Journal de Juillet 2018 : Rwanda: “In Praise of Blood – The Crimes of the Rwandan Patriotic Front” de Judi Rever Random House – mars 2018

3 août 2018

ob_053d2a_judi-rever-igitabo-cya-1Ayant pour vocation de sensibiliser les jeunes aux atteintes contre les droits de l’homme, Mémoire 2000 informe son jeune public des crimes contre l’humanité et des génocides. C’est dans ce cadre que notre association suit les événements de la région des grands Lacs africains, en particulier ceux du Rwanda depuis le génocide des Tutsi rwandais de 1994. Rappelons que notre regretté Président, Bernard Jouanneau, avait ainsi participé aux travaux de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) de 2004 sur l’éventuelle implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le génocide des Tutsi rwandais, perpétré par les forces étatiques Hutu et des civils Hutu entre le 7 avril et le début juillet 1994, est un fait historique incontestable, établi non seulement par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), mais aussi par les travaux de nombreux historiens du monde entier.

Relativiser ou minorer ce génocide, à l’instar du génocide des Arméniens ou des Juifs d’Europe, relève du négationnisme.

L’écriture de l’histoire des événements et du contexte dans lequel s’est déroulé le génocide des Tutsi se poursuit, et la récente publication en Anglais du livre “In praise of Blood. The crimes of the Rwandan Patriotic Front” de la journaliste canadienne Judi Rever est importante, au-delà de la large audience qu’il a rencontrée et d’une couverture médiatique internationale.

Ce livre est le fruit de près de 20 ans d’enquête de cette journaliste qui a couvert à partir de 1997 la guerre en République Démocratique du Congo et a éclairé l’implication des armées rwandaises et ougandaises des Présidents Kagame et Museveni. Un travail d’investigation qui gênait certains, puisque Judi Rever a été menacée au point de bénéficier de la protection des services de sécurité belges et canadiens (1).

Judi Rever croise et recoupe de nombreuses sources : les témoignages d’anciens officiers et soldats du FPR du Général-Président Paul Kagame, ceux de victimes civiles rwandaises, de témoins et d’enquêteurs occidentaux ; des rapports officiels de l’ONU et du TPIR mais aussi des rapports mis sous embargo qui lui ont été confidentiellement remis ; des rapports officiels d’ONG (HRW, Amnesty International, MSF etc.). Elle écrit une histoire dont la plupart des événements étaient connus et documentés mais de manière éparse : l’histoire des crimes contre l’humanité et possiblement des crimes de génocide (2) que le FPR du Président Kagame a commis contre les populations Hutu avant le génocide des Tutsi de 1994, pendant les trois mois du génocide et dans les années qui ont suivi.

S’appuyant notamment sur des témoignages inédits de soldats du FPR ayant participé aux massacres de civils Hutu, Judi Rever retrace minutieusement l’organisation de ces crimes de masse : formation d’unités de tueurs supervisés et encadrés par la division du renseignement militaire du FPR, massacres organisés de milliers de civils Hutu dès la première offensive du FPR en 1990, destructions secrètes des corps par crémation, notamment dans le parc de l’Akagera, élimination des témoins de ces massacres, en particulier occidentaux (exécutions de religieux canadiens et espagnols)…

Sur la base de témoignages d’anciens proches de Paul Kagame, mais aussi sur le contenu du rapport Hourigan (3) et les enquêtes de juges espagnol et français, Judi Rever conclut que l’attentat du 6 avril 1994 contre le Président Hutu, Juvénal Habyarimana, attentat qui est l’un des éléments déclencheurs du génocide des Tutsi, a été commis par le FPR, sur ordre de Paul Kagame et ses proches. Rappelons qu’aucune preuve définitive n’a pour le moment été apportée sur cet événement crucial. Mais l’hypothèse effroyable, celle qui fait du FPR le commanditaire de l’attentat du 6 avril, prend de plus en plus de consistance, à mesure que les années passent et que des proches de Kagame s’accusent de ce crime, tandis qu’aucun Hutu, y compris parmi les génocidaires condamnés par le TPIR, ne revendique cet attentat…

