Journal de juin 2014: l’horreur et l’inacceptable

Le lynchage du jeune Darius, de son vrai prénom Gheorghe, 17 ans, laissé pour mort tel une marchandise dans un cadis de supermarché de la cité des Poètes à Pierrefitte a horrifié le pays. Le chef de l’Etat, le premier Ministre se sont exprimés sans ambiguïté, la procureure a parlé de “barbarie”. L’enquête de police est en cours et personne ne peut présumer de l’identité des coupables, puisqu’il s’agirait d’un groupe de jeunes gens – peut-être mineurs – de 6 à 12 personnes. Ce lynchage n’est pas selon nous un fait divers. Il incarne et révèle trois évolutions en cours dans notre pays.

La première est celle de l’affaiblissement et de la confusion de l’ordre symbolique indispensable à toute culture et civilisation. Que des élus de la République ou des citoyens puissent établir un lien entre les vols qu’aurait éventuellement commis la victime et son lynchage par un groupe d’individus est abject. L’interdiction de se faire justice soi-même et l’échelle des peines judiciaires sont aux fondements de l’État de droit. L’oublier ou le nier relève de la barbarie intellectuelle.

La seconde évolution est celle de la constitution depuis une vingtaine d’années de zones de non-droits, de “ territoires perdus de la République”. Le quartier des Poètes – quelle triste ironie – est l’un des plus pauvres d’Île de France. Il concentre près d’un tiers d’immigrés, notamment d’origine africaine. Il est l’une des plaques tournantes du trafic de drogue en Seine Saint-Denis. Policiers et pompiers ne s’y “aventurent” que rarement, après avoir été attaqués dans de véritables guets-apens avec jets de parpaings depuis le toit des immeubles. L’immense majorité des habitants ne sortent plus de chez eux le soir et subissent la “loi” des gangsters. Un climat de peur et d’omerta imposée par la crainte de représailles physiques y règne, doublé chez certains d’une peur des forces de l’ordre. Les appels à témoins, y compris sous X, ne donnent pas de résultats. Cette terrible réalité avait déjà été mise en lumière lors de l’enlèvement, la séquestration et le meurtre d’Ilan Halimi à Bagneux… Malgré un système social parmi les plus généreux du monde (RSA, CMU et école publique gratuite notamment), l’ordre républicain ne semble plus assuré, et la perte de confiance dans les institutions de la République y est probablement majoritaire… Un indice parmi d’autres, le taux de participation aux élections européennes de ce quartier a été de 11%….

Enfin, troisième évolution depuis quelques années, celle de la stigmatisation et des conditions de vie rendues quasi-impossible de la population Rom en France (moins de vingt mille personnes sur une population de près de 65 millions de personnes, soit moins de 3 personnes sur 10 000). Ce que nous savons du parcours du jeune Gheorghe, alias Darius, en France en est l’illustration. Sa famille s’était installée dans le campement illégal de Pierrefitte après avoir été délogée récemment d’un autre campement par la police.

Les associations humanitaires estiment qu’une personne Rom est délogée de son campement de fortune en moyenne 3 fois dans l’année en Île de France. Ce qui est inacceptable ici, c’est une politique publique qui place délibérément dans la plus extrême des précarités cette population étrangère qui ne bénéficie pas des réseaux d’entraide habituelle des personnes immigrées (les premiers arrivés accueillent chez eux les suivants et les aident à s’intégrer, ce que nous connaissons et qui fonctionne depuis plus d’un siècle en France): les Roms ne bénéficient pas de la stabilité minimale pour commencer une intégration dans la société française. Les conséquences sont évidentes et attendues: de nombreux Roms, ne parlent quasiment pas le français après plusieurs années passées en France et ne comprennent pas le fonctionnement de notre société – y compris la famille de Gheorghe, qui ne savait pas pendant deux jours où leur fils était hospitalisé, ni comment se rendre à l’hôpital (une association l’a heureusement aidée) ; la majorité des enfants Roms ne sont pas scolarisés ; la majorité des familles survivent de la mendicité ou de petits travaux de récupération alors qu’une minorité survit de vols et menus larcins. Que les pouvoirs publics fassent des Roms des boucs émissaires dans une période de grave crise économique et sociale est déjà en soi irresponsable, qu’ils les accusent de ne pas vouloir s’intégrer alors que les politiques d’expulsions systématiques sans solution de relogement rendent cette intégration impossible est hypocrite et mensonger.

Le lynchage du jeune Gheorghe, alias Darius, doit être l’occasion d’un sursaut républicain et d’un changement dans la politique de destruction systématique des campements illégaux sans solution de relogement. Une politique dangereuse et inhumaine, indigne de notre République.

Rose Lallier

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