L’accord UE-Turquie sur les réfugiés : l’accord de la honte

30 mars 2016

Par l’accord conclu le 18 mars 2016 entre les 28 membres de l’Union Européenne et la Turquie, on s’est efforcé de sauver l’accord bilatéral conclu clandestinement entre Angela Merkel et le premier ministre turc Ahmet Davutoglu.
Mais on n’a pas pour autant sauvé l’honneur, on s’est défaussé du problème des migrants sur les Turcs à qui l’on a promis la lune et sur les Grecs dont on sait qu’ils ne pourront pas faire face aux demandes d’asile dont ils seront saisis. On sait d’avance que c’est contraire à la convention de sauvegarde européenne, mais on se dit que d’ici que la cour de Strasbourg le reconnaisse, l’eau aura coulé sous les ponts et notre honneur avec…

C’est bien l’accord de la honte.

On croyait vendredi dernier 18 mars avoir touché le fond  on s’aperçoit que l’accord de la honte est impossible à mettre en oeuvre.

Dans sa chronique à Libération du 19 mars, Jean QUATREMER dénonce cet « accord de la honte » : « Les chefs d’Etat européens n’ont absolument rien trouvé à redire à ce que l’UE renonce temporairement ou définitivement au droit d’asile ».

Depuis dimanche soir 20 mars, un nouveau rideau de fer s’est abattu sur l’Europe… L’Union, comme le souhaitaient les Etats de l’Europe de l’est devient une forteresse fermée aux migrants économiques et aux réfugiés priés de rester près du pays qu’ils fuient. Le couple Franco-allemand a sombré… La Turquie, au prix de son nouveau rôle de garde frontières, obtient un blanc seing et les Européens de l’Union ont abandonné au premier grain les principes fondateurs.

Les Turcs eux-mêmes critiquent cet accord.

Selon le parti démocratique des peuples kurdes et de gauche…

« Cet accord est contraire à la charte des droits fondamentaux de l’Europe qui ne respecte ni ses propres valeurs ni ses propres règles. Il s’agit d’un marchandage sur le dos des réfugiés… »

Les diplomates européens ne se font pas d’illusions.

Ils s’attendent à des recours auprès des cours de Strasbourg et du Luxembourg, mais le temps que ces juridictions se prononcent (entre deux et cinq ans), on aura eu l’effet escompté…

Si personne n’est très fier de cet accord, c’est aussi en raison des gros doutes sur sa mise en oeuvre, car tout repose sur la Grèce, sur un Etat désargenté et sur une administration défaillante. Pour que les renvois puissent commencer, il va falloir recruter dans l’urgence des juges, des traducteurs et des interprètes (jusqu’à 4000 personnes) pour un coût de 300 millions d’euros pour une période de six mois…

A supposer que l’accord puisse être mis en oeuvre…

« On n’aura pas pour autant sauvé l’honneur. On se sera défaussé du problème des migrants sur les Turcs, à qui l’on a promis la lune et sur les Grecs dont on sait qu’ils ne pourront pas faire face aux demandes d’asile ».

Dès son entrée en vigueur, l’accord donne lieu à des difficultés.

Les migrants déjà arrivés à Lesbos et qui se heurtent à la frontière macédonienne ne vont pas accepter de retourner en Turquie, alors qu’ils ont risqué leur vie pour traverser la Méditerranée,  ils ne vont pas non plus accepter de demander l’asile à la Grèce où ils ne veulent pas rester.

HUMAN RIGHTS WATCH a déjà recensé plusieurs cas de mauvais traitements par les Turcs et de refoulement de Syriens ou d’Afghans.

MEDIAPART a dénoncé le 22 mars les modalités de l’application de l’accord.

L’Europe vient de jeter par dessus bord les valeurs d’hospitalité et de respect des droits de l’homme sur lesquels elle s’est construite après la seconde guerre mondiale. L’accord conclu le 18 mars à Bruxelles nie fondamentalement tous les principes inscrits dans la convention de Genève de 1951.

