Journal N° 100 : notre séance-débat sur « Les hommes libres »

18 avril 2019

 

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Séance du 19 Février 2019

Thème : Les justes musulmans

Débattrice : Souad Baba-Aïssa

 

 

Le film revient sur un épisode méconnu de l’occupation, l’aide apportée par le recteur de la mosquée de Paris à des juifs et des résistants. Dans cette fiction inspirée de faits réels, Younès, jeune algérien qui vit du marché noir, accepte d’espionner la grande mosquée pour le compte de la police française en contrepartie de l’autorisation de continuer son trafic. Ce faisant, il rencontre le recteur Si Kaddour Ben Ghabrit soupçonné de protéger des juifs. Il prend progressivement conscience et change de camp.

Pas un bruit pendant la séance. Les téléphones portables sont oubliés. Lorsque la lumière se rallume, notre débattrice Souad Baba Aïssa est consciente que c’est une séance particulière, ce mardi, jour d’un grand rassemblement contre l’antisémitisme place de la République. Rassemblement décidé suite à l’augmentation de 74% des actes antisémites. Elle encourage les élèves à prendre la parole pour donner leurs impressions.

La 1ère question est posée par un garçon d’UP2A. Les classes UP2A scolarisent des enfants nouvellement arrivés en France. Ils n’ont donc pas eu le cursus scolaire des élèves ayant grandi sur le territoire français :

– Pourquoi ils sont rentrés chercher les juifs pour les tuer ?

Madame Baba Aïssa explique que pendant l’occupation allemande, les lois du régime nazi étaient racistes et antisémites. “Savez-vous ce qu’est l’antisémitisme ? “

Un lycéen répond : – C’est la haine contre les juifs.

Une élève se demande si le film est basé sur des faits réels. ”Ont-ils vraiment choisi quelqu’un pour espionner ce qui se passait à la mosquée ?” Mme Baba Aïssa confirme : “Ce film est basé sur des faits réels, il y a eu en effet de nombreuses personnes sauvées grâce au recteur de la mosquée de Paris. Des enquêtes ont été dirigées sur la mosquée qui protégeait des juifs.  Dans le film vous avez vu Salim Hallali, un très grand chanteur judéo berbère algérien. Il a été protégé par le recteur de la Grande Mosquée qui lui a fourni une fausse attestation de musulman et  a fait graver le nom de son père sur une tombe du cimetière musulman de Bobigny”.

Une fille d’UP2A demande : “Les Américains étaient-ils racistes contre les musulmans et les juifs ?” Pas désarmée par cette confusion qui superpose une vision actuelle des Etats-Unis hostiles envers les musulmans et le contexte de la 2nde guerre mondiale, notre débattrice répond : “Non, c’étaient les allemands nazis qui avaient ces théories racistes. Les américains combattaient les nazis aux côtés des résistants.”

De nouveau une question sur les racines de l’antisémitisme, pourquoi cette haine-là, toujours ?  Vaste question. Mme Baba Aïssa revient sur les origines, les juifs vus comme le peuple déicide, puis le fait que les métiers d’usure soient réservés aux juifs, le fantasme des juifs toujours intéressés par l’argent. Cette persistance de la croyance que les juifs veulent accaparer le pouvoir et l’argent aboutit sous le régime nazi, à travers une idéologie et des lois, à l’élimination systématique de 6 millions de juifs. Or l’antisémitisme revient 70 ans après, comme si ce chapitre de l’Histoire  était oublié.

Une jeune fille s’interroge : “Dans ce film, on voit bien que la communauté musulmane a aidé la communauté juive pendant la guerre de 39/45. Pourquoi maintenant, les tensions sont aussi fortes entre la communauté musulmane et la communauté juive ?” “Cela vient du fait que la confusion est entretenue entre la politique d’Israël et la haine des juifs. Sous prétexte de défendre la Palestine contre Israël, l’antisémitisme revient. Et j’insiste, l’antisémitisme est un racisme qu’il faut combattre comme tous les racismes.” Quelques applaudissements.

Une professeure précise que c’est un sujet très important abordé par le film et déplore que cet épisode qui montre la solidarité des communautés ne soit pas abordé dans les programmes d’Histoire. Notre débattrice explique que lors du 8 mai 1945 où la France fêtait la victoire aux côtés des alliés, l’Algérie commençait à réclamer son indépendance et que l’action de ces héros algériens a été passée sous silence pour ne pas soutenir ceux qui réclamaient leur indépendance. Elle précise que le réalisateur du film a travaillé avec Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie.