L’un des développements le plus perturbant du livre de Judi Rever est celui qui concerne la stratégie de déstabilisation du Rwanda par le FPR entre le début de son offensive pour la conquête du pouvoir (octobre 1990) et sa prise de la capitale en juillet 1994, avec l’organisation d’attentats dans le pays et des assassinats ciblés de personnalités rwandaises, y compris Tutsi, pour instaurer un climat de terreur dans le pays et attiser les peurs “ethniques” entre Hutu et Tutsi. Sur la base de témoignages d’anciens soldats du FPR, il est même question de l’infiltration des milices interahamwe (celles qui ont perpétré le génocide des Tutsi) par des soldats du FPR. Nous confesserons ici que nous n’avons pu nous empêcher de penser qu’il ne pourrait s’agir que d’horribles affabulations, tant cela dépasse l’entendement. Et nous rappelons que le génocide des Tutsi a été perpétré par près de 200 000 Hutus.

Le livre de Judi Rever, aussi gênants soient certains de ses développements, ne peut être balayé d’un revers de la main. Il doit être critiqué et discuté. Claudine Vidal, directrice émérite au CNRS et chercheuse reconnue et respectée, vient d’en donner une lecture critique (4). L’universitaire Filip Reyntjens a, quant à lui, conclut à un génocide contre les Hutu (indépendamment du génocide contre les Tutsi qu’il ne minimise pas) après sa lecture du livre de Rever.

“La vérité traverse le feu, jamais elle ne brûle”, dit un proverbe rwandais. A Mémoire 2000, comme pour de nombreuses personnes partout à travers le monde, nous continuerons de chercher la vérité sur ce qui s’est passé au Rwanda, y compris pour ce qui concerne la responsabilité de l’Etat français dans la tragédie rwandaise. La vérité sur le génocide des Tutsi est aujourd’hui établie. Mais la réconciliation et la paix civile de ce pays d’une douzaine de millions d’âmes ne pourront être pérennes si une partie du passé est interdite de parole et occultée, et si l’impunité demeure pour les crimes les plus graves.

Rose Lallier

N.B. : pour les Anglophones, nous recommandons vivement les deux articles que l’universitaire américaine Helen Epstein a consacré au livre de Judi Rever dans la New York Review of Books de juin 2018 (CLIQUEZ SUR LES LIENS)

The Mass Murder we don’t talk about 

A deathly Hush 

1 – Guy Rapaille, le Président du comité belge de contrôle des services de renseignements, a par ailleurs déclaré “Nous avons été informés de l’existence d’escadrons de la mort rwandais en Europe” (interview au journal Le Soir, juin 2018)

2 – Crime de génocide dont la possibilité était déjà évoquée par un rapport de l’ONU de 2010, dit Rapport Mapping, pour ce qui concerne les crimes commis par l’armée de Paul Kagame en RDC.

3 – Evoquant ce rapport qu’elle a contribué à mettre sous le boisseau, la canadienne Louise Arbour, ancienne procureur du TPIR aujourd’hui à la retraite, a confirmé les déclarations de son successeur, l’italienne Carla del Ponte. Toutes deux témoignent que Paul Kagame a empêché toute investigation sur les crimes du FPR par les équipes du TPIR (interview par le journal canadien The Globe and Mail, 2016)

4 – Claudine Vidal, https://theconversation.com/rwanda-judi-rever-et-la-recherche-a-tout-prix-dun-deuxieme-genocide-97508.

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Journal de Janvier 2017: “Bad News – Last journalists in a Dictatorship” de Anjan Sundaram

20 décembre 2016

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Ce livre de 192 pages, publié aux éditions Bloomsbury en janvier 2016, a été célébré comme un livre fondamental sur le Rwanda, et plus généralement sur la vie dans une dictature, et son auteur, jeune journaliste d’origine indienne, comparé au grand reporter Ryszard Kapuscinski et au prix Nobel de littérature V.S. Naipaul. Des critiques élogieuses absolument justifiées qui disent l’importance de l’ouvrage et la nécessité de sa traduction en Français.

