a d’abord été dénié. C’est ainsi que les trois membres du groupe NSU (national-socialisme underground) ont pu passer sous les radars de la police allemande entre 2000 et 2011 et commettre au moins dix meurtres racistes et deux attentats à la bombe…Les services de police ne croyait pas à la résurgence possible de groupes néonazi violents. La réédition en 2016 pour la première fois depuis la guerre de “Mein Kampf” a connu un grand succès (plus de 85 000 exemplaires). L’assassinat à son domicile personnel le 2 juin dernier de Walter Lübcke,  président de la région de Hesse (Frankfort) et favorable à l’accueil des réfugiés, abattu à bout portant par un jeune néonazi a fini par réveiller les esprits.  L’Allemagne découvre la réalité du danger qui la menace : près de 12 700 personnes sont désormais fichées comme néonazis actifs et violents, et la police a saisi des listes de personnalités à abattre en raison de leurs positions favorables à l’accueil des réfugiés. Aussi grave est la perméabilité d’une partie des électeurs de la CDU-CSU aux idées de l’AfD, ainsi qu’une partie des fonctionnaires de police et de l’armée…

L’Allemagne qui a mené depuis des décennies une politique de mémoire des crimes du national-socialisme se trouve confronté aujourd’hui à la résurgence des idées d’extrême-droite.

Notre voisin d’outre-Rhin n’a plus de majorité politique stable et la classe politique démocratique est conduite à nouer d’improbables alliances politiques pour gouverner le pays. Et la crise économique qui vient, avec la profonde remise en cause du modèle économique allemand fondé sur l’industrie automobile et la chimie, n’est pas pour rassurer nos amis démocrates allemands, ni le reste des Européens…

Rose Lallier

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