Un garçon pose la question qui hante toujours les esprits : “Pourquoi, quand il se passe quelque chose sur les juifs, tout le monde en parle, tout le monde se réunit et lorsqu’il arrive quelque chose aux musulmans, personne n’en parle ? On ne dit rien.”

Mme Baba Aïssa revient sur le nombre d’actes antisémites. En effet,  les juifs forment à peine 1% de la population française et subissent la moitié des attaques racistes recensées en France. Un garçon s’étonne encore : “moi j’ai l’impression d’entendre toujours à égalité : “sale juif” “sale noir” “sale arabe”. Pas plus l’un que l’autre. Alors pourquoi on en parle autant ?” Je prends la parole au nom de Mémoire 2000. Je tente de faire entendre la spécificité de cette haine des juifs, qui a abouti à l’organisation planifiée de l’élimination d’un peuple.  L’utilisation de l’étoile jaune pour identifier en masse et pouvoir déporter dans des trains de marchandises des millions d’individus, des nourrissons jusqu’aux vieillards, pour les mener à la mort parce qu’ils étaient juifs.

Encore une question : “Est-ce que vous ne pensez pas que le gouvernement entretient le mythe autour des juifs, parce que j’ai remarqué ces dernières années que tous les bâtiments juifs étaient gardés avec des policiers autour ?”

Mme Baba Aïssa explique que le gouvernement a le devoir de protéger tous les individus. Les synagogues et les écoles juives sont des cibles d’attentat. Il y en a eu beaucoup ces dernières décennies, c’est pourquoi ces bâtiments sont protégés, à cause de l’augmentation des risques. S’il y a plus de protection, c’est qu’il y a plus d’attentats. Elle insiste enfin sur la nécessité de connaître l’Histoire pour lutter contre des idéologies qui voudraient la réécrire.

Les élèves ont applaudi à la fin. Pourtant cette séance, suivie du rassemblement place de la République qui réunissait une majorité de cheveux blancs, me laisse un goût amer. Dans les jours qui ont suivi, les actes antisémites, injures, menaces, tags se sont multipliés. Le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, appelle ça “l’effet de réplique”. Il explique : “La médiatisation de l’antisémitisme déclenche souvent une vague d’incidents dupliquant les précédents.”. Cette “attention” portée à la communauté juive contribue à nourrir du ressentiment et alimenter les stéréotypes antisémites qui véhiculent l’idée qu’”il n’y en a que pour les juifs” et que “c’est bien la preuve qu’ils sont bien placés pour qu’on parle autant d’eux”.

Les questions candides posées par les élèves d’UP2A sont légitimes, ils ne savent rien de l’Histoire du XX° siècle en Europe, et il est aisé d’y répondre mais les questions posées par les élèves de notre système scolaire sont désarmantes car elles disent cette méfiance largement répandue vis-à-vis de la mémoire de la Shoah et de l’attention portée à l’antisémitisme.

Jacinthe Hirsch


Journal N° 100 : N’oubliez pas que cela fut

18 avril 2019

 

 

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Séance du 19 Mars 2019

Thème : L’antisémitisme

Débatteurs : Elie Buzyn et Stéphan Moskowicz

 

Excellent film de Stephan Moskowicz sur les camps de concentration et d’extermination créés par l’Allemagne d’Adolf Hitler dans les années 30.

Notre Grand Témoin est Monsieur Elie Buzyn, qui a vécu  cette montée en puissance des nazis.

Montée en puissance à laquelle personne ne s’opposera : bien au contraire, les pays européens ne feront rien pour s’y opposer ; pire encore, ils se  rendirent complices, en fournissant argent et armes aux barbares.

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Elie Buzyn

A Lodz, dans sa ville natale de Pologne, M. Buzyn vivait une enfance douce et heureuse, mais il fut déporté de force, ainsi que toute sa famille, vers le camp d’Auschwitz : son frère abattu sous ses yeux, ses parents immédiatement conduits à la chambre à gaz, il se retrouva “chef de famille” à 11 ans ! Sous ce régime nazi, il y avait une mortalité importante, car les nazis voulaient éliminer ces gens qui mouraient de faim et étaient incapables de travailler.