Le Rwanda offre aujourd’hui l’image d’un pays en pleine reconstruction et en forte croissance, paisible et réconcilié, futur Singapour africain, un miracle vingt ans après le génocide contre les Tutsis qui a fait près de 800 000 victimes en cent jours. Des rues d’une propreté helvétique, un ordre et un calme presque ennuyeux, des citoyens souriants et polis qui participent avec application et enthousiasme aux travaux communautaires mensuels au bénéfice de la collectivité. Un havre de paix, dans la région tourmentée des grands lacs africains, qui ravit touristes occidentaux et travailleurs des organisations internationales et humanitaires. Un contributeur essentiel des casques bleus onusiens en Afrique et ailleurs, avec à sa tête, le Président Paul Kagame, célébré comme le libérateur du pays et l’homme providentiel qui a mis fin au génocide de 1994, l’ami de Bill Clinton et de Tony Blair, de l’influent pasteur évangéliste américain Rick Warren, de puissants hommes d’affaires dont le fils de la deuxième fortune mondiale, l’américain Warren Buffet.

Cette image idyllique va peu à peu se fissurer à partir du moment où Anjan Sundaram donne des cours de formation continue à une douzaine de journalistes rwandais (évoqués sous pseudonyme par souci de protection) de 2009 à 2012, et c’est à un passionnant et émouvant voyage au coeur du pays réel, physique et mental, au rythme des pas et des visages d’hommes et de femmes, pour certains admirables de courage, que nous convie le récit de Sundaram.

Gibson d’abord, journaliste chevronné et brillantissime, féru de philosophie allemande, Gibson qui veut traiter de la malnutrition dans le pays mais qui sait le sujet interdit au Rwanda, sous peine d’être arrêté, emprisonné, ou pire encore, Gibson qui écrit un article sur la bonne nutrition des enfants à l’attention des parents. Gibson qui sera suivi, menacé et rendu progressivement paranoïaque jusqu’à la folie par la police secrète du régime…

Moses, rescapé du génocide, qui se désigne comme un “walking dead”, le “mort marchant” au pays des morts, des vivants et des fantômes, celui qui veut écrire sur les crimes du président Kagame, celui qui emmène Sundaram voir des fosses communes non répertoriées, qui dénonce l’instrumentalisation du génocide pour susciter la pitié des nations, et pour entretenir la peur au coeur de chaque Rwandais.

Cato, le journaliste qui abandonne toute éthique et qui trahit ses pairs, qui dénonce à la police secrète, et qui rejoint les journalistes “Intore” (les “jeunes guerriers” sous la monarchie d’avant l’indépendance), ceux qui célèbrent les vertus et la grandeur du Président.

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La journaliste Agnès Uwimana Nkusi (libérée en 2014)

Agnès Uwimana Nkusi, la valeureuse et l’incorruptible, rescapée du génocide et infectée du virus du Sida par ses bourreaux, qui suit les cours de Sundaram jusqu’à sa nouvelle arrestation en 2010, toujours pour “divisionnisme” et “négation du génocide”…

Anjan Sundaram nous emmène sur quelques-unes des mille collines du Rwanda, à la rencontre d’un prisonnier génocidaire qui évoque un Etat dont on ne sait où il commence et où il prend fin, de paysans miséreux et terrifiés qui ont arraché la toiture de paille de leur maisonnette au risque de mourir de maladie, plutôt que de contrevenir à un ordre présidentiel, d’une mère fière d’avoir dénoncé aux autorités son propre fils, exécuté.

Un pays qui n’a pas de presse libre est semblable à un corps qui ne ressent pas les signes d’alerte que constitue la douleur, prévient-il. Loin d’être réconcilié et pacifié, le Rwanda risque de connaître des bouleversements violents et meurtriers…

Anjan Sundaram est aujourd’hui persona non grata au Rwanda.

Aucun des journalistes qu’il a formé en 2009 n’exerce aujourd’hui au Rwanda : certains ont changé de profession, d’autres sont emprisonnés, d’autres encore ont fui le pays, l’un d’entre eux a été assassiné.

La journaliste canadienne Judi Rever, l’opposant en exil David Himbara et trois autres intellectuels, ont été alertés en 2015 par les services intérieurs canadiens que leurs vies étaient menacées, après l’arrivée d’un “escadron de la mort” en provenance du Rwanda.

Aujourd’hui comme hier, les journalistes occidentaux se fondent sur leur coopération et leurs échanges avec les journalistes rwandais pour informer sur la situation au Rwanda.

