Tribune libre de Marc Naimark :
Eh bien, encore une bonne occasion pour les « défenseurs de la laïcité » de gueuler: un procès renvoyé pour cause de Ramadan ! Mais, mais, mais le religieux n’a rien à voir avec la belle République française laïque ! Que nenni ! C’est bon, j’ai compris, j’ai déjà beaucoup trop vu le beau principe de la laïcité salie par son instrumentalisation par les racistes. Alors, un peu de bon sens s’il vous plaît.
1) D’abord, le renvoi, c’est la décision la plus courante dans le système de justice français. Dans chaque dossier, combien de renvois pour chaque audience ? Beaucoup trop. Mais les juges sont ravis de les accorder, ces renvois, car ils permettent de gagner un peu de temps dans un calendrier trop chargé. Comme preuve, il ne faut pas regarder plus loin que le dossier dont il s’agit ici, renvoyé non pas à la fin du Ramadan, mais au mois de janvier 2009.
2) On semble dire que l’accusé (qui on l’espère bénéficie de la présomption de l’innocence si chère aux hommes politiques qui « s’indignent » contre ce renvoi) a le choix soit de suivre ses convictions religieuses, soit de pouvoir se défendre dans des conditions décentes. Le choix me semble un peu évident, mais apparamment beaucoup de Français, et non pas les moindres, trouvent que c’est mieux que l’accusé trinque.
3) Pour les internautes qui déblattèrent sur le thème « et demain, quelle autre fête de quelle autre religion sera invoquée? », je réponds: voyons voir. Il n’est pas contesté, à ce que je sache, que cette personne est de confession musulmane, ni que c’est en ce moment la fête du Ramadan qui implique un jeûne diurne. Si l’un autre accusé peut invoquer un motif légitime de renvoi, on devra étudier la demande, et normalement l’accorder.
4) Et le plus beau de tout ça, et une nouvelle preuve de la conception perverse et déformée de la « laïcité » française, c’est que tout le monde trouve normal que le tribunal ne siège pas le dimanche, ni lors des fêtes religieuses catholiques. Ah, on me répond, ce sont des traditions. Pour moi, je n’ai rien contre le respect pragmatique des traditions des communautés de la société française, même celles des Catholiques. Mais qu’on m’épargne les beaux discours sur la laïcité tant qu’on refuse d’accorder à tous les privilèges que certains veulent réserver aux seuls Cathos.
5) Preuve de cette hypocrisie qui me fait vomir, et comble de l’ironie, la date de ce renvoi correspond à celle de l’inauguration du nouveau lieu de diffusion culturelle de l’archidiocèse catholique de Paris, le Collège des Bernardins, dont les travaux de restauration ont été financés à hauteur de 30% par les collectivités publiques, en présence de la ministre de la culture et du maire de Paris, tous les deux d’excellents serviteurs de la laïcité républicaine.
6) Si l’on peut donner de l’argent qu’on me prend de force par l’imposition pour le donner à l’église catholique (et l’exemple ci dessus n’est qu’une broutille par rapport au reste), on peut supporter des aménagements minimes et modestes pour prendre en compte les croyances de certains. Ou bien, on arrête toute considération de la religion. A titre d’exemple, je viens de consulter au hasard les menus des cantines de quelques écoles primaires, et je constate que chacune propose du poisson le vendredi. Je n’ai rien contre le poisson, même le vendredi. Cela ne fait du mal à personne de proposer du poisson au menu ce jour. Mais je voudrais qu’on reconnaisse que si l’on propose du poisson à la cantine le vendredi, c’est à cause de la tradition religieuse catholique. De même, je ne suis pas choqué par le fait qu’on propose une alternative au porc aux repas de la cantine. Et là, j’entends des cris contre du terrain perdu contre la montée de l’islamisation. Un peu de franchise: si vous voulez virer les Arabes, dites le. Si vous voulez interdire la pratique de l’Islam, dites le. Mais arrêtez enfin de faire semblant de le faire au nom de la laïcité.
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Une première : un procès repoussé pour cause de ramadan
REUTERS
Un magistrat rennais a accepté le report, au motif que le jeûne fragiliserait l’accusé, l’empêchant de se défendre correctement.
LIBERATION.FR : vendredi 5 septembre 2008
Un magistrat rennais a accepté une demande de renvoi pour cause de «ramadan» d’un procès d’assises concernant des braquages. L’ordonnance de renvoi du 2 septembre, signée par le président de la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, indique simplement que le procès, qui devait s’ouvrir le 16 septembre devant cette juridiction, est renvoyé «dans le souci d’une bonne administration de la justice» après une demande des avocats de l’un des accusés.
Ces avocats ont fait valoir «les contraintes diététiques et les obligations cultuelles qui s’imposent» à leur client musulman, qui, du fait du ramadan, aura «déjà vécu 14 jours de jeûne» à l’ouverture de ce procès.
Dans leur demande de renvoi, ils affirment que leur client «ne sera pas en pleine capacité de se défendre» dans un procès «dans lequel chacun des accusés doit pouvoir jouir de ses pleines capacités de vigilance d’attention et d’expression au cours des débats». Ils citent à l’appui l’article 1 de la constitution sur la non discrimination et le respect de toutes les croyances.
Interrogé par l’AFP, l’un de ces avocats, Me Yann Choucq, a précisé avoir demandé le renvoi car «les contraintes du ramadan, d’un point de vue physiologique, mettent les gens en état de faiblesse physique». Mais «ce n’était pas le seul motif de renvoi», a-t-il affirmé.
Me Pierre Abegg, avocat de plusieurs parties civiles dans ce procès, a affirmé de son côté que la cause du renvoi était bien le ramadan. «Je trouve cela aberrant, c’est la première fois qu’on voit cela en France, nous ne sommes plus dans une République laïque.»
«En aucun cas, quelque juridiction de la République que ce soit n’a à prendre en compte les considérations philosophiques, religieuses ou politiques des justiciables», a-t-il écrit dans un courrier au président de la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine pour s’opposer à la demande de renvoi. Ce renvoi «ouvre la porte à des choses qui ne sont pas souhaitables», a renchéri un autre avocat de parties civiles, Me Dominique Briand. Un autre conseil de parties civiles, Me Philippe Billaud, s’est dit quant à lui «très choqué».
Le ministère public ne s’est pas opposé au renvoi de cette audience, selon l’ordonnance. Le procès, qui concerne une série de braquages commis à Saint-Malo et à Rennes en 2000 et 2001, a été renvoyé au 19 janvier 2009.
Ce procès, où doivent comparaître sept présumés braqueurs, avait déjà été renvoyé en février, à la demande de la défense et des parties civiles, après la découverte à l’audience de la condamnation d’un gendarme ayant mené l’enquête, pour agression sexuelle contre un témoin principal.
AFP
