Journal de Janvier 2020 : Enseignement et fait religieux

11 janvier 2020

Voilà bien des mots que rien ne rassemble et que cependant certains aimeraient associer. Or, la contradiction entre ces deux termes est évidente, et les rassembler serait à la fois dangereux et contre-productif. Cela étant, et puisque les mots ont un sens, qu’en est-il dans ce cas ?

Enseigner, et c’est une noble tache, qui consiste à transmettre à autrui des connaissances, dans l’état actuel des choses . A l’école publique, laïque et républicaine, l’école qui fabrique des citoyens,  l’enfant doit apprendre à lire, à écrire, à compter ; il apprend aussi l’existence des autres peuples, leur histoire et leur géographie. On lui enseignera également l’histoire des religions. Il apprend, en somme, à connaître le monde dans lequel il va évoluer. Ce qu’il apprend, c’est du concret, du vérifiable, qui lui servira tout au long de sa vie.

Si ses parents désirent lui enseigner le contenu des religions, ils s’adresseront pour cela à l’école religieuse de leur choix.  Cela permettra peut-être d’échapper aux interminables autant que stériles débats sur telle ou telle pratique supposée religieuse (port du voile, par exemple, ou d’autres signes religieux).

Mais, répétons-le : cela ne saurait se faire à l’école publique, obligatoire, gratuite,  laïque et républicaine.

Tout bien pesé  il nous a semblé salutaire de connaître le credo de l’écrivain afghan Atiq Rahimi (Prix Goncourt) qui nous dit : “Je suis bouddhiste parce que j’ai conscience de ma faiblesse, je suis chrétien parce que j’avoue ma faiblesse, je suis juif parce que je me moque de ma faiblesse, je suis musulman parce que je condamne ma faiblesse, je suis athée si Dieu est Tout-Puissant “.

Un Sage, vous dis-je…

Guy Zerhat


Journal de Janvier 2020 : Et le théâtre alors ?

11 janvier 2020

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Méphisto Rhapsodi à la Manufacture des œillets à Ivry

Texte de Samuel Gallet, mise en scène Jean-Pierre Baro

 

 

Une réécriture du roman de Klaus Mann à propos de Méphisto. Qu’est-on prêt à sacrifier à la bête immonde pour conserver son confort, son bien être, son pouvoir ?

Une troupe de théâtre répète une pièce de Tchékhov dans la salle municipale de Balbek, petite ville française.

Pendant ce temps, les luttes sociales, la thèse du grand remplacement de la “race” blanche, grondent aux portes de la ville.

Ce sont ces questions brûlantes d’actualité que Samuel Gallet aborde dans cette écriture moderne du roman.

Quel est le sens du projet de ces acteurs qui travaillent Tchékhov avec acharnement pour plaire à la directrice du théâtre, pendant que l’extrême droite est si prête de prendre le pouvoir ?

Ou comment le leader des acteurs, obsédé par le nombre de rappels potentiels, préfère finalement partir à la Capitale afin d’assouvir son besoin de reconnaissance.

Quel sens donner entre le Monde réel préoccupant et l’entre-soi du milieu théâtral ?

Toutes ces questions sont posées : jusqu’où sommes nous capables de nous soumettre au “Diable” ( Méphisto), pour conserver nos privilèges ?

Jusqu’à quelles compromissions sommes- nous prêts à aller ?

Peut-être pas de réponses claires et définitives, mais en s’aidant du théâtre…qui sait ?

 Joëlle Saunière


Journal de janvier 2020 : compte-rendu de notre AG du 2 décembre 2019

11 janvier 2020

 

Le Lundi 2 décembre 2019 à 19 heures a débuté l’Assemblée Générale annuelle de Mémoire 2000, présidée par Jacinthe Hirsch.

I) RAPPORT MORAL DE LA PRESIDENTE

En préambule, la présidente réinterroge sur le sens de notre action et de son fonctionnement dont il est difficile de mesurer les effets. Seule la conviction demeure qu’il convient toujours de transmettre les leçons du passé  proche et de proposer un échange.

Puis vient le bilan de l’action de l’année:

I. Séances cinéma et débat

II. Journal et communication

III. Voyage à Pithiviers du 27 mai 2019

 IV. Action dans le Val de Marne

En conclusion, pour 2019 encore, nos propositions trouvent écho auprès des enseignants qui construisent des projets avec leurs classes.

-Notre journal sort régulièrement tous les trois mois.

