Journal de Juillet 2013: Vienne, ville de toutes les modernités…

9782226242099_1_75Les juifs viennois à la Belle Epoque de Jacques Le Rider, Éditions Albin Michel, 2013

Vienne. Capitale (avec Budapest) de la modernité au XIXème siècle, métropole de l’Europe centrale danubienne, puis lieu de triste mémoire, prélude à la Shoah. C’est cette histoire d’une période particulièrement féconde politiquement, scientifiquement et culturellement, qui est racontée dans ce livre et qui manquait pour rendre vivant et précis un passé connu mais souvent flou.

Ses mutations démographiques l’ont d’abord transformée en “Jérusalem de l’exil”, avec l’afflux des immigrés juifs de l’est – Ostjuden – puis en réalisation concrète, réalisation d’un cauchemar prophétique imaginé par l’écrivain Hugo Bettauer, dans « La ville sans Juifs ».

Cela se passe dans les années 1880. Les Juifs viennois de vieille souche, assimilés et intégrés, découvrent une autre identité juive culturelle qui leur semble étrangère, voire exotique. C’est à ce moment que l’antisémitisme commence à se propager et à provoquer des processus de crise d’identité. Un Rabbin, Samuel Bloche, invente alors la formule désignant les “Autrichiens de nationalité juive”.

Mais les fondateurs du mouvement sioniste, Nathan Birnbaum et Theodor Herzl opposent au modèle judéo-viennois en crise celui de la “désassimilation” et du retour à la tradition juive avec l’édification d’un État-nation juif. Une autre voie s’ouvre également avec Victor Adler et Otto Bauer, celle de l’engagement socialiste.

Tout est déjà dit, tout est prêt pour toutes les catastrophes du XXème siècle.

Avant et pendant ces mutations, les personnalités les plus fascinantes de la modernité viennoise ont animé la vie culturelle : Sigmund Freud et son double littéraire, Arthur Schnitzler (qui se définit comme “Juif, Autrichien, Allemand”) ouvrent ce siècle pour les chefs de file de la jeune Vienne, Hugo von Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann, Felix Salten, le journaliste Karl Kraus, Otto Weiniger et la “haine de soi juive”, Stefan Zweig, Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Joseph Roth et Robert Musil.

C’était la Vienne de Freud (avant son exil), celle aussi d’Arthur Schnitzler : “…le fait que je sois venu au monde en Autriche, personne ne peut me le contester. Si des millions de crétins trouvent que je n’ai pas ma place ici, je sais mieux que ceux-là que je suis ici chez moi plus qu’eux tous. C’est un fait que l’essence de l’Autriche et de Vienne est aujourd’hui ressentie et exprimée avec le plus de force par les Juifs que par les antisémites. Et si ce million trouve que je ne suis pas chez moi ici, je rétorque que pour moi, rien d’autre ne compte que mon sentiment personnel”. Sa pièce, La Ronde, provoquera un scandale à la première et sera interdite comme œuvre “pornographique d’un auteur juif”.

Stefan Zweig, “bon européen”, citoyen du monde, issu de la bonne bourgeoisie juive, ne se doute pas qu’il connaîtra un jour le même sort que celui des “petits juifs de Galicie” qu’il a vu arriver et dont il a décrit le destin dans Le bouquiniste Mendel, qui finit misérablement dans un camp d’internement. L’écrivain à succès, loin de la réalité, pratique l’humanisme cosmopolite et tolérant d’Erasme et de Montaigne…Il se suicidera avec sa femme au Brésil en 1942.

Des écrivains aussi différents que Stefan Zweig, Joseph Roth et Robert Musil, n’auront eu comme point commun qu’une vision désespérée de l’histoire de leur temps et de son “inexorable dégradation”.

Gustav Mahler est né dans une famille juive assimilée à la culture allemande. Il a commencé par se convertir au protestantisme (comme billet d’entrée aux postes prestigieux), mais il reste aux yeux du monde le juif Mahler, directeur de l’opéra, sa musique est allemande mais a un accent juif, celui de la dissonance et de la mélancolie…Il se convertira au judaïsme, qu’il pratiquera avec une totale rigueur éthique et esthétique.

Le poète Elias Canetti a érigé un monument à la mémoire d’Abraham Sonne, rencontré à Vienne, dans Jeux du regard, le troisième volume de son autobiographie. Abraham Sonne est “un homme bon”, né en Galicie, études universitaires à Vienne et Berlin, témoin de l’échec de l’assimilation et de la prétendue synthèse judéo-allemande, qui a fini par prendre la direction de l’Institut pédagogique hébraïque de Jérusalem, destiné à la préparation des Juifs viennois à leur départ pour la Palestine. C’est lui qui a fait découvrir à Canetti son “identité juive”, non par orgueil de caste, mais parce que rien d’une vie ne doit être nié.

La Vienne de tous ces talents est devenu un lieu de mémoire ambivalent, celui du déchaînement des nationalismes après “ Le monde d’hier” cher à Stefan Zweig. Et aujourd’hui celui de la redécouverte de la modernité viennoise depuis une trentaine d’années. Comme une fresque historique.

Colette Gutman

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