Journal de Janvier 2020 : Julian Assange, la liberté de l’information et de la presse gravement menacés

« Les lanceurs d’alerte sont les défenseurs fondamentaux des droits de l’homme au XXIe siècle, époque où la culture du secret, les affaires à huit clos, la désinformation, le manque d’accès à l’information, la surveillance des individus type “1984”, l’intimidation et l’autocensure, ont conduit à des violations flagrantes des droits de l’homme » (Alfred de Zayas, avocat américain retraité auprès du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et ancien secrétaire du Comité des droits de l’homme de l’ONU), et ces défenseurs des droits de l’homme, les journalistes et le droit fondamental à l’information seraient gravement menacés si Julian Assange est extradé en février 2020 du Royaume-Uni vers les États-Unis.

Les journaux français et européens ne couvrent selon nous que trop partiellement, et parfois même très imparfaitement, les enjeux fondamentaux pour la presse et le droit à l’information qui se jouent aujourd’hui avec « l’affaire Julian Assange », même si un appel international des journalistes en faveur de la libération d’Assange vient d’être publié.

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Julian Assange donne une conférence de presse depuis le balcon de l’ambassade d’Equateur en GB en mai 2017 (crédit : Reuters)

Julian Assange est un cybermilitant australien de 47 ans qui a fondé en 2006 le site internet WikiLeaks. WikiLeaks offre aux lanceurs d’alerte l’anonymat technologique, c’est-à-dire la possibilité pour ces lanceurs d’alerte d’envoyer des documents sans risquer d’être identifiés ni de voir l’identité de leurs sources révélée (les grands journaux offrent tous aujourd’hui la possibilité de soumettre des documents de façon anonyme). WikiLeaks, Julian Assange et l’équipe autour de lui, furent parmi les premiers à comprendre les implications d’Internet pour le droit à l’information et le journalisme, avec le souci fondamental de protection des sources, et l’émergence du « quatrième pouvoir » au XXIe siècle : la protection des sources et des lanceurs d’alerte qui envoient leurs documents par internet, la mise en réseau des journalistes et des journaux pour leur permettre de travailler collectivement,  la publication par ces journaux d’informations dignes d’intérêt pour les citoyens du monde entier.

C’est ainsi que WikiLeaks s’est spécialisé dès la fin des années 2000 dans l’analyse et la publication de documents officiels ou classifiés, concernant en particulier la corruption, les crimes de guerre et l’espionnage :

En 2007, WikiLeaks publie le manuel de procédure normalisé de la prison de Guantanamo et les « Kenya Files », un rapport d’enquête secret de 2004 du gouvernement kenyan qui documente la corruption de l’ancien président Daniel Arap Moi (soutenu par les États-Unis) et ses proches collaborateurs qui ont détourné des centaines de millions de dollars. Cette publication déclenche la colère des citoyens kenyans.

En 2008, WikiLeaks publie notamment les « Swiss Banking Secrecy Files », des documents des îles Caïmans de la banque privée suisse Julius Baer, divulgués par le lanceur d’alerte Rudolf Elmer, qui détaillent les comptes de milliers de grandes entreprises et de très grandes fortunes mondiales et l’existence d’une évasion fiscale à grande échelle. La même année, WikiLeaks et Julian Assange publient des photographies et vidéos censurées par le gouvernement chinois sur la répression du soulèvement populaire au Tibet de 2008 ; et le « Manuel des coups d’État des États-Unis » qui exposent la manière dont les Etats-Unis utilisent le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’OCDE pour faire pression sur les gouvernements étrangers.

Ces publications attirent l’attention des autorités américaines dès cette même année 2008, et la direction de l’évaluation du contre-espionnage en ligne du Ministère de la Défense publie une note secrète qui détaille une stratégie de destruction de Wikileaks. Ce document recommandait des mesures pour saper le “sentiment de confiance “ envers WikiLeaks, en particulier par « l’identification, l’exposition, la cessation d’emploi, les poursuites criminelles, les poursuites judiciaires contre des initiés actuels ou anciens, des fuyards ou des lanceurs d’alerte ».

