Journal N° 100 : notre séance-débat sur « Les hommes libres »

 

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Séance du 19 Février 2019

Thème : Les justes musulmans

Débattrice : Souad Baba-Aïssa

 

 

Le film revient sur un épisode méconnu de l’occupation, l’aide apportée par le recteur de la mosquée de Paris à des juifs et des résistants. Dans cette fiction inspirée de faits réels, Younès, jeune algérien qui vit du marché noir, accepte d’espionner la grande mosquée pour le compte de la police française en contrepartie de l’autorisation de continuer son trafic. Ce faisant, il rencontre le recteur Si Kaddour Ben Ghabrit soupçonné de protéger des juifs. Il prend progressivement conscience et change de camp.

Pas un bruit pendant la séance. Les téléphones portables sont oubliés. Lorsque la lumière se rallume, notre débattrice Souad Baba Aïssa est consciente que c’est une séance particulière, ce mardi, jour d’un grand rassemblement contre l’antisémitisme place de la République. Rassemblement décidé suite à l’augmentation de 74% des actes antisémites. Elle encourage les élèves à prendre la parole pour donner leurs impressions.

La 1ère question est posée par un garçon d’UP2A. Les classes UP2A scolarisent des enfants nouvellement arrivés en France. Ils n’ont donc pas eu le cursus scolaire des élèves ayant grandi sur le territoire français :

– Pourquoi ils sont rentrés chercher les juifs pour les tuer ?

Madame Baba Aïssa explique que pendant l’occupation allemande, les lois du régime nazi étaient racistes et antisémites. “Savez-vous ce qu’est l’antisémitisme ? “

Un lycéen répond : – C’est la haine contre les juifs.

Une élève se demande si le film est basé sur des faits réels. ”Ont-ils vraiment choisi quelqu’un pour espionner ce qui se passait à la mosquée ?” Mme Baba Aïssa confirme : “Ce film est basé sur des faits réels, il y a eu en effet de nombreuses personnes sauvées grâce au recteur de la mosquée de Paris. Des enquêtes ont été dirigées sur la mosquée qui protégeait des juifs.  Dans le film vous avez vu Salim Hallali, un très grand chanteur judéo berbère algérien. Il a été protégé par le recteur de la Grande Mosquée qui lui a fourni une fausse attestation de musulman et  a fait graver le nom de son père sur une tombe du cimetière musulman de Bobigny”.

Une fille d’UP2A demande : “Les Américains étaient-ils racistes contre les musulmans et les juifs ?” Pas désarmée par cette confusion qui superpose une vision actuelle des Etats-Unis hostiles envers les musulmans et le contexte de la 2nde guerre mondiale, notre débattrice répond : “Non, c’étaient les allemands nazis qui avaient ces théories racistes. Les américains combattaient les nazis aux côtés des résistants.”

De nouveau une question sur les racines de l’antisémitisme, pourquoi cette haine-là, toujours ?  Vaste question. Mme Baba Aïssa revient sur les origines, les juifs vus comme le peuple déicide, puis le fait que les métiers d’usure soient réservés aux juifs, le fantasme des juifs toujours intéressés par l’argent. Cette persistance de la croyance que les juifs veulent accaparer le pouvoir et l’argent aboutit sous le régime nazi, à travers une idéologie et des lois, à l’élimination systématique de 6 millions de juifs. Or l’antisémitisme revient 70 ans après, comme si ce chapitre de l’Histoire  était oublié.

Une jeune fille s’interroge : “Dans ce film, on voit bien que la communauté musulmane a aidé la communauté juive pendant la guerre de 39/45. Pourquoi maintenant, les tensions sont aussi fortes entre la communauté musulmane et la communauté juive ?” “Cela vient du fait que la confusion est entretenue entre la politique d’Israël et la haine des juifs. Sous prétexte de défendre la Palestine contre Israël, l’antisémitisme revient. Et j’insiste, l’antisémitisme est un racisme qu’il faut combattre comme tous les racismes.” Quelques applaudissements.

Une professeure précise que c’est un sujet très important abordé par le film et déplore que cet épisode qui montre la solidarité des communautés ne soit pas abordé dans les programmes d’Histoire. Notre débattrice explique que lors du 8 mai 1945 où la France fêtait la victoire aux côtés des alliés, l’Algérie commençait à réclamer son indépendance et que l’action de ces héros algériens a été passée sous silence pour ne pas soutenir ceux qui réclamaient leur indépendance. Elle précise que le réalisateur du film a travaillé avec Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie.

Un garçon pose la question qui hante toujours les esprits : “Pourquoi, quand il se passe quelque chose sur les juifs, tout le monde en parle, tout le monde se réunit et lorsqu’il arrive quelque chose aux musulmans, personne n’en parle ? On ne dit rien.”

Mme Baba Aïssa revient sur le nombre d’actes antisémites. En effet,  les juifs forment à peine 1% de la population française et subissent la moitié des attaques racistes recensées en France. Un garçon s’étonne encore : “moi j’ai l’impression d’entendre toujours à égalité : “sale juif” “sale noir” “sale arabe”. Pas plus l’un que l’autre. Alors pourquoi on en parle autant ?” Je prends la parole au nom de Mémoire 2000. Je tente de faire entendre la spécificité de cette haine des juifs, qui a abouti à l’organisation planifiée de l’élimination d’un peuple.  L’utilisation de l’étoile jaune pour identifier en masse et pouvoir déporter dans des trains de marchandises des millions d’individus, des nourrissons jusqu’aux vieillards, pour les mener à la mort parce qu’ils étaient juifs.

Encore une question : “Est-ce que vous ne pensez pas que le gouvernement entretient le mythe autour des juifs, parce que j’ai remarqué ces dernières années que tous les bâtiments juifs étaient gardés avec des policiers autour ?”

Mme Baba Aïssa explique que le gouvernement a le devoir de protéger tous les individus. Les synagogues et les écoles juives sont des cibles d’attentat. Il y en a eu beaucoup ces dernières décennies, c’est pourquoi ces bâtiments sont protégés, à cause de l’augmentation des risques. S’il y a plus de protection, c’est qu’il y a plus d’attentats. Elle insiste enfin sur la nécessité de connaître l’Histoire pour lutter contre des idéologies qui voudraient la réécrire.

Les élèves ont applaudi à la fin. Pourtant cette séance, suivie du rassemblement place de la République qui réunissait une majorité de cheveux blancs, me laisse un goût amer. Dans les jours qui ont suivi, les actes antisémites, injures, menaces, tags se sont multipliés. Le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, appelle ça “l’effet de réplique”. Il explique : “La médiatisation de l’antisémitisme déclenche souvent une vague d’incidents dupliquant les précédents.”. Cette “attention” portée à la communauté juive contribue à nourrir du ressentiment et alimenter les stéréotypes antisémites qui véhiculent l’idée qu’”il n’y en a que pour les juifs” et que “c’est bien la preuve qu’ils sont bien placés pour qu’on parle autant d’eux”.

Les questions candides posées par les élèves d’UP2A sont légitimes, ils ne savent rien de l’Histoire du XX° siècle en Europe, et il est aisé d’y répondre mais les questions posées par les élèves de notre système scolaire sont désarmantes car elles disent cette méfiance largement répandue vis-à-vis de la mémoire de la Shoah et de l’attention portée à l’antisémitisme.

Jacinthe Hirsch

One Response to Journal N° 100 : notre séance-débat sur « Les hommes libres »

  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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