Journal de Janvier 2015: Abdelwahab Meddeb, Islam de paix et des lumière

Abdelwahab-meddeb-1003x1024Un grand Monsieur a disparu : Abdelwahab Meddeb, poète, islamologue, essayiste et romancier, vient de décéder d’un cancer du poumon. Né à Tunis, pétri de culture musulmane et occidentale, il plaidait pour un Islam des Lumières. Il enseignait la littérature comparée, dirigeait la revue Dédale, et produisait le dimanche sur France Culture l’émission “Cultures d’Islam”.

Fortement traumatisé par les attentats du 11 Septembre 2001, il écrivit en 2002 “La maladie de l’Islam”, ouvrage qui connut un grand succès. “Si, selon Voltaire, l’intolérance fut la maladie du catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l’Allemagne, l’intégrisme est la maladie de l’Islam”. Il invitait alors le monde musulman à rompre la spirale de la violence et du ressentiment. Depuis, il n’a cessé de combattre l’islamisme radical, tout en luttant avec énergie contre les critiques systématiques de l’Islam en Occident. Tout récemment, il s’indignait contre les égorgements d’otages pratiqués par l’Etat Islamique, et enjoignait aux siens de protester, en tant que musulmans, devant cette barbarie commise “en leur nom” et qui souillait le mot Islam. Il combattait avant tout le fondamentalisme, cette interprétation maximaliste de l’Islam selon laquelle le Coran c’est la parole même de Dieu dans sa lettre. D’où sa volonté constante de questionner le texte et de s’intéresser à toutes ses interprétations.

Il faisait toujours état de sa “double généalogie”, européenne et islamique, française et arabe. Portant un œil à la fois critique et lucide sur l’Histoire, il avait conscience de l’écart qui s’était creusé entre le monde arabe et l’Occident, écart qui a généré un ressentiment. Selon lui, le colonialisme a été une conséquence de la fin de la créativité de la civilisation islamique et non la cause de son déclin, et le ressentiment est créé du fait de ne plus participer à la domination du monde (politique, technologique, scientifique). Pour lui, les causes externes n’ont qu’une responsabilité mineure dans la maladie de l’Islam. Des facteurs internes de régression existent, qu’il envisage sans concessions.

Cultivé, érudit et brillant, il s’efforçait de rapprocher les héritiers des trois monothéismes, avec une certaine nostalgie de la cohabitation judéo-tunisienne de son enfance. Il a d’ailleurs consacré un volumineux ouvrage à “L’Histoire des relations judéo-arabes”, document d’un très grand intérêt coécrit avec Benjamin Stora. Selon lui, l’Islam a la même genèse que le Judaïsme, mais il demande aux Juifs d’adhérer à la religion nouvelle, qui authentifie la Révélation et la rectifie. Il y a dans l’Islam un “processus de récupération des origines”. Le statut de “dhimmi” (citoyen protégé et soumis) devient complètement obsolète et insuffisant avec la naissance du citoyen au sens européen à partir de 1789. Les Juifs sont alors reconnus come citoyens à part entière.

Selon Meddeb, l’Islam a besoin d’un Spinoza. Il faut absolument qu’un travail profond se fasse, en touchant au tabou, au statut divin de la lettre et à toutes les questions réputées intouchables. C’est en train de se faire, de façon certes chaotique, mais c’est un début…Pour lui, l’unique façon pour les musulmans de dépasser l’antisémitisme est d’admettre que les Juifs se sont affranchis du statut inférieur du dhimmi. “Il faut accepter les Juifs comme sujets de souveraineté et de gloire”. Cette reconnaissance est préalable à toute réflexion politique et militaire sur les problèmes posés par Israël.

Meddeb était certes un grand intellectuel, un grand érudit, mais surtout un homme d’un immense courage, physique et moral, pour ses prises de position, notamment contre l’intégrisme religieux. Il combattait l’obscurantisme, mais c’était aussi un grand défenseur de l’Islam, qu’il ne supportait pas de voir attaqué, souvent fort injustement.

Pour lutter contre l’intégrisme, il proposa de rechercher dans la tradition du soufisme d’Ibn Arabi la voie d’un Islam ouvert à la pluralité des mondes (“Portrait du poète en Soufi”, son dernier ouvrage). Car, comme on a pu le dire, c’était “un poète qui faisait taire les fanatiques”, un homme contre toutes les violences, un homme de Paix.

Mais c’était avant tout un homme des Lumières, pas suffisamment apprécié à sa valeur en France, malgré sa présence régulière sur les ondes et sa bibliographie abondante.

Oui, une belle Lumière vient de s’éteindre, qui aurait pu continuer d’être précieuse, et pas seulement pour le monde musulman. Mais heureusement, d’autres voix de musulmans éclairés commencent à se faire entendre et à reprendre cette belle parole.

Espérons que l’avenir leur rendra justice, et que l’Histoire évoluera dans le sens que ce grand humaniste appelait de ses vœux.

Guy Zerhat

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