Alors, désormais seul rescapé parmi les siens, M. Buzyn doit absolument survivre, et espère retrouver le reste de sa famille. Il nous raconte alors la révolte du Ghetto de Varsovie, où la population juive était enfermée et vouée à une mort certaine. Elie Buzyn est alors déporté vers un autre camp (dans un wagon à bestiaux…). Trichant sur son âge pour ne pas être éliminé, il est hospitalisé parmi des malades contagieux, tandis que les Allemands se livrent sur les prisonniers à des expérimentations médicales…Il sera alors sauvé par deux médecins allemands “témoins de Jéhovah”, qui pratiquent des interventions sans transfusions.

Le camp d’Auschwitz est enfin libéré, en 1945, et c’est alors “la marche de la mort”, qui conduisit ces survivants à un autre camp, celui de Buchenwald. Camp qui sera libéré quatre mois plus tard, en 1945.

Après présentation de Stephan Moskowicz, réalisateur du film, Elie Buzyn répond alors aux questions des élèves, qui ont regardé le film dans un silence de plomb, très impressionnés.

Question : Avez-vous jamais tenté de vous suicider ? (il y avait des suicides chez ces désespérés…).

Réponse : Non, absolument jamais.

Question : Avez-vous eu des amis parmi les prisonniers ?

Réponse : Difficile de parler d’amis, mais il y avait des relations de soutien et d’entraide entre nous. Egalement des tentatives d’évasion, qui toutes échouaient, hélas, et les auteurs étaient alors pendus devant tous les prisonniers.

Question : En voulez-vous encore aux Allemands ?

Réponse : pour ces générations qui ont obéi à Hitler, il n’est pas question de les comprendre ou de les excuser : à des ordres barbares, on ne doit pas obéir ! Envers leurs descendants, par contre, aucune haine.

Question : Quelle est la différence entre “camp d’extermination” et “camp de concentration” ?

Réponse : pas de grande différence : à Auschwitz, par exemple, les deux camps se côtoyaient. Simplement, la qualité de vie était parfois différente : par exemple, les conditions de vie quotidiennes étaient un peu meilleures à Auschwitz qu’ à Birkenau, Maidanek, Dachau ou Bergen-Belsen.

Question : Quelle vie  pour vous une fois en France ?

Réponse : il y avait 900 adolescents juifs originaires des pays de l’Est, et qui ne pouvaient pas retourner dans leur pays. Mais la solidarité s’organisait : sur intervention de Geneviève Anthonioz – de Gaulle,  420 de ces enfants furent dirigés sur la France, l’autre moitié répartis dans d’autres pays européens.

Pour Elie Buzyn, cela se passa lors de son arrivée dans le Calvados, sur intervention de l’OSE (Organisation de Secours à l’Enfance).

Après des pérégrinations diverses, Monsieur Buzyn resta en France, où il travailla d’arrache-pied. C’est ainsi qu’il perfectionna son  français, et effectua de brillantes études pour devenir médecin, puis chirurgien orthopédiste. Il savait ce que souffrir voulait dire, et la souffrance d’autrui lui était insupportable, il se devait de la soulager.

Au bout de cette séance, beaucoup d’émotion pour tous : les élèves étaient impressionnés et volubiles, ils posaient des tas de questions, les enseignants se disaient enthousiastes.

Elie Buzyn , heureux et tout sourire, était aussi photographié que George Clooney…

Quant à nous, à Mémoire 2000, nous avions vraiment le sentiment d’avoir fait notre devoir : montrer à nos jeunes la réalité de ce monde, et tenter de les rendre conscients et responsables. Désormais, ils sauront.

Pour nous, mission accomplie.

Guy Zerhat

 


Journal N° 100 : 19 mars 2019, projection exceptionnelle à Champigny sur Marne

18 avril 2019

En partenariat avec le Musée de la Résistance, l’Inspection Académique de Créteil, la ville de Champigny et Mémoire 2000, nous avons pu organiser cette séance autour du thème des “déportations”. La projection a eu lieu au “studio 66” avec le film “La rafle” de Roselyne Bosch. Cinq classes de 3° de différents collèges du Val de Marne ont pu assister à cette matinée.