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Des victimes des déchets toxiques versés par Trafigura (rapport Minton) manifestent à Abidjan en 2016 (crédit : Issouf Sanogo)

En 2009, WikiLeaks publie des documents sur la corruption entre politiciens et hommes d’affaires péruviens dans des contrats pétroliers, sur la crise financière en Islande, sur l’évasion fiscale de la banque anglaise Barclays. Julian Assange publie également le rapport Minton, rapport secret des Nations-Unies, qui révèle que l’entreprise helvétique Swiss Trafigura a déversé des produits toxiques dans une décharge sauvage qui a touché plus de 100 000 personnes à Abidjan (Côte d’Ivoire).

L’année 2010 est celle de la célébrité mondiale de WikiLeaks et de Julian Assange, avec la publication de :

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image extraite de la vidéo « collateral murder » 

– la vidéo « Collateral Murder » qui montre le meurtre de 18 personnes civiles à Bagdad (Irak) dont deux journalistes de Reuters, par un hélicoptère militaire américain.  A la demande du Président Obama, la source de Julian Assange est identifiée et arrêtée : il s’agit du soldat américain Bradley (Chelsea) Manning qui sera condamné pour espionnage (transgenre devenu une femme, Chelsea Manning sera graciée après 7 ans de prison par le même Président Obama, avant d’être emprisonnée à nouveau par le Président Trump en 2019 pour qu’elle témoigne contre Julian Assange).

– les « Afghan War Logs », soit près de 91 000 rapports sur la guerre en Afghanistan de 2004 à 2010. Ces documents éclairent notamment des crimes de guerre commis par des soldats de l’OTAN (ils donnent aussi une image dévastatrice des Talibans). Pour cette publication, Julian Assange et son équipe s’associent à  trois grands journaux qui publient ces documents :  le New York Times (États-Unis), le Guardian (Royaume-Uni) et Der Spiegel (Allemagne).

– les « Iraq War Logs », soit près de 400 000 documents secrets américains sur la guerre en Irak qui révèlent la mort de plus de 65 000 civils et le recours à la torture dans les centres de détention.

– les « Cablegate », soit près de 250 000 câbles diplomatiques américains en provenance de 150 pays. Pour cette publication, WikiLeaks s’est associé à cinq grands journaux (New York Times, The Guardian, der Spiegel, Le Monde  (France) et El País (Espagne) qui travaillent sur les documents diplomatiques américains, dont 6% (16 656 câbles) sont classés « secrets » et 4,33% d’entre eux sont étiquetés « NOFORN »  (ne doivent pas être rendu disponible aux ressortissants non américains). Les journaux établissent sur la base de ces documents que  les États-Unis ont espionné le Secrétaire général des Nations-Unies (ONU) de l’époque, Ban Ki-moon, et les autres hauts représentants du Conseil de sécurité des Nations Unies (Chine, Russie, France et Royaume-Uni) ; les États-Unis ont secrètement bombardé le Yémen ; l’Arabie Saoudite a demandé aux Américains d’attaquer l’Iran ; des cyber-terroristes Chinois ont attaqué Google et des entreprises américaines ; la Russie et ses services de renseignements utilisent des chefs mafieux pour des opérations etc.

Dès la publication de ces documents, certains médias qui ont critiqué Julian Assange pour la divulgation d’informations classifiées se sont opposés à des poursuites pénales, comme le Washington Post dans un éditorial de 2010 : « Ce n’est pas le rôle du gouvernement d’inculper quelqu’un qui n’est pas un espion et qui n’est pas légalement tenu de garder des secrets. Cela criminaliserait l’échange d’informations et mettrait en danger des organisations médiatiques responsables qui examinent et vérifient les informations et prennent au sérieux la protection des sources et des méthodes lorsque des vies ou la sécurité nationale sont menacées » (les documents publiés par les journaux et WikiLeaks ont ainsi été “caviardés” pour assurer la sécurité des personnes).

***

Pourtant, dès cette année 2010, les États-Unis ont poursuivi sans relâche Julian Assange pour pouvoir le juger.