-Cependant une préoccupation demeure, notre nombre, nous sommes peu nombreux et il devient difficile de tenir nos objectifs. Il devient urgent d’accueillir de nouveaux membres actifs dans nos réunions mensuelles pour maintenir nos actions.

II) RAPPORT FINANCIER DU TRESORIER

Constatation d’une baisse importante du renouvellement des adhésions.

Nous finissons 2019 avec un solde positif, mais si les subventions se font attendre et que les cotisations continuent de baisser, la situation financière de l’association va très vite poser problème.

Les deux rapports sont approuvés à l’unanimité.

L’assemblée procède au changement d’adresse du siège social qui se tiendra désormais au : 25 Boulevard du Temple 75003 Paris

L’intégralité des rapports moral et financier est à la disposition des adhérents qui en feront la demande au secrétariat.


Editorial d’octobre 2019 : Une famille française, identité multiple

11 janvier 2020

Notre programme commence avec le film “Green book” de Peter Farrelly, sur le thème du racisme dans le Sud ségrégationniste des Etats-Unis.  Le débat sera animé par Audrey Célestine, spécialiste des questions raciales en France et aux Etats-Unis, maîtresse de conférence en sciences politiques à l’université de Lille III. Née à Dunkerque, elle grandit à Fort de France, elle étudie à Sciences Po Paris, puis à Baltimore. Une ville qui lui “donne envie de réfléchir à la complexité de la question raciale”. En 2018, elle publie chez Textuel “Une famille française, Des Antilles à Dunkerque en passant par l’Algérie.”

book_714_thumbnail_frDans cet essai, elle étudie les parcours de trois générations des années 1930 à aujourd’hui, à partir de fragments recueillis dans sa famille. On circule de Marie-Galante à Dunkerque, de Fort de France à Paris, de Toulon à Oran, de Marseille à la Guinée équatoriale en passant par l’Andalousie.

Elle donne ainsi à voir des histoires traversées par la guerre, l’exil, la migration, l’ascension sociale et le déclassement. Au cours de ce quasi siècle, elle observe le rôle du présent puis du passé colonial dans la vie de français ordinaires. De son enfance à Fort de France, elle garde le souvenir du SERMAC, le service municipal d’action culturelle, lieu d’échange entre la jeunesse et les artistes, cinéastes, acteurs, musiciens, plasticiens de toute l’Atlantique noire. Ce lieu de formation et de rencontre est né de la volonté d’Aimé Césaire de sortir d’une forme d’aliénation culturelle. Elle y trouve des armes pour être “debout”. Grâce au SERMAC, elle vit une rencontre entre son histoire et l’Histoire en jouant dans une pièce de théâtre qui célèbre l’abolition de l’esclavage. Sous la direction du metteur en scène Ousmane Seck elle joue une petite esclave et comprend l’esclavage sans victimisation ni tabou. Elle n’est pas une esclave, elle joue un rôle, mais un rôle important qui lui fait comprendre le lieu où elle vit.

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Audrey Célestine, auteure et chercheuse

Son propos nous importe particulièrement, en cette époque où les discours de rejet prennent le devant de la scène politique. Audrey Célestine dénonce l’aveuglement à la couleur, le rouleau compresseur de l’assignation raciale. Elle souhaite démythifier le récit national faisant de la France un pays blanc aux prises avec le danger du “grand remplacement”.  Elle donne à voir les négociations permanentes pour trouver un sens à ce que l’on “est” et ce que sont “les autres”. Et ainsi tenter de comprendre les multiples facettes de l’identité.

 

Jacinthe Hirsch, Présidente de Mémoire 2000


Journal d’octobre 2019 : notre séance-débat sur le racisme anti noir

11 janvier 2020

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Séance du 8 octobre 2019

Thème : Le racisme anti noir

Débatteurs : Audrey Celestine et Dr Daniel Talleyrand.

Green book, Livre vert, guide touristique indiquant les hôtels et restaurants autorisés “aux gens de couleur” : The negro travelers’.

 

 

C’est l’histoire (vraie) de la relation entre le pianiste afro-américain Don Shirley et le “videur” italo-américain “Tony Latchach“ – de son vrai nom Frank Anthony Vallelonga. Les deux hommes se retrouvent ensemble sur les routes de l’Amérique profonde : celles, ségrégationnistes, du sud du pays, dans les années 60, à l’occasion d’une tournée de concerts.