Dès le lundi 21 mars, malgré la forfaiture européenne, pas moins de 1662 exilés ont rallié les îles grecques par leurs propres moyens et ont été dirigés vers des centres de rétention en attente de leur expulsion en Turquie. Afin de garantir une respectabilité de façade, les Etats membres ont renoncé à refouler les nouveaux arrivants avant de leur laisser la possibilité de déposer une demande qui sera d’emblée déclarée irrecevable, au prétexte que la Turquie d’où ils viennent doit être considérée comme un “pays sûr »…

« En échange de 6 Milliards d’euros, les pays de l’UE donnent ainsi les clés à la Turquie en raison  de leur incapacité à gérer cet exode. En l’absence de courage politique, les égoïsmes nationaux, comme lors des périodes les plus rétrogrades, l’ont emportés…

« La Turquie qui héberge déjà près de trois millions de réfugiés n’a peut être pas de leçons à recevoir, mais cet Etat qui s’attaque à sa minorité kurde ainsi qu’aux libertés publiques n’est pas le mieux placé pour gérer au nom de l’Europe, sa politique migratoire.” (Mediapart du 22 mars)

Le HCR ainsi que MSF et le haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme ont déclaré qu’elles refuseraient de prêter leur concours à cet abandon honteux.

Une semaine après l’entrée en vigueur de « l’accord de la honte », il s’installe sur l’île de Lesbos une discrimination entre les « Before20 » et les « After20 ». 

En vertu de cette ségrégation, les 2390 migrants présents sur l’île de Lesbos se répartissent entre les deux statuts. Les « Before20 » ont le droit de rêver à l’Europe de l’ouest et du nord, pour les « After20 » le rêve s’est brisé et la détention rend leur malheur invisible.

On aura compris que cette date fatidique du 20 mars 2016 est celle de l’entrée en vigueur de l’accord de Bruxelles du 18 mars.

« Aujourd’hui tous les nouveaux arrivants sont directement conduits par les autorités au camp d’enregistrement de Moria et la porte se referme sur eux. » (Boris Chestirkhov du HCR)

La Grèce a donc décidé d’appliquer la rétention avant d’avoir mis en place le cadre juridique des nouvelles règles applicables et ces nouvelles règles ont encore fait remonter le stress des arrivants selon Médecins du Monde. « Il semble inconcevable aux réfugiés d’être renvoyés en Turquie, compte tenu du coût humain et matériel de la traversée qu’ils ont déjà supporté ».

Huit jours après, personne ne semble avoir vraiment idée des modalités d’application du texte de l’accord et pourtant le temps est compté, car le camp de MORIA, seul apte à accueillir des réfugiés en détention, sera plein dans les prochains jours.

Avec cet accord et le recours à la rétention, la Grèce fait un saut en arrière de plusieurs années dans l’avant-Tsipras. C’est l’avis des bénévoles des organisations internationales encore présents sur l’île qui ont manifesté ce week-end dans la capitale de l’île de Mytilène en scandant   « HONTE A L’UE ».

Bernard Jouanneau, Président de Mémoire 2000


ACCUEILLONS LES RÉFUGIÉS !

7 septembre 2015

Ils fuient les guerres, la violence, les pillages, les viols, la confiscation de leur vie par des régimes sans droit, par des hordes barbares, par des fanatiques aveugles, ils fuient la misère qui condamne leurs enfants à la faim, à la maladie, à la prostitution, à la drogue, à la soumission.

Ils fuient, comme nos parents, nos grands-parents ou nos arrières grands parents ont fui le génocide des Arméniens, les pogroms en Russie, la montée des fascismes en Europe, la misère en Afrique, les guerres en Asie. Comme eux ils ne demandent qu’à vivre honnêtement. Ils ne mendient pas de l’assistance, mais ils nous demandent de l’aide, pour retrouver le chemin de la vie par le travail, la création, l’apprentissage, dans la solidarité, et la sécurité.

Nos parents, nos grands-parents, ont trouvé cette aide en France, pas toujours sous le regard bienveillant de la population et des personnels politiques, mais avec le soutien majoritaire d’une France que la traditon des droits de l’Homme et d’une société de droit n’avait pas abandonnée. Grâce à ce soutien ils ont retrouvé l’espérance, le courage, la dignité. Et ils ont donné à la France leurs mains pour travailler, leurs cerveaux pour créer, leur cœur pour apprendre à aimer cette nouvelle patrie, la servir et la défendre, parfois en lui sacrifiant leur vie.

