Journal de Janvier 2019 : Parc de Choisy, Parc de mémoire 2

Je reviens vers le parc de Choisy, parc de détente et parc de mémoire. Le 17 avril 2018, avait lieu l’inauguration du monument à la mémoire des victimes des crimes contre l’humanité commis par les khmers rouges au Cambodge. 

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Le génocide au Rwanda en 1994

Après l’inauguration de la stèle, j’apprends l’existence d’une autre plaque mémorielle pour le génocide du Rwanda. Personne, ce jour-là, ne peut m’indiquer où est cette plaque. Je parcours les allées, sans cesser de demander. Alors que je suis prête à renoncer, je lève la tête vers un panneau émaillé sur fond bleu marine au-dessus d’un banc :

« Jardin de la mémoire du génocide des Tutsis au Rwanda »

« En 1994 au Rwanda, plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été exterminés en trois mois car nés Tutsi. Ce lieu est dédié à leur mémoire. »

Après cette découverte, je   retourne vers les deux livres de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récit des marais rwandais, (Seuil 2000) témoignages des rescapés tutsis et Une saison de machettes, (Seuil 2003) témoignages des tueurs hutus emprisonnés.

9782020530569-475x500-1Ces récits nous plongent au cœur de ce génocide de proximité. Chaque matin, du 11 avril au 14 mai 1994, à 9h30, les tueurs hutus partent, avec leurs machettes, tuer leurs voisins comme ils partaient travailler aux champs les jours précédents. “On va couper” disent-ils. Les deux livres de Jean Hatzfeld cherchent à comprendre à travers ces témoignages des deux côtés, bourreaux et victimes,  comment une telle flambée de haine active a pu faire s’entretuer, durant quelques semaines,  deux peuples qui vivaient côte à côte. Le 6 avril 1994, le président de la République du Rwanda, Juvénal Habyarimana est assassiné dans l’explosion de son avion. La nuit même, les massacres commencent à Kigali et se propagent dans les villes de province et les villages des collines de Nyamata, au rythme des appels au meurtre de la radio des Mille collines.

Jean Hatzfeld compare l’Holocauste et le génocide des Tutsis. La spécificité du génocide rwandais tient au caractère rural de ce pays. Un génocide de proximité parce que les Hutus tuaient leurs voisins qu’ils identifiaient comme Tutsis. Il n’y a eu ni marquage, ni camp de concentration, juste un déplacement de l’activité agricole vers le massacre,  orchestré par un très petit groupe. Et ce massacre fut, malgré l’outillage archaïque et l’organisation rudimentaire, d’une redoutable efficacité.

Pour Dans le nu de la vie, récit des marais rwandais,  Jean Hatzfeld a recueilli la parole des survivants dans les collines de Nyamata où furent massacrés 50 000 Tutsis. “Au lendemain d’une guerre, les survivants civils éprouvent un fort besoin de témoigner, au lendemain d’un génocide, au contraire, les survivants aspirent à un étrange silence.” Le quotidien de ceux qui ont fui dans les marais ou dans les églises est terrifiant. Pourchassés et tués impitoyablement, ils n’ont aucun espoir de protection, car quiconque les protège est exécuté.

Ce que l’on retrouve dans l’acte des génocidaires, rwandais, khmers rouges ou nazis, c’est la volonté de déshumanisation. Pour tuer en masse, il est plus simple de ne pas avoir d’humains sous son regard. Des “schtuks”, dans les camps nazis, ou des animaux au Rwanda. Innocent Rwililiza, rescapé des massacres, témoigne à propos de celui qui le poursuit : “Maintenant, je pense que ce Hutu ne couvait pas la férocité dans le cœur. On fuyait sans répit au moindre bruit, on fouinait la terre à plat ventre en quête de manioc, on était bouffé de poux, on mourait coupé à la machette comme des chèvres au marché. On ressemblait à des animaux, puisqu’on ne ressemblait plus aux humains qu’on était auparavant, et eux, ils avaient pris l’habitude de nous voir comme des animaux. En vérité, ce sont eux qui étaient devenus des animaux. Ils avaient enlevé l’humanité aux Tutsis pour les tuer plus à l’aise.”

9782020679138Le témoignage des bourreaux rassemblé dans Une saison de machettes est terrifiant de tranquillité, les journées de massacres ont remplacé les journées de travaux des champs, il faut être bien nourri et en forme pour avoir un bon rendement, être le plus performant à la machette et appartenir sans hésitation au groupe de tueurs. L’organisation est des plus élémentaires. Le conseiller communal a convoqué tous les Hutus le 11 avril. Dorénavant, ils ne doivent pas avoir d’autres activités que tuer des Tutsis. Pancrace raconte : “La règle numéro un, c’était de tuer. La règle numéro deux, il n’y en avait pas. C’était une organisation sans complication”. Si quelques-uns se hasardent à poser des questions, le conseiller se fâche : “Il n’y a pas à demander par où commencer, droit devant dans les brousses et tout de suite sans s’attarder derrière des questions.”

L’expérience de Milgram analyse le processus de soumission à l’autorité et en tire des résultats effrayants. Ici s’ajoute la dimension de groupe d’appartenance et le moteur de l’ancienne rancœur contre les Tutsis considérés comme privilégiés. Jean Hatzfeld interroge les tueurs sur de possibles réticences à  assassiner des connaissances, ceux avec qui on jouait au football, on buvait des bières. Alphonse répond : “On tuait tout ce qu’on débusquait dans les papyrus. Il n’y avait pas à choisir … On était des coupeurs de connaissances, des coupeurs d’avoisinants, des coupeurs, tout simplement.” Elie ajoute : “on n’avait pas à choisir entre les hommes, les femmes, les nourrissons et les anciens, tout le monde devait être abattu avant la fin, le temps nous secouait, le boulot nous tirait les bras.” Jean Hatzfeld part à la recherche des justes hutus, il collecte des noms, un cultivateur hutu qui, le premier jour du massacre,  s’oppose et sermonne les massacreurs qui approchent. Il est abattu à coups de machette dans les rires du groupe et sous les yeux de son fils qui ne s’arrête pas pour se pencher sur lui.

En remontant les yeux vers cette plaque dans un parc tranquille d’un pays en paix, on demeure saisi d’effroi, au plus près du mal absolu et devant un abîme de questions.

 

Jacinthe Hirsch

 

 

 

 

 

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