UnknownRachel Jedinak, rescapée du Vel d’hiv, auteur de Nous étions seulement des enfants, paru aux éditions Fayard, présidente du comité Tlemcen qui réhabilite la mémoire des enfants, nous a fait l’honneur de venir débattre avec les élèves.

Rachel Jedinak a vécu la rafle du 16 juillet 1942, elle avait 8 ans.  Elle raconte, exactement comme dans le film, comment les policiers français sont venus à 4h du matin, les chercher avec brutalité et violence. Pourtant sa mère avait pris soin de la cacher avec sa sœur, “mais sur dénonciation de la concierge, elles furent emmenées tel un troupeau, à ”la Bellevilloise”, tandis que le reste de sa famille fut conduit au Vel d’Hiv’. Puis, elle raconte son évasion, sa mère n’avait qu’un mot en tête FUIR. Via une petite trappe, elles se sont sauvées malgré deux policiers qui ont fermé les yeux… Elle souligne qu’il y avait deux sortes de policiers : ceux qui faisaient du zèle, qui étaient plus violents que dans le film, et d’autres, plus humains, qui prévenaient même des rafles à venir dès qu’ils en avaient connaissance.

Les questions des élèves :

     – Pourquoi en parler maintenant ?

     – En voulez-vous encore  aux policiers français et aux allemands ?

     – Avez-vous de la haine ?

     – Connaissez-vous d’autres personnes qui ont été sauvées ?

 – Comment faites- vous, tous les jours pour vivre avec de tels                                      souvenirs ?

 

Rachel Jedinak : Après la guerre, on parlait de la France résistante, on ne voulait pas nous entendre, c’est grâce à mon petit fils qui, un jour me dit qu’il n’était au courant de rien, que j’ai pensé qu’il était de mon devoir de parler. Et puis, Jacques Chirac a reconnu solennellement la responsabilité de la France de Vichy et à ce moment, beaucoup d’entre nous, les déportés, avons pu enfin nous libérer par la parole.

Votre génération, pas plus que celle de vos parents, n’y est pour rien, mais j’en veux au régime de Vichy, je ne leur pardonnerai jamais. En revanche, je n’ai pas de haine. Quand nous avons décousu notre étoile jaune, ma sœur et moi, il fallait toujours ruser, donner une fausse adresse, de faux papiers, je m’appelais alors Rolande Sannier. Un jour, j’ai fait parvenir un mot à ma grand-mère par l’intermédiaire d’un camionneur et non par la poste (on ouvrait tous les courriers à cette époque), la nourrice chez qui j’étais s’aperçut alors que j’étais juive et elle me fouetta au sang avant de me jeter dehors ! Cependant, après la rafle, les parisiens ont pris conscience de la brutalité des policiers, il y a eu beaucoup de solidarité ensuite (enfants cachés, par ex.).

Puis Rachel Jedinak nous parle de son combat pour faire poser une plaque commémorative dans chaque école où des élèves furent déportés : “A la mémoire des enfants de cette école, déportés parce que juifs, avec la complicité active du gouvernement de Vichy. Ils furent exterminés dans les camps de la mort. “ Ils ont désormais des noms, ils sont sortis de l’anonymat,  en partie, grâce à Rachel Jedinak.

L’ensemble des élèves, touchés par cette femme hors du commun, ont applaudi et certains ont voulu continuer le débat dehors, dans le hall du cinéma, avec elle et leurs professeurs.

Belle séance, à renouveler sans doute l’année prochaine lors de la semaine citoyenne 2020!

Joëlle Saunière


Journal N° 100 : il reste – un peu – d’espoir

18 avril 2019
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Manifestation à Paris le 15 mars 2019 (Photo Yann Castanier)

Il y a un droit qui ne figure pas dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme mais qui, au 21° siècle semble essentiel et que nous devrions tous défendre : c’est le droit pour tous de pouvoir vivre sur une planète saine où respirer boire et manger ne mettent pas la vie en péril.

Depuis de trop nombreuses décennies, notre terre a été terriblement maltraitée par l’homme qui, se croyant tout puissant, n’a cessé de jouer les apprentis sorciers jusqu’à la saccager tout en pensant qu’elle demeurerait éternellement nourricière et protectrice.

Si l’on en croit les experts, la catastrophe écologique est considérable et il est à peine temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard et le mal irréversible.