Ne nous laissons pas manipuler par ceux qui voudraient nous faire croire que la France n’a pas les moyens d’accueillir les milliers de réfugiés qui nous demandent de l’aide, mettons en commun notre réflexion pour rendre le goût de la vie à nos sœurs et frères chassés de leurs terres. Ils apporteront à notre pays ce que nos parents et grands-parents lui ont apporté. Ne fermons pas nos portes, soyons solidaires de nos frères humains. Notre frilosité d’aujourd’hui serait notre honte demain.

 

Nina Grojnowski-Kehayan, enseignante retraitée, traductrice.

Fille d’émigrés qui ont fui les pogroms antisémites et la misère en Pologne et Roumanie. Fille de Résistante, et d’Engagé volontaire dans la Seconde guerre mondiale.

 

 


Editorial du journal de Juillet 2015: « A l’aide! »

7 septembre 2015

L’actualité du trimestre requiert notre vigilance en ce début d’été  et justifie de plus fort notre intervention. Le plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme du gouvernement peine à se mettre en œuvre. Son ambition semble le dépasser. Aucune des 40 mesures annoncées le 17 avril n’a vu le jour, sauf l’action de groupe qui vient d’être adoptée par l’Assemblée. L’accumulation des réformes envisagées laisse les associations comme la nôtre sur la touche. En tous cas elles n’ont pas été consultées.

Les observations du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale  sur le rapport de la France viennent de paraître et elles sont plutôt sévères. La France se refuse toujours malgré les relances pressantes des Nations Unies à lever les réserves qu’elle a émises lors de l’adoption de la convention internationale pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, lui permettant de ne pas déclarer punissable la propagation d’idées racistes

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Sur le camp de Roms de la Folie (Bobigny), lors de l’évacuation du 21 juillet 2015 (crédit: Julien Mignot)

Le rapport de la CNDCH contient des critiques persistantes sur la situation faite aux Roms installés en France dans des campements illicites qui se dégrade davantage. Des enfants meurent du défaut de traitements ou de suivi médical qui devaient pourtant être mis en place selon la circulaire interministérielle du 26 août 2012.

Le centième anniversaire du génocide des Arméniens ne s’accommode pas de la myopie persistante de la Turquie qui persiste dans la voie du négationnisme aux limites de l’absurde. Et la France ne se décide toujours pas à se mettre en conformité avec la décision cadre du conseil des ministres de l’Union Européenne du 28 novembre 2008 qui impartissait aux états membres l’obligation d’adopter un régime de protection de la Mémoire offensée par la négation, la minimisation et la banalisation des génocides.

Nos tentatives de susciter une réaction du corps enseignant après les événements de janvier se heurtent à la réticence du “Mammouth”. Ni les professeurs, ni les parents d’élèves, ni les proviseurs et directeurs d’établissements n’ont trouvé le temps, depuis le mois de février, pour répondre à nos questionnaires.

A force d’insister, nous avons été reçus par un délégué de l’adjoint au ministre de l’Education à qui nous avions écrit, le préfet Gilles Clavreul nouveau délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme qui a bien voulu nous transmettre son plan aux quarante mesures, puis par le chef de cabinet de l’adjointe à la culture  du Maire de Paris, mais rien de concret ne résulte pour l’instant de ces rencontres. Tout cela relève de nos préoccupations constantes.

Un groupe d’Afghans arrive sur l’île de Lesbos après avoir voyagé dans un canot pneumatique de la Turquie vers la Grèce. (Photo : UNHCR / A. McConnell, 2015)

Un groupe d’Afghans arrive sur l’île de Lesbos après avoir voyagé dans un canot pneumatique de la Turquie vers la Grèce. (Photo : UNHCR / A. McConnell, 2015)

Mais la situation faite, en ce moment, aux migrants en provenance d’Erythrée et de Lybie est alarmante. Les images qu’on en a vues à la télévision sont dégradantes  en dépit de l’appréciation du ministre de l’Intérieur qui les trouvent “humaines”.

