Journal d’octobre 2019 : “Mauvais juif” de Piotr Smolar aux éditions des Equateurs

Equateurs1909_MauvaisJuifMauvais juif de Piotr Smolar aux éditions des Equateurs, 2019. (cliquez sur le lien)

Erosion intime et collective de la démocratie et de ses contre-pouvoirs.

Le livre commence par la rencontre à Jérusalem de Piotr Smolar avec Claude Lanzmann, “maître intimidant de la mémoire juive”, qui a interviewé trente-six ans auparavant son grand-père, Hersh Smolar. Celui-ci a fondé le réseau de résistance du ghetto de Minsk. Communiste passionné, il reste en Pologne après la guerre. Il finit par s’installer en Israël après les événements de 1968, la nouvelle vague d’antisémitisme qui conduit son fils, étudiant contestataire, en prison.

Piotr Smolar a lu les mémoires de son grand-père à 25 ans. Hanté par cette lecture, il souhaite retourner à cette histoire issue d’un passé sombre. Mais il diffère. 20 ans après, nommé correspondant du journal Le Monde en Israël en 2014, il ne peut plus échapper au “rendez-vous familial”. Il s’adresse à son grand-père. Pourquoi cette cécité devant les autorités communistes qui imposent après-guerre, une politique mémorielle opposant le Bien incarné par les communistes au Mal représenté par les nazis ? La résistance des juifs de Minsk doit-elle être effacée au profit des héros communistes ? Or, ce qui caractérise ce grand-père, c’est justement, le refus de la passivité, l’engagement actif dans la résistance. D’août 1941 à septembre 43, dix mille juifs ont pu fuir le ghetto grâce à l’organisation mise sur pied par Hersh Smolar. Après-guerre, l’URSS dénie la participation des juifs à la lutte contre les nazis.

Ce livre croise le parcours de trois générations.  Il est question de transmission et de loyauté envers ses origines. Les trois scènes se déroulent à Minsk pendant les années de guerre, à Varsovie dans les années soixante et aujourd’hui en Israël avec la brulante question de l’occupation. En 2014, 51 jours de guerre à Gaza ont fait deux mille cent morts côté palestinien et soixante-dix israéliens. La démocratie est mise sous tension par l’ethnicisation de la politique facilitée par la dérive identitaire de la droite israélienne. Piotr Solar se demande si son grand-père reconnaitrait le pays où il a immigré contre ses convictions premières.

En juillet 2018, lorsque meurt Claude Lanzmann, la bataille mémorielle en Pologne est aussi vive. Au mois de janvier, le parti ultraconservateur Droit et Justice a décrété une sanction pénale pouvant aller jusqu’à trois ans de prison contre toute personne imputant la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis à l’Etat ou à la nation polonaise. Les condamnations des Etats-Unis, d’Israël et de l’Europe sont immédiates. Quelques mois plus tard, la Pologne et Israël signent une déclaration commune supprimant ce délit. Le texte de cette déclaration contient cependant des contrevérités visant à blanchir la Pologne de ses crimes. Le centre Yad Vashem en dénonce les “erreurs graves et les tromperies”. La Pologne ne souhaite pas perdre la face en rejetant en juillet la loi décrétée en janvier. Les nécessités de la realpolitik  renvoient la “mémoire” aux orties.

Piotr Smolar interroge : est-il le mauvais juif pris pour cible à travers les réseaux sociaux lorsqu’il fait des reportages à Gaza ?

Lisez plutôt ce qu’il en dit :

Il n’existe pas de révélateur au sens photographique du terme permettant de mettre au jour une identité juive substantielle. Il n’y a qu’un dégradé infini et subtil. Ce qui lie les destins est souvent la volonté de préserver, quelle qu’en soit la forme, une petite lumière ; d’assurer la pérennité d’un héritage, malgré ses modifications au fil des décennies. Le lien entre toutes les nuances de ce dégradé, c’est le deuil des tragédies passées plutôt qu’une culture unique et homogène et un attachement sentimental plus ou moins intense à Israël, par les proches qui y vivent ou par la simple émotion de ce miracle de l’Histoire qu’est un foyer national.”

Plus largement il fait apparaitre l’érosion plus générale, pas seulement en Israël, de la démocratie :

Ces dernières années, l’assignation à résidence identitaire s’impose partout. Les pulsions nationalistes, l’ère néo tribale navrante, ont provoqué l’effacement d’un humanisme apaisé sans être naïf. La financiarisation du monde, la question migratoire, le vertige écologique donnent le sentiment qu’on vit entouré d’incendies. Quand on est angoissé, on cherche des remèdes simples. On désigne des boucs émissaires et les juifs ont toujours été tristement privilégiés sur ce plan. On est prêt à faire des sacrifices pour sa sécurité physique, culturelle, économique. La démocratie, les contre-pouvoirs, les valeurs libérales, l’idée de métissage et d’ouverture : on perçoit moins leur valeur et le privilège qui nous est donné d’en jouir. C’est ainsi que ces acquis se craquellent lentement. Il n’y a pas d’effondrement mais une érosion à la fois intime et collective.

Parler de droits de l’homme devient exotique, langue morte qu’on cultiverait avec des manuels à moitié déchirés. Chaque puissance du monde prétend dorénavant se draper dans sa spécificité. Depuis la guerre en Irak – ou celle au Kosovo, vue de Moscou –, les occidentaux ne font plus la leçon, ou ne sont plus jugés légitimes dans ce rôle d’instructeur. On discute en fonction de ses intérêts. L’universalisme est devenu une relique. Les tribus cognent sur leurs tambours. “

Jacinthe Hirsch

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