Nous, les “vieux”, sommes pour la plupart d’entre nous, encore sceptiques sur la réalité de l’ampleur des dégâts et pensons un peu magiquement que cela “va s’arranger” tout en conservant notre mode de fonctionnement égoïste et aberrant…

Heureusement, les jeunes, les très jeunes, eux, ont compris l’urgence de la situation. Ils ont compris aussi qu’il était vain de compter sur leurs ainés pour réagir.

Ils ont 9 ans, 10 ou 16 ans, ils viennent de tous les pays, ils sont informés, solidaires et conscients qu’il faut faire vite, très vite, pour tenter d’éviter que le pire n’advienne et pour espérer pouvoir vivre, plus tard, sur une planète moins polluée où toutes les formes de vie pourraient à nouveau cohabiter.

Lucides, intelligents, courageux, ils ont décidé de prendre leur destin en main. Ils se rassemblent, s’écoutent, proposent… C’est magnifique. On ne peut qu’admirer.

Ils ont compris l’importance des enjeux  : pas nous… Cela fait un peu honte.

Mais on peut encore se rattraper en les écoutant, en les aidant et surtout en agissant pour qu’ils puissent à leur tour bénéficier de ce que nous avons connu, il y a très longtemps, et que nous n’avons su ni protéger ni respecter.

Alors ne les décevons pas encore une fois…

Lison Benzaquen


Journal N° 100 : comment enseigner la Shoah sans grand témoin ?

18 avril 2019

Le 28 janvier 2019, lendemain de la journée internationale pour la mémoire de l’holocauste, Iannis Roder et Dimitry Anselme ont dialogué sur ce thème à la fondation Jean Jaurès. Nous sommes à la fin de cette époque de transition très fragile et très courte de ceux qui auront connu les deux époques, celle de la voix vive et celle de la voix qui s’est tue.

Iannis Roder est professeur agrégé d’Histoire dans un collège à St Denis, responsable de la formation des enseignants auprès du mémorial de la Shoah. Vous trouverez l’intégralité de son article sur le site de la Fondation Jean Jaurès, sous le titre : Shoah, vers la fin de l’ère du témoin (cliquez sur le lien). Voici un compte rendu succinct de cette rencontre.

Iannis Roder rappelle que la parole des témoins s’est peu à peu installée dans les classes depuis les années 90. L’émotion suscitée ces dernières années, par la disparition des survivants est légitime. Que vont faire les professeurs sans eux ? En quoi ce témoignage apporte-t-il quelque chose d’essentiel à l’enseignement ? Alors que parallèlement l’antisémitisme progresse dans la société.

Iannis Roder dit l’importance de l’effet de réel dans la rencontre entre anciens déportés et adolescents pour qui les années avant leur naissance se confondent dans un brouillard  lointain. Il rappelle combien les adolescents ont du mal à se repérer dans le temps, à percevoir la distance entre Jésus Christ et la Seconde guerre mondiale. D’autant plus dans le contexte particulier d’un collège de banlieue. La majorité de ses élèves ont des familles qui ne vivaient pas là pendant l’occupation. Ce chapitre leur parait très éloigné dans le temps et dans l’espace. La rencontre avec un ancien déporté peut laisser une empreinte importante. Elle va susciter de l’émotion, certainement. La question pédagogique est la finalité de la rencontre. Pour Iannis Roder, l’essentiel est que les élèves comprennent les mécanismes et les processus qui ont mené à ça, la déportation, le génocide.  Le but n’est pas de faire pleurer des classes entières mais de faire comprendre ce que les nazis avaient en tête, comprendre la Shoah comme une politique publique des nazis. Idée folle mise en acte par des gens qui ne sont pas des fous et qui détiennent le pouvoir.

Il évoque aussi “le prisme d’Auschwitz” comme source de confusions. En effet, les survivants d’Auschwitz ont pu parler car ils sont revenus. Ceux qui sont partis vers Sobibor ou Treblinka ne sont jamais revenus. Ces centres de mise à mort, stricto sensu, étaient réservés aux juifs et il n’y avait aucune sélection à l’arrivée. Les enseignants, avant la rencontre avec un survivant, doivent resituer Auschwitz comme une exception car c’est le seul centre de mise à mort systématique qui jouxtait un camp de concentration. Auschwitz est emblématique de l’Holocauste mais peut faire oublier l’existence de camps exclusivement dédiés à la mise à mort.