Alors qu’ils ont eu le courage de quitter leurs familles  et leurs pays, de s’embarquer au péril de leur vie, dans des convois de passeurs rapaces en Méditerranée, les voici aujourd’hui, malmenés par les CRS et les forces de police qui ont décidé d’évacuer les campements parisiens insalubres et de les pourchasser partout où ils cherchent ou trouvent un refuge provisoire. On ne peut oublier le souvenir qu’à laissé l’expulsion des sans papiers de l’église saint Bernard en 1996.

Ceux qui n’ont pas demandé formellement l’asile, parce qu’ils ont d’autres projets en tête, se voient dirigés vers des centres de rétention. Encore moins que les ROMS de Hongrie et de Bulgarie qu’en septembre 2013 le ministre de l’intérieur alors en fonction voyaient plutôt raccompagnés vers leurs pays d’origine, alors qu’ils avaient droit de séjour en Europe, les migrants de l’Afrique subsaharienne de l’Est ne pourraient-ils se voir accorder quelques délais, le temps de se retourner et de s’aviser de leur avenir et de celui de leurs proches ?

On dirait qu’il n’y a rien de plus pressé que de faire respecter la loi, en les renvoyant dans leur pays qui les persécute.

Les associations qui leur viennent en aide accomplissent au quotidien le devoir humanitaire élémentaire qui nous incombe et qui éveille l’attention du Défenseur Des Droits. Pour une fois, il nous semble que l’appel à l’humanité lancé par Cécile Duflot au président de la République, devrait être entendu « Il est grand temps de résister au vent mauvais de la xénophobie qui souffle partout sur le continent européen et inspire de bien mauvaises solutions aux gouvernants ».

Il semble qu’à l’instigation de la Maire de Paris des solutions provisoires peuvent être mises en place, mais ça ne règle pas le problème de fond et comme tout ne passe pas par le politique il serait temps de se réveiller et de

s’ apercevoir que nous sommes encore des privilégiés et qu’il serait juste de partager, même dans les difficultés que nous traversons qui vont se prolonger, les maigres profits de l’aisance dans laquelle nous vivons.

Quelles que soient les préoccupations du gouvernement, en prévision des réactions de l’opinion, il y a de quoi s’inquiéter des réactions des autorités publiques françaises à l’afflux de ces migrants de la corne de l’Afrique qui disent vouloir seulement traverser la France pour se rendre en Angleterre, en Allemagne ou en Hollande, pour y rejoindre, qui un membre de sa famille qui y est déjà ou pour y chercher un emploi là où ils pensent en trouver.

On ne peut  a priori suspecter leurs intentions. Ils savent que la France n’accorde le droit d’asile que parcimonieusement et que la situation aussi bien économique que politique ne lui permet  pas de voler au secours de “toute la misère du monde”.

Mais est-ce une raison pour traiter ces migrants aussi brutalement qu’on le fait à la frontière italienne ?

Le ministre de l’Intérieur et le préfet du département des Alpes Maritimes s’en défendent si bien qu’on refoule ces migrants vers l’Italie d’où ils viennent et qui ne veut plus les reprendre.

« L’Humanité et la Fermeté » annoncées le 17 juin en réponse aux événements de la mi-juin sont déjà quelque chose, mais il ne s’agit que de demi mesures destinées à rassurer l’opinion qui ne va pas dans le sens de l’accueil.

On va créer 4000 places supplémentaires d’ici 2016 dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile alors qu’il en faudrait dix fois plus.

On va réserver aux migrants en transit 1500 places d’urgence, mais après cet été et seulement en Ile de France.

On va dédier 5000 places aux personnes accédant au statut de réfugié …d’ici 2017.

On va créer quelques places d’hébergement pour les déboutés du droit d’asile en attente de leur évacuation alors qu’il en manque 80%.

Moyennant quoi on se félicite d’avoir fait mieux qu’avant 2012 mais on promet de renforcer les contrôles d’identité dans les gares.

Des demi mesures qui font penser qu’on est déjà en campagne. En attendant que fait-on pour les migrants des Alpes Maritimes qui s’accrochent aux rochers de Vintimille ?

C’est ça la France ?

 

Bernard Jouanneau