Journal d’Avril 2012: “Histoire des grands parents que je n’ai pas eus” de Ivan Jablonka (Seuil)

Biographie familiale, œuvre de justice, travail d’historien : le titre de cette magnifique tentative de reconstitution et de déclaration d’amour se passe de commentaires : Matès et Idessa Jablonka ont été communistes en Pologne, étrangers illégaux en France, Juifs sous le régime de Vichy, et ont terminé leur courte existence de clandestins et de persécutés à Auschwitz, convoi n° 49 du 2 mars 1943, au départ de la gare du Bourget-Drancy. Leur petit-fils ne sait rien de leur vie et de leur mort mais tente de les faire renaître, afin de réparer (non de pardonner) les offenses, à partir de la bourgade juive de leur lieu de naissance, Parczew, se sentant  viscéralement lié à ce bled qu’on met un quart d’heure à trouver sur une carte, quelque part entre Lublin et Brest-Litovsk, aux confins de Pologne, de l’Ukraine et de la Biélorussie.

Le nom Jablonka signifie : petit pommier. Ce sera la reconstitution supposée de leur vie, en Pologne et à Paris. Ce sera l’histoire du convoi (2043 vies transformées en  cendres à l’arrivée.), “épisode” lié au Krematorium II, prototype de la nouvelle génération des chambres à gaz (..) testé avant son entrée en service prochaine. Les non-sélectionnés à l’arrivée (dont Matès, 34 ans, en pleine force de l’âge et en bonne santé) ont été employés à faire chauffer les générateurs, avec les cadavres de 45 hommes bien nourris et bien gras récemment gazés, en raison de 3 par bouche à feu. Les SS calculaient montre en main la durée de l’opération. Trop long, à perfectionner. La perfection était pourtant à portée de main et Prüfer, l’ingénieur nazi de la firme Topf, est si fier de son invention qu’il la fait breveter. A regarder de plus près la merveille, on constate que c’est une unité de production et de destruction de cadavres rationnellement organisé : en sous-sol, le vestiaire communique directement avec la chambre à gaz, et un monte-charge expédie les corps au rez-de-chaussée, où ils sont brûlés dans cinq fours trimoufles (soit quinze bouches à feu), les crématoires proprement dits. Terminée, l’ère du bricolage, il s’agit de détruire un maximum de personnes en un minimum de temps, avec la plus grande économie de moyens : 20 minutes. La routine.

Tentant de reconstituer ces deux vies profanées au milieu de millions d’autres, Ivan Jablonka tente de reconstituer leurs destins possibles entre l’ouverture des wagons, au crépuscule du 4 mars l943, et leur mort, par liquidation, typhus, épuisement, suicide, évasion ratée, ou n’importe quoi d’autre…La vie de Matès et Idessa, écrit son petit-fils, était vouée à la révolution en Pologne, la société sans classes, la fin de l’oppression. Ils faisaient partie des Juifs qui, toute leur vie, ont voulu échapper à la chape identitaire pour mieux embrasser l’univers. Une vie transformée en échec sur toute la ligne, qui symbolise une génération.

Colette Gutman

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