Editorial du journal d’Avril 2016: Toucher le fond

Il faut sans doute toucher le fond pour mieux rebondir, mais c’est à condition de retrouver de l’air à la surface.
On croyait au mois de septembre que la photo du petit Aylan sur une plage du côté de Bodrum, allait enfin faire sortir l’Europe de sa torpeur et de son indifférence au sort des réfugiés. On ne verrait « plus jamais ca̧ », comme pour les images de la destruction du ghetto de Varsovie et celles de la découverte du camp d’Auschwitz par l’armée américaine en avril 1945, ou encore celle qui devait mettre fin à la guerre du Vietnam, après les bombardements au napalm.

Non seulement on en a revu, au rythme de deux par jour, depuis le mois de septembre dernier, on en a recensé 430 depuis cette date. Des enfants qui sont morts lors de la traversée vers la Grèce, des convois de réfugiés, entassés dans des conditions honteuses dans des embarcations de fortune, affrétées par des passeurs avides de profits.

Les marins et les garde-côtes grecs, comme les employés de services funèbres doivent les repêcher ou les ramasser sur le rivage où ils ont échoué.
Mais cette recrudescence d’enfants morts n’a eu aucun effet de mobilisation de la solidarité des Européens envers les réfugiés aujourd’hui cantonnés du côté de Lesbos, dans des conditions honteuses, sans pouvoir franchir la frontière de la Macédoine pour prendre la route des Balkans qui leur est désormais inaccessible.

La photo de ce nouveau né que l’on fait passer sous les barbelés de la frontière hongroise fait figure de rescapé et semble porter un message d’espoir. C’est sans doute pour cela qu’elle a été primée cette année par le WordPress Pass Price. Malheureusement elle date déjà et les images de ces enfants qui se précipitent et se disputent pour attraper au vol les reliefs des distributions de nourriture par le HCR ne sont pas plus supportables que celles des cadavres des enfants naufragés en mer Egée.

Il faut se rendre à l’évidence: l’accueil, même clandestin, des réfugiés est terminé, avant d’avoir commencé. L’Europe n’a décidément pas envie ni les moyens de les accueillir. Elle s’en désintéresse et laisse le soin à Mme Merkel de s’entendre avec les Turcs pour les charger de la besogne moyennant une rallonge de trois milliards d’euros et l’ouverture de l’Europe au commerce en Europe, avant que ne reprenne le processus d’intégration de la Turquie à l’Union européenne.

Cette nouvelle “capitulation” rappelle celle consentie jadis par la “Sublime Porte“ aux chrétiens européens, mais dans l’autre sens. Elle nous remet à notre place, menace la construction européenne, déjà fragile, et signe en tous cas son échec moral sur le plan des valeurs de tolérance, de solidarité et de respect des droits de l’homme qui la fondent.

L’accord conclu à Bruxelles, sous l’égide de la chancelière Angela Merkel qui l’a négocié avec le président Recep Tayip Erdogan, n’est rien d’autre que l’entérinement des engagements pris au mois de septembre par les vingt huit pays de l’Union européenne et le rachat d’une solution de remplacement qui laissera aux Turcs le soin de faire le tri entre les migrants et les réfugiés qui pourraient prétendre bénéficier du droit d’asile. On paiera, au lieu d’appliquer nous-mêmes les conventions de Genève.
Bref, on a déjà touché le fond et les réfugiés déjà parvenus en Europe finissent par s’en apercevoir en rentrant chez eux.

La montée en Europe des mouvements populistes qui imposent finalement dans les urnes la loi du repli sur soi, bride et freine tous les efforts des eurocrates et des politiques plus préoccupés de leur réélection dans leurs pays, qui ne disposent plus de la marge de manœuvre nécessaire au rétablissement d’une dynamique européenne.

Où donc trouver cet appel d’air nécessaire au rebond?
Je ne vois guère, pour l’instant, à la place que nous occupons, que la nécessité de continuer à faire ce que nous savons faire, en revenant inlassablement à la charge auprès des enseignants craintifs pour ouvrir la conscience citoyenne de leurs élèves, en leur donnant la parole, en les écoutant et en les incitant à s’exprimer sur les droits de l’homme, sur les diverses causes de discrimination, sur les dangers de la radicalisation et sur la mémoire des atteintes portées hier et aujourd’hui à ces droits.

Bernard Jouanneau

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