Pour comprendre l’Histoire de la Shoah, il importe de comprendre les motivations des assassins. Leur clé explicative de la marche du monde, c’est le complot : tout ce qui nuit à l’Allemagne est juif : les banquiers et les bolchéviques. La nécessité de leur élimination en découle. Le complot juif, c’est le mythe explicatif qui sous-tend une idéologie qui a conduit à la solution finale.

Iannis Roder pointe aussi la charge morale qui pèse sur l’enseignement de la Shoah et relève le paradoxe de l’augmentation des actes antisémites malgré cet enseignement développé depuis deux décennies. Est-ce que l’injonction à se souvenir ne produit pas l’effet inverse ? Ce devoir de mémoire suscite la concurrence victimaire. On risque le comparatif de douleur entre l’esclavage, la colonisation et l’holocauste. Il s’agit donc plutôt d’analyser des processus qui conduisent au génocide. Les invariants en sont la vision paranoïaque et défensive. Les nazis sont persuadés que le danger, ce sont les juifs. Le monde se réduit à eux ou nous. Cet autre cherche à nous détruire.

Comment faire dans les classes sans la parole des témoins ? Les élèves peuvent devenir des historiens qui partent à la recherche de la petite histoire dans la grande Histoire. Le Mémorial de la Shoah, à partir de son fond d’archives permet aux élèves de reconstituer des itinéraires individuels. Georges Mayer et son association Convoi 77 propose aussi de reconstituer l’itinéraire d’une personne en interrogeant les archives. On peut travailler à partir de films, même à partir de deux photos pour faire comprendre que le génocide, c’est le vide, l’effacement de toute une population. Deux photos de la même classe à la rentrée 40 et la rentrée 43. Iannis Roder note aussi que les juifs apparaissent peu dans les programmes scolaires, juste trois moments : la naissance du judaïsme, l’affaire Dreyfus et la Shoah.

Dimitry Anselme est directeur exécutif des programmes pour l’organisation Facing History and ourseleves, dont l’objectif est de développer l’esprit critique chez les collégiens et lycéens des Etats Unis, afin de former les citoyens d’une société démocratique. Invité par Iannis Roder et la Fondation Jean Jaurès, il rappelle que lors de la manifestation des suprématistes blancs de Charlottesville où une manifestante antiraciste a été tuée, les suprématistes blancs chantaient “les juifs ne vont pas nous envahir”, alternant des chants anti noirs et antisémites. L’objectif de Facing History and Ourselves est d’enseigner l’Histoire de façon à développer un esprit d’analyse critique. Les ateliers destinés aux enseignants invitent à explorer les sources primaires et développer le questionnement, à utiliser les bons outils pour investiguer.

Iannis Roder défend la même démarche. Il rappelle que la mission des enseignants est de sauvegarder la République et la démocratie. Pour cela, il convient d’entrer plutôt par une réflexion historique et politique que par un impératif moral.

Unknown.jpegIannis Roder est aussi l’auteur de Allons z’enfants, la République vous appelle paru chez Odile Jacob en 2018. Cet enseignant de terrain y interroge, après les attentats de 2015, les réponses que peut apporter l’école “aux fractures sociales, géographiques et culturelles. Aux risques inhérents à l’enfermement et à l’entre soi comme au rejet de l’autre.” Défenseur de la pédagogie de projet, il présente le projet Inter Class’ qui fit se rencontrer des journalistes de France Inter et les élèves de cinq établissements classés en Réseau d’Education Prioritaire des académies de Paris Créteil et Versailles. Il y analyse aussi l’enjeu crucial de la mixité scolaire.

Lecture roborative.

Jacinthe Hirsch


Journal N° 100 : la manifestation contre l’antisémitisme du 19 février 2019 et l’antisémitisme français contemporain

18 avril 2019
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(Manifestation du 19 février 2019, image France 24)

Rappelons d’abord que depuis 2006, onze personnes ont été tués en France du seul fait qu’ils étaient juifs, ce qui n’était jamais arrivé depuis la fin de l’occupation allemande. L’antisémitisme, cette haine si particulière qui vise les juifs, manifeste une fois encore son essence radicalement meurtrière. La haine ou la phobie des autres religions n’ont tué personne en France parmi les chrétiens ou les musulmans…

