Journal de juin 2014: le colloque de l’avenir du Rwanda

Après le tumulte déclenché par les déclarations du président Kagamé mettant en cause, à l’occasion des cérémonies du 20° anniversaire du génocide, la part prise par la France dans la préparation et l’exécution de ce génocide, ainsi que par les réactions du gouvernement français qui a demandé à Mme Taubira de ne pas se rendre à Kigali et des anciens dirigeants français personnellement mis en cause qui ont protesté au nom de “l’honneur de la France et de l’armée française,” ce colloque organisé par la LICRA ce samedi 21 juin sous le titre “Le génocide subi par les Tutsis, Les fantasmes, les faits”, tombait à point nommé. La salle réservée à la cité universitaire était remplie de militants d’origines diverses, diplomates, journalistes français, belges et rwandais.

Les tables rondes particulièrement fournies d’intervenants sélectionnés avec tact, intelligence et réflexion, ont réussi à retenir l’attention du public, sans relâche de 9h à 19h. Beaucoup de ceux et celles que j’ai rencontrés à cette occasion m’ont d’emblée fait comprendre qu’ils en avaient encore appris sur ce génocide dont « tout le monde en France se fout.. ! », pour rependre l’expression du président Jakubowicz à la recherche de ce que pourraient faire les associations comme les nôtres, pour réveiller cette absence d’intérêt.

Le colloque semble y avoir répondu en faisant scrupuleusement le parcours de la recherche des faits et des preuves, à travers les témoignages et les archives. 20 ans après on en est encore aux balbutiements. Le temps de la Mémoire est venu, mais pas encore celui de l’Histoire. La justice locale (celle des Gacaca ) comme la justice internationale (celle du TPIR d’Arusha) et la justice française commencent à peine à s’en saisir à travers la mise en place au tribunal de Paris d’un “pôle génocide” actif et résolu et à la suite du premier procès d’assisses qui a eu lieu au mois de mars (celui de Pascal Simikwanga).

Lorsqu’il fut question de la “négation” nous avons profité des interventions complémentaires et avisées de Colette Braeckman, de Patrick de Saint-Exupéry et de François Robinet qui s’est interrogé sur les raisons pour lesquelles les médias français s’étaient rangés à l’avis des politiques qui ont entretenu, dès le début du génocide, l’idée d’une rivalité inter-ethnique Hutu-Tutsi-Twa, débouchant inévitablement sur un double génocide que la France aurait tenté d’éviter.

C’est Colette Braeckman qui a souligné que la négation était  “une arme de guerre”  en écho à la position que nous avions prise en 1996, en disant que le “génocide est une négation”. Sa recommandation à propos de la désignation exacte et appropriée du “Génocide des Tutsis au Rwanda et des massacres des Hutus démocrates”, a bien fait ressortir qu’il ne fallait plus assimiler l’un aux autres, dès lors que les Hutus massacrés ne l’ont pas été au nom de la race. Au demeurant c’est elle aussi qui a relevé l’inconvénient qu’il y avait à parler du “génocide rwandais”, impliquant qu’il aurait fait des victimes des deux bords, justifiant que selon la parole négationniste officielle des responsables politiques français jadis en fonctions ou en passe de le devenir, on renvoie les deux ethnies dos à dos, en déclinant toute responsabilité.

Cette incursion au cœur du négationnisme actuel et officiel de la France justifierait, selon G. de Lapradelle et J.F. Dupaquier qu’il ne soit pas question de loi mémorielle en France, qui reconnaîtrait le génocide des Tutsis au Rwanda. Elle a été de courte durée car, visiblement ce n’était pas la voie dans laquelle, à la différence des autres associations que nous fréquentons (Ibuka, Survie et 20 ans ça suffit) la LICRA a voulu s’engager à travers ce colloque.

N’empêche que J.F. Dupaquier s’est offert le luxe de démonter la défense et l’illustration de la politique étrangère de l’Elysée à cette époque. L’analyse foudroyante qu’il a faite devant la salle médusée.

Paradoxalement il aura manqué une réflexion sur les moyens virtuels de lutte contre le négationnisme, à défaut d’instruments législatifs le permettant. L’abandon des “lois mémorielles”  par le parlement français et le raidissement de la jurisprudence européenne sur la protection de la liberté d’expression semblent avoir installé en la matière une certaine résignation, alors que le principe d’égalité des victimes a inspiré en novembre 2008 au conseil des ministres de l’union européenne, une décision cadre prévoyant que les pays de l’Union doivent se doter d’une législation anti négationniste pour tous les génocides. Or, personne ne semble s’en soucier. Il m’aura fallu insister lourdement pour pouvoir le faire entendre dans l’indifférence générale.

Mais ce colloque devait s’achever en beauté, malgré l’heure tardive. La Licra avait convié un ancien militaire belge qui a quitté l’armée et a épousé une Rwandaise avec laquelle il vit au Rwanda et dont il a deux enfants : Jean Loup Demblyden. On ne parle jamais chez lui du génocide, ni des Hutus ni des Tutsis. Il est persuadé que le Rwanda peut s’en sortir sans pour autant tourner la page, afin d’instaurer et de favoriser ce “vivre ensemble” nécessaire à la survie du Rwanda à la condition qu’on reconnaisse aux pays de l’Afrique de l’Est le droit d’organiser économiquement leur essor et leurs rapprochements.

La présence ininterrompue pendant tout le colloque de l’ambassadeur du Rwanda en France, Jacques Kabale, aura permis à tous ceux qui étaient restés jusqu’à la fin d’entendre ses paroles d’espoir qui ne sont pas destinées particulièrement à la France, mais à son peuple pour lui faire comprendre que la situation actuelle et le démographie de ce pays nécessitent la coexistence et la cohabitation des ethnies (Hutu, Tutsi et Twa) sans pour autant exiger une réconciliation impossible. L’intervention de la justice et le devoir de mémoire comme le travail des historiens lui paraissent nécessaire, mais ce dont l’Occident devrait prendre conscience c’est de l’extraordinaire vitalité d’un peuple qui a failli disparaître.

Il n’y a avait plus rien à dire. L’émotion contenue était à son comble et on le devait à des hommes de bonne volonté.

Merci la LICRA .

Bernard Jouanneau

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