Le Président Kagame, après un changement de la Constitution voté à plus de 98%, est assuré d’être réélu en 2017 et pourrait rester à la tête du pays jusqu’en 2034.

Les pays occidentaux donnent près d’un milliard de dollars d’aide annuel au Rwanda.

Rose Lallier


Modification de notre séance du 25 avril 2017: projection du film « 7 jours à Kigali », suivi d’un débat sur le génocide des tutsis et hutus modérés au Rwanda

6 décembre 2016

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Mardi 25 avril 2017

Thème: le génocide des tutsis et des hutus modérés au Rwanda

Documentaire: 7 jours à Kigali (France, 2014, 60 mn)

Réalisation: Mehdi Ba et Jeremy Frey

 

Résumé:

Dans 7 jours à Kigali, la semaine où le Rwanda a basculé, le journaliste Mehdi Ba et le réalisateur Jeremy Frey  se sont intéressés à la semaine du 6 au 13 avril 1994, marquée par la mise en marche de la machine génocidaire et par la fuite de la population occidentale expatriée. Faisant la part belle aux témoignages de personnes présentes sur place à l’époque (rescapés, génocidaires, journalistes ou soldats), les réalisateurs ont choisi de mettre de côté les archives visuelles d’époque pour leur préférer le Kigali d’aujourd’hui.


Journal d’Octobre 2016: Deux Rwandais jugés coupables de crime de génocide et de crime contre l’Humanité

27 septembre 2016
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Mémorial du génocide à Kigali (crédit: AP / Ben Curtis)

La Cour d’assise de Paris a condamné le 6 juillet 2016 Tito Barahira, 65 ans, et Octavien Ngenzi, 58 ans, à la prison à vie pour “crimes contre l’humanité” et “génocide”.

Les deux hommes, successivement bourgmestres de la ville de Kabarondo, 35 000 habitants, à l’est du Rwanda, ont été jugés coupables d’avoir encouragé et directement participé à “une pratique massive et systématique d’exécutions sommaires” en application d’un “plan concerté tendant à la destruction” du groupe ethnique tutsi à Kabarondo, le 13 avril 1994, où plusieurs milliers de Tutsis furent massacrés.

La justice française a exercé pour la seconde fois de l’histoire, sa compétence universelle pour juger des crimes de génocide – la destruction totale ou partielle d’un groupe défini, en l’occurrence le groupe tutsi en 1994 – et de crime contre l’humanité – les exécutions massives de civils, les milliers de civils tués à Kabarondo. Le crime de génocide et le crime contre l’humanité sont imprescriptibles, et les deux accusés ont été jugés et condamnés 22 ans après les faits. La justice avait déjà condamné en 2014 le capitaine rwandais Pascal Simbikangwa à 25 ans de réclusion criminelle pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Cette condamnation clôt un procès hors norme qui s’est déroulé à Paris pendant 9 semaines entre mai et juillet 2016. Une condamnation que 3 magistrats et 6 jurés ont prononcée après avoir entendu près de 80 témoins, des experts, les plaidoiries des 7 avocats des parties civiles (dont le C.P.C.R., la F.I.D.H. et la LICRA), de 2 magistrats du parquet et de 2 avocats de la défense.

Tito Barahira et Octavien Ngenzi n’ont pas contesté la réalité des faits: le massacre sur la place du marché et dans l’église de Kabarondo de milliers de personnes tutsis venues y trouver refuge, les rafles et les assassinats. Mais les deux hommes ont nié et continuent de nier leur implication personnelle. C’est donc les témoignages qui ont été au fondement du verdict, extrêmement sévère, puisque c’est la peine maximale ou presque (pas assortie d’une période de sûreté). Les jurés de la cour d’assise ont suivi le réquisitoire de l’avocat général, Philippe Courroye, qui a qualifié Tito Barahira de “dirigeant” du génocide à Kabarondo, et Octavien Ngenzi “d’officiant de la machette”.

Cette condamnation par la justice française est particulièrement lourde. L’ex-Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) a condamné deux bourgmestres sur 12 jugés à Arusha à cette peine maximale (10 condamnés, 2 déclarés non coupables). Le TPIR n’a jamais retenu “l’entente en vue de commettre le génocide” contre les bourgmestres jugés, à la différence de la cour d’assise de Paris.