Le nombre d’actes antisémites recensés en France sont passés de 311 en 2017 à 541 en 2018. Mais ces chiffres sont minorés (de nombreuses personnes ne déposent pas de main courante ou de plainte) et ils ne permettent pas de prendre la mesure de la dégradation de “l’air du temps”. Un climat anxiogène et de violence antisémite verbale ou/et physique qui règnent dans certaines écoles de la République, en particulier dans le département de la Seine Saint-Denis, sur les campus universitaires, dans certains quartiers communautarisés mais aussi dans les “beaux quartiers”, jusque dans les cimetières (profanations notamment en Alsace)…

La dernière enquête de La Fondation du Judaïsme Français et Ipsos de novembre 2016 permet d’y voir un peu plus clair sur les grandes tendances de l’opinion publique française vis-à-vis de leurs compatriotes de confession juive.

– La très grande majorité des Français pensent que les juifs sont bien intégrés en France (88% des Français pensent que rien ne peut excuser un acte ou une parole antisémite ; 86%  pensent que les juifs sont des Français comme les autres).

– Plus de la moitié des Français pensent que les juifs ont raison d’avoir des craintes de vivre en France.

– Mais presqu’un Français sur quatre approuve la plupart des affirmations antisémites “testées” dans l’enquête, dont près de 39% chez les sympathisants du RN (parti de Marine Le Pen) et 50% chez les musulmans.

Cette enquête met en évidence une réelle montée de l’antisémitisme, mais aussi le très large rejet de l’antisémitisme par une majorité des Français.

Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement des Gilets Jaunes manifeste chaque samedi en France. Initié d’abord par un rejet d’une hausse des taxes sur le carburant, ce mouvement a ensuite développé une critique des orientations politiques, fiscales et sociales du gouvernement actuel et du Président de la République. Même si les classes populaires et moyennes y sont surreprésentées, ce mouvement dépasse les clivages politiques habituels et il a rassemblé et rassemble encore des centaines, des dizaines de milliers de Français. Parmi ces manifestants, évidemment, certains sont antisémites… Attaques verbales ou pancartes de manifestations contre Emmanuel Macron, ciblé en tant qu’ancien banquier de la banque Rothschild par des clichés antisémites ; signes de la quenelle (salut nazi inversé) et chant de la quenelle de Dieudonné par des manifestants le 22 décembre 2018 ; croix gammées taguées sur des portraits de Simone Veil  à Paris le 11 février ; violente attaque verbale le 16 février contre Alain Finkielkraut, traité notamment de “sale sioniste” par un individu identifié comme un converti proche du mouvement salafiste, etc. Ces actes antisémites sont inspirés par différents types d’antisémitisme que nous voyons rarement s’exprimer publiquement et dans la même séquence historique : des antisémites identitaires et racialistes, des antisémites antisionistes, des antisémites islamistes, des antisémites négationnistes, des antisémites néo-nazis. Mais rien n’indique que le mouvement des Gilets Jaunes soit plus antisémite que le reste de la population française. Les thèses complotistes du “grand remplacement” et les expressions de racisme et d’antisémitisme sont très largement rejetés par les figures les plus connues de ce mouvement (qui n’est pas hiérarchisé et n’a pas de porte-paroles)  et par la majorité des manifestants du samedi.

Une très large majorité des Français rejettent l’antisémitisme. Toutes les institutions de la République, l’ensemble des corps intermédiaires, le gouvernement, le Président de la République rejettent non seulement l’antisémitisme, mais sont engagés à défendre la place des Français juifs dans la nation. C’est une différence fondamentale avec le climat des années 1930.

Mais le combat pour réduire l’antisémitisme à une partie insignifiante de la population sera long et difficile.

Si la presse documente et interroge enfin les nouvelles formes d’antisémitisme, les condamnations judiciaires des figures de proue de l’actuel antisémitisme français (Alain Soral condamné à un an de prison ferme en janvier 2019 pour propos antisémites ; Boris Le Lay, blogueur identitaire, antisémite, raciste et homophobe, en fuite au Japon ; Dieudonné, condamné pour propos antisémites) ne semblent pas avoir d’effets sur leur large public, uni dans la haine du juif fantasmé, obsessionnelle.

L’effet pervers des réseaux sociaux (Facebook, Twitter notamment), qui permettent aux antisémites de diffuser insultes et mensonges, sera difficile à contrecarrer sans porter atteinte à la liberté d’expression.

