Editorial : Guantanamo, l’indifférence

Tiré de notre journal numéro 61 de juillet 2009.

Selon un sondage du Wall Street Journal et de la chaîne NBC, la cote de popularité du président Obama aurait déjà baissé et une majorité des Américains sondés (52%) s’opposent à la fermeture de la prison de Guantanamo où sont enfermés les terroristes présumés, fermeture annoncée au lendemain de l’investiture par le Président. Dans le même temps l’Italie, après  l’Espagne et l’Union Européenne; se déclare disposés à accueillir les détenus politiques retenus dans le camp de Guantanamo qui devraient être libérés pour le mois de Janvier 2010.

On voit donc se dessiner un double mouvement en sens contraire. Celui de l’opinion américaine qui considère qu’il faut que les USA maintiennent ouvert le camp d’internement réprouvé par la Cour Suprême et par les ONG de défense des droits de l’homme, et celui des nations  européennes prêtes à contribuer d’une certaine manière à la défense universelle contre le terrorisme au niveau mondial.

Bien difficile de se faire une opinion à titre personnel et individuel sur un sujet qui pour nous être étranger et lointain, nous concerne au premier chef puisqu’il  met en cause des principes essentiels tels que l’Habeas corpus, la violation des droits de la défense, l’absence de tout recours au juge, et l’usage de la torture.

D’un côté, le 22 janvier 2009, deux jours après son investiture, le président Obama a signé un ordre de fermeture du camp de Guantanamo dans le délai d’un an (ce décret a été salué par Amnesty comme “un grand pas en avant”). De l’autre, à la fin du mois de janvier, un juge militaire siégeant à l’une des Commissions militaires instituées du temps de Bush par la Military Commissions Act de 2002, qui tenaient lieu de tribunaux militaires, a refusé d’optempérer aux directives de la nouvelle administration américaine qui avait requis la suspension de tous les procès militaires jusqu’à nouvel ordre. La querelle des juges s’ajoute à la confusion de l’opinion entretenue par les hésitations et les revirements de la Présidence.

Par ailleurs et selon Courrier International, le 10 juin dernier le juge Balthasar Garzon, profitant de la compétence universelle  instaurée par la loi espagnole, a ouvert une enquête préliminaire contre les tortionnaires et les interrogateurs de Guantanamo. Alors que la France avait montré l’exemple au mois de mai en acceptant d’accueillir un ex détenu algérien, l’Italie se disait au même instant hostile à l’accueil en Europe de détenus de Guantanamo. Le président Obama vient de remercier le président du Conseil Silvio Berlusconi le 16 juin dernier qui a accepté d’accueillir trois détenus.

Selon Amnesty International, 100 jours après son élection Obama qui a réitéré son engagement en faveur de la fermeture du centre de détention de Guantanamo et la disparition des techniques d’interrogatoire dites “améliorées”… approuverait malgré tout le maintien en détention provisoire des détenus de Guantanamo pour une durée intermédiaire, actuellement 240 personnes s’y trouvant encore.

Selon un rapport confidentiel du CICR qui remonte à 2007 mais qui n’a été révélé qu’en avril 2009, neuf détenus sur les quatorze prisonniers interrogés ont affirmé avoir été menacés de “décharges électriques”, “d’inoculation du virus du Sida”, “de sodomie” et d’être réduits à un état très proche de la mort. Mais depuis qu’ont été révélées ces exactions, l’administration de M. Obama a fait savoir queles responsables de ces exactions ne seraient pas poursuivis.

En effet alors qu’ils ont été incités parle pouvoir en place du temps de M. Bush qui légitimait les méthodes d’interrogation dites “renforcées” et mettait son veto au vote d’une loi interdisant la torture par l’eau (la waterboarding), on s’attendait à ce qu’ils soient poursuivis ou qu’à tout le moins, ils fassent l’objet d’une commission d’enquête.  Il semble qu’il n’en soit plus question.

D’une part la nouvelle administration amis en avant, tout comme la précédente, le secret défense mais depuis, le nouveau président a écarté la possibilité de poursuites contre les agents gouvernementaux ayant obéi aux directives en vigueur ; sans exclure dans un premier temps que “ceux qui ont formulé ces décisions juridiques” le soient.

On attend de voir dans quel sens va pencher le fléau de la balance de la justice américaine. Pour l’instant et malgré sa résistance courageuse antérieure, la Cour Suprême américaine a, le mois dernier, estimé qu’un ancien responsable de l’administration Bush et le directeur du FBI n’avaient pas à répondre devant la justice “des dérives dans les arrestations antiterroristes” (cf Le Monde du 18/5/09).

On doit saluer les efforts du nouveau pouvoir ; mais on ne peut manquer de constater qu’ils se heurtent à une forte résistance et qu’ils risquent de ne pas aboutir à un véritable changement. Comme quoi l’opinion, ni la démocratie ne sont en elles-mêmes les meilleurs gardiens du respect des droits de l’homme. Ce qui se produit actuellement à Téhéran en est une fois de plus la démonstration.

Le réalisme politique et les habitudes prises l’emportent sur le respect des valeurs. Le recul d’Obama dans les sondages a de quoi nous inquiéter. Nous ne pouvons pas demeurer indifférents, et les espoirs qu’a suscité l’arrivée à la Maison Blanche de Barak Obama ne peuvent pas rester à l’état d’espoirs, de projets ou de promesses.

Il est essentiel pour notre survie qu’il réussisse. Le défi lancé dépasse largement l’enthousiasme que son élection a déclenché .

–Bernard Jouanneau

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