Me Philippe Meilhac et Me Françoise Mathé, les avocats de Tito Barahira et Octavien Ngenzi, ont tenté pendant le procès et leurs plaidoiries d’insinuer le doute dans l’esprit des jurés. Ils ont regretté la nomination en dernière minute du procureur général, Philippe Courroye, le changement de la Présidence de la chambre au cours du procès, et la renonciation à venir témoigner du Professeur André Guichaoua, l’un des meilleurs spécialistes du Rwanda. Ils ont dénoncé le manque de moyens et de temps alloués à un procès où 80 témoins ont eu à déposer en peu de temps…

Cette condamnation a été saluée par les parties civiles et les victimes, satisfaites de voir Tito Barahira et Octavien Ngenzi répondre de leurs actes et déclarés coupables par la justice française.

Les associations constituées parties civiles et une vingtaine de personnes physiques ont reçu chacune 1 euro d’indemnité au titre du préjudice subi.

Les deux condamnés ont fait appel du jugement.

Rose Lallier

 

 

 

 

 


Rwanda: vingt-deux ans après, aux assises de Paris, il est encore impossible d’évoquer, sans croiser le fer, la genèse du génocide rwandais

22 mai 2016

(AFP, 20 mai 2016)

UnknownVingt-deux ans après, il est encore impossible en France d’évoquer, sans croiser le fer, la genèse du génocide rwandais. Aux assises de Paris, où deux anciens bourgmestres sont jugés, la galaxie des spécialistes du pays des mille collines s’est à nouveau enflammée.

Ils sont les « témoins de contexte » auxquels revient la lourde tâche d’expliquer aux jurés les circonstances historiques des crimes imputés à Tito Barahira et Octavien Ngenzi, qui risquent la prison à vie pour génocide.

Un génocide « planifié » ou « spontané », un « double génocide » des Tutsi puis des Hutu? La méfiance est palpable et les points de vue irréconciliables entre ceux qui dénoncent une « lecture négationniste » de l’histoire et ceux qui déplorent le silence sur les « crimes du régime de Paul Kagame », l’actuel président issu de la rébellion tutsi du Front patriotique rwandais (FPR).

La tension est apparue dès le premier jour, autour de l’absence du chercheur André Guichaoua. L’auteur de « Rwanda, de la guerre au génocide » (2010), réputé pour son indépendance, a signifié dans un courrier lu à l’audience son refus de venir témoigner pour la défense. Jamais, dit-il, « je n’accepterai de témoigner pour +rééquilibrer+ des prestations » d’autres experts.

Du côté des parties civiles, Me Michel Laval a regretté l’absence d' »un des meilleurs connaisseurs du Rwanda », qui fut « expert devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et a témoigné une quarantaine de fois pour l’accusation ».

« M. Guichaoua, parce qu’il est nuancé, a été traité de négationniste, a observé l’avocate de Ngenzi, Françoise Mathe, qui « assume de lui avoir demandé de venir pour rééquilibrer le débat alors que les parties civiles citent Dupaquier ».

Quelques jours plus tard, le journaliste Jean-François Dupaquier, lui aussi ancien expert auprès du TPIR et contributeur de l’ouvrage « Les médias du génocide » (2002), est venu se défendre d’être un « auxiliaire du FPR ».

-« Ennemi intérieur »- Ils sont tous d’accord sur un point: l’existence d’un génocide des Tutsi, qui fit 800.000 morts en cent jours et dont la mèche fut allumée par l’assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994.

Sur presque tout le reste, il y a débat, à commencer par les auteurs de l’assassinat d’Habyarimana, des extrémistes hutu pour les uns, des rebelles du FPR pour les autres. Un des points majeurs de désaccord porte sur la planification du génocide. « Un arbre aux racines profondes », puisant dans des années de discrimination raciale et l’invention d’un « ennemi intérieur » tutsi pour Dupaquier.

André Guichaoua est plus nuancé, rappelant dans un article paru en 2014 que le TPIR s’était refusé à entériner l’idée d’un génocide préparé depuis 1990 (date du début de l’offensive du FPR). Le sociologue estime que « le génocide est l’aboutissement d’une stratégie politique mise en oeuvre à partir du 7 avril par des groupes politico-militaires extrémistes ».