La fragmentation de la société française, la communautarisation, l’extrémisme religieux qui gagne une partie des esprits, l’objectif d’ethnicisation de la société par des associations prétendument antiracistes et/ou décoloniales, les critiques et les atteintes au modèle français de laïcité (avec une responsabilité particulière des deux derniers et de l’actuel Président de la République) sont autant de forces négatives qui affaiblissent le contrat républicain. Il n’est pas surprenant dès lors que la haine et la violence antisémites, mais aussi racistes (des chasses à l’homme viennent d’être menées contre des Roms en banlieue parisienne), se déchaînent…

Le combat contre l’antisémitisme sera de longue haleine, indissociablement lié au combat contre le racisme, et à la refondation de notre pacte républicain.

L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs et le racisme celui des personnes victimes de racisme. Il est celui de chacun et chacune d’entre nous. Mémoire 2000 à travers son engagement auprès des jeunes continuera d’y prendre sa part.

Rose Lallier


Journal N° 100 : Les débuts de Mémoire 2000 vus par un professeur

9 avril 2019

Danièle Huber a rencontré Mémoire 2000 dans les années 90. Elle évoque, pour ce centième numéro, son ressenti et les réactions des élèves. Nous la remercions, car nous avons besoin du retour de nos destinataires, de leurs critiques et de leurs encouragements.

A la fin des années 90 et au début des années 2000, l’association Mémoire 2000 n’avait pas encore l’ampleur et la notoriété qu’elle a aujourd’hui au bout de 30 années d’activité. A l’époque le rectorat et l’inspection académique se chargeaient de transmettre les diverses actions de commémoration auprès des documentalistes qui les redistribuaient. Étant désigné par mon lycée (le lycée Simone Weil situé dans le 3° arrondissement à Paris) comme professeur référent pour tout ce qui relevait de la transmission de la mémoire, j’ai trouvé un jour dans mon casier des informations concernant l’existence de l’association et des actions qu’elle menait. J’ai alors pris contact personnellement avec l’association puis demandé plus tard, en conseil d’administration, que le lycée prenne une adhésion à Mémoire 2000 en son nom et je me suis engagée dans quelques actions avec mes élèves.

C’était déjà des étudiants, des élèves de BTS ou de DPECF, qui préparaient avec moi une épreuve de culture générale pour l’obtention de leur diplôme. Ils n’avaient plus de cours d’histoire et ils avaient oublié tout ce qu’ils avaient appris en terminale.

Dans la programmation réduite de l’époque je choisis de les emmener voir deux films La Trêve qui venait de sortir et La Différence, film un peu plus ancien sur le racisme anti juif aux Etats-Unis.

Je crois que les élèves ont bien apprécié La Trêve. Mais vu les personnages truculents qui y sont décrits, ils l’ont davantage appréhendé comme un film d’aventures que comme une réflexion sur le post traumatique et l’après Auschwitz. D’ailleurs le débat animé par Sam Braun portait davantage sur la vie dans les camps sur laquelle les élèves, très attentifs, ont posé beaucoup de questions. Pour ma part j’ai regretté que le sens particulier du mot trêve ne soit pas évoqué et que l’intention première de Primo Levi dans ce récit autobiographique ait été occultée.

Au cours de la projection du film La Différence, cette classe “black blanc beur” comme on disait à l’époque, plutôt black et beur, a été surprise que l’exclusion dénoncée et le racisme, ne soit pas un rejet anti noir. Le débat animé par Jacques Tarnero s’est focalisé non sur le problème spécifique soulevé par ce film mais sur le fait que chacun devait cultiver et accepter sa différence et les différences. Il se référait au film Billy Elliot qui venait de sortir et qu’il conseillait vivement aux élèves. Cependant s’identifier au rejet et à l’exclusion était facile pour certains d’entre eux qui ont pris la parole avec passion pour raconter une expérience personnelle.

Cette prise de parole publique et ces débats organisés par Mémoire 2000 ont pu faciliter une prise de conscience plus élaborée sur les problèmes de racisme et d’antisémitisme, même si le contexte de l’époque n’était pas aussi exacerbé et violent qu’aujourd’hui. Et c’est en cela que le travail de Mémoire 2000 est indispensable.

Danièle Huber, Professeur au lycée Simone Weil