En août 2010, Julian Assange est accusé d’agression sexuelle mineure (il aurait retiré un préservatif sans leur consentement) par deux femmes suédoises qui reconnaissent des relations sexuelles librement consenties avec lui. C’est le début d’une procédure judiciaire que la première procureure suédoise de cette affaire voulait abandonner dès 2013 et que la justice suédoise a finalement définitivement classée sans suite en 2019. Alors qu’il est au Royaume-Uni en juin 2012, Julian Assange craint d’être arrêté par la police anglaise, extradé en Suède puis aux États-Unis. Il se réfugie en juin 2012 à l’ambassade d’Equateur à Londres. En août 2012, le président équatorien Rafael Correa lui accorde l’asile politique (il lui accordera la nationalité équatorienne en 2017). Mais Julian Assange ne peut plus quitter l’ambassade sans risquer d’être arrêté et risquer l’extradition. Pendant 7 années, il restera confiné à l’intérieur de quelques dizaines de mètres carrés.

Des voix s’élèvent partout dans le monde, comme celle de l’avocate générale de Human Rights Watch en 2018 : « Nous sommes de plus en plus préoccupés par son accès aux soins médicaux. Son asile devient de plus en plus difficile à distinguer d’une détention. Le Royaume-Uni a le pouvoir de résoudre les problèmes d’isolement, de santé et d’enfermement de l’intéressé (Julian Assange) en supprimant la menace d’extradition pour publication de fuites dignes d’intérêt ».

En avril 2019, le nouveau président d’Equateur, Lenin Moreno, sur demande américaine, retire l’asile et la nationalité équatorienne à Julian Assange. La police anglaise l’arrête immédiatement et l’incarcère dans la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres. Il y purge une peine de 50 semaines de prison pour violation des conditions de sa liberté provisoire en 2012, en attendant l’audience sur son extradition vers les États-Unis.

La santé de Julian Assange s’est considérablement détériorée depuis ses années de réclusion dans l’ambassade équatorienne et son incarcération à Londres. Craig Murray, ancien ambassadeur britannique, John Pilger, célèbre journaliste et cinéaste d’investigation australien, ont témoigné de l’état de santé très dégradé de Julian Assange lors de son audition devant le juge britannique et lors de visites en prison. Le rapporteur de l’ONU sur la torture, Nils Melzer (un universitaire suisse, auteur et praticien du droit international) , a exprimé son inquiétude face à la dégradation continue de la santé de Julian Assange depuis son arrestation et demandé sa libération. Dans un rapport publié le 1ernovembre 2019, Nils Melzer écrit : « A moins que le Royaume-Uni ne change d’urgence de cap et n’améliore sa situation inhumaine, l’exposition continue de M. Assange à l’arbitraire et aux abus pourrait bientôt lui coûter la vie. »

***

L’administration Obama voulait arrêter Julian Assange après la publication des documents sur la guerre en Afghanistan et en Irak. Mais la Présidence Obama savait qu’il était impossible de distinguer l’activité de WikiLeaks -la publication de documents secrets- de celle des médias traditionnels, qui est protégé par le premier amendement de la Constitution américaine.

Sous la Présidence Trump, les chefs d’inculpation ont été modifiés. Julian Assange est poursuivi depuis le 23 mai 2019 pour espionnage en vertu d’une loi de 1917.  Il risque désormais 175 ans de prison, lors d’une procédure devant un grand jury qui lui interdit d’invoquer ses motivations et qui ramène les droits de la défense à zéro.

« Pour la première fois dans l’histoire, le gouvernement entame une procédure criminelle contre la publication d’informations véridiques. C’est une attaque directe contre le premier amendement et une escalade inouïe des attaques de l’administration Trump contre le journalisme », a alerté la principale organisation américaine de protection de la liberté d’expression (ACLU).

Malgré une réputation ternie aux yeux de certains par la publication par WikiLeaks en 2016 de documents nuisibles à la campagne présidentielle d’Hillary Clinton (certains accusent Julian Assange d’avoir contribué à l’élection de Donald Trump), le risque de voir Julian Assange expulsé vers les États-Unis et y être condamné à la prison à vie inquiète au plus haut point. La Fédération Internationale de Journalistes a pris position en faveur de Julian Assange, ainsi que de grands journaux. Des intellectuels, des défenseurs des droits humains, des juristes, des députés européens, des citoyens partout dans le monde, prennent la défense d’Assange et demandent sa libération. C’est bien la liberté d’information et la liberté de la presse qui sont en jeu.

L’audience cruciale devant la justice britannique, qui autorisera ou non son extradition, est fixée à février 2020.

Rose Lallier

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