« L’idée d’un génocide de dernière minute est absurde » pour Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste des crimes de masse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Le chercheur affirme qu' »il n’y a pas de génocide sans Etat », surtout dans un « pays centralisé » comme le Rwanda.

Puis, il va plus loin, livrant une appréciation positive sur le régime de Kagame, qui a « remarquablement géré » l’après-guerre et dont l’armée a envahi les camps de réfugiés hutu au Zaïre voisin à la recherche de génocidaires. « Il y a eu des attaques brutales mais parler de génocide (des Hutu) n’a aucun sens ».

Me Mathe lui demande alors s’il pense que l’ONU est « négationniste » quand elle documente dans un rapport de 2010 « les crimes de masse du FPR » dans l’ex-Zaïre.

« Il y a beaucoup de postures. La défense attaque le régime Kagame, qui n’est certes pas exemplaire, pour tenter de décrédibiliser les témoins venus du Rwanda, qui seraient tous aux ordres », analyse en coulisse une partie civile.

Le débat est encore envenimé par le rôle de la France, alliée jusqu’au bout du régime Habyarimana et accusée par Kigali d’avoir soutenu les tueurs sous couvert de l’opération militaro-humanitaire Turquoise lancée le 22 juin 1994. Audoin-Rouzeau va jusqu’à parler de « co-belligérance avec le pouvoir génocidaire » au tout début de Turquoise, avec « un ordre de frappe contre le FPR annulé à la dernière minute ».

Rare moment de sérénité, le témoignage de Jacques Semelin, directeur de recherches au CNRS, qui a décrit la mécanique du génocide: « un processus mental », avec un discours de haine qui déshumanise l’autre – les Tutsi qualifiés de cafards – et un contexte de grave crise économique. Le « crime d’être né Tutsi », comme il y eut celui d’être juif, va alors tout autoriser.

« Vous êtes là pour juger deux hommes, pas le régime rwandais », a martelé Me Laval à un jury souvent médusé.


Journal de Juillet 2015: Un exposé passionnant…

7 septembre 2015

Nous avons eu le plaisir de recevoir, lors de notre réunion du conseil du 1° juin, l’historien Marcel Kabanda, venu nous éclairer sur la situation du Rwanda, principalement dans le domaine de la justice exercée après le génocide de 1992.

Nous avons découvert qu’en 1996 déjà, un tribunal international basé à Kigali menait les premières enquêtes et qu’en 1998 près de 80 personnes avaient été jugées.

Cependant, il y eut des jugements dès 1994, mais dans le contexte de l’époque, il était difficile de juger, le génocide ayant démantelé toutes les structures. Devant les carences d’une justice “normale”, les Rwandais ont eu recours à un mécanisme plus traditionnel : la Gacaca qui consistait à rendre la justice sur les collines où des gens se rassemblaient, élisaient des personnes considérées comme intègres et les chargeaient de conduire les jugements. Les jugements Gacaca servaient également à encourager la réconciliation en permettant aux victimes d’apprendre la vérité sur la mort de leurs proches. Ils donnaient aussi aux coupables l’occasion d’avouer leurs crimes, de déclarer leurs remords et de demander pardon devant la communauté. Les tribunaux Gacaca ont officiellement achevé leur mandat en 2012. Ils ont jugé près d’un million de personnes avec à peu près 60% d’acquittements et 40% de condamnations.

A l’international, la Belgique en 2011 a rendu six jugements. La France un jugement en 2015. Deux procès sont prévus pour 2016. La machine judiciaire est en marche et rien ne viendra l’arrêter, les faits étant imprescriptibles.

Dans l’avenir, la déclassification des archives permettra d’établir les responsabilités, notamment de la France… Mais ça prendra du temps!

On sait combien il est important pour les survivants, les victimes d’un génocide et leurs descendants que justice soit faite. C’est pour eux le seul moyen de recouvrer leur dignité, le courage d’aller de l’avant et de pardonner.

C’est un long et nécessaire travail et le Rwanda semble l’avoir bien compris et bien entrepris.

En tout cas un grand merci à Marcel Kabanda pour son exposé clair et précis.

Nous avons beaucoup appris.

Lison Benzaquen