Le sophistiqué Don Shirley a besoin d’un chauffeur garde du corps, alors que le bourru Tony Latchach a besoin d’argent. Les deux hommes, tous deux imbus de leur personne, vont apprendre à s’apprivoiser malgré leurs préjugés respectifs (l’un, raciste, envers les Noirs ; l’autre, hautain envers les prolos).

Le débat était animé, en binôme par Audrey Célestine, maître de conférence à Lille III, spécialiste des questions d’identités, de racisme de racialisation et de sociologie de la mémoire, ainsi que par le Docteur Daniel Talleyrand, pédiatre – santé communautaire, fondateur de l’association “Maison d’Haïti-France”, lieu d’échange et de partage entre la France et Haïti.

Salle comble ce mardi 7 octobre, 230 élèves, des adultes assis par terre, faute de place, on n’avait jamais connu une telle affluence ! Cependant, dès les premières images, le silence s’est imposé et c’est dans un respect total pour le film que pendant 2h10, nous n’entendons que les respirations ponctuées parfois de rires à l’évocation de la méconnaissance du chauffeur (il parle de l’opéra “les orphelins”, alors qu’il s’agit d’Orphée aux enfers, par exemple…). Salve d’applaudissements à la fin de ce film magnifique.

Une première interrogation de Moussa, élève de 3°: Y-a-t’il toujours du racisme aux Etats-Unis comme on le voit dans le film ?

– Certes, les préjugés ont baissé, répond Audrey Célestine, mais le côté systémique fait toujours partie du paysage américain. Dans les faits, le racisme s’exerce encore malgré l’illégalité. Date cruciale de l’Histoire des Etats-Unis : l’abolition de l’esclavage en 1865 a paradoxalement marqué pour la communauté noire le vrai début du combat pour l’égalité. Instaurés par un Sud revanchard, les codes noirs ont débouché sur la ségrégation et instauré un climat de terreur.

Emmanuel : Y-a-t’il actuellement une différence entre racisme Nord et Sud ?

– La ségrégation a commencé dans le Nord mais a été plus marquée dans le Sud par la suite, répond Daniel Talleyrand, mes ancêtres haïtiens ont fait la guerre auprès des américains, ils étaient ensuite à la bataille de Savana avec l’armée française. L’indépendance des USA n’a pas été proclamée d’un seul coup (1776). Les Haïtiens sont allés se battre seuls puisqu’ils étaient indépendants, ils ont fondé Chicago ! Prenons un peu le temps de la réflexion entre Blancs et Noirs !

Applaudissements de la salle. Visiblement, les enfants sont touchés par ce médecin haïtien qui prend la peine de leur parler avec son cœur.

Quelle est l’origine du racisme ? demande un garçon, avez-vous une réponse claire ?

– Le racisme, enchaine A. Célestine est ancré dans une haine pour celui qui est différent. Il y a 5 siècles, débarquait le premier groupe d’Africains pour remplacer les indiens (les peaux rouges), tous massacrés parce que différents. Ils ont été réduits à l’esclavage, il fallait des bras pour couper les cannes à sucre et faire les travaux durs des champs de coton en particulier ; en Haïti, ce sont également des noirs qui ont remplacé les Indiens. Quand l’esclavage a été aboli, la haine n’a pas disparu. Quand on parle de “Blancs” et de “Noirs”, on continue de diviser le monde ; les catégories raciales sont des constructions historiques. A la question d’une jeune fille : une des raisons données pour justifier l’esclavage : les noirs ont-ils une meilleure résistance au travail ?

– C’est une absurdité répond D. Talleyrand, après que les Amérindiens furent tous décimés par les Blancs, on a entendu tout et son contraire. Ne perdez pas de vue que l’esclavage est du travail forcé, le racisme justifie un système économique favorable aux exploiteurs. Les enfants, dès 14 ans, étaient enrôlés pour ce travail forcé gratuit bien entendu. Des millions de Noirs sont morts au travail après moins de 5 ans d’esclavage ! (rappel du Code Noir). Au Brésil, la reproduction intensive d’êtres humains était pratiquée précisément pour le renouvellement d’esclaves morts au travail !

Pourquoi, les esclaves ne se révoltaient –ils pas ?

– En effet, on pourrait penser que c’était simple vu le nombre : en 1789, il y avait 450 000 Noirs, 30 000 Métis, soit 1 Blanc pour 15 Noirs. Mais les armes étaient du côté des Blancs tout puissants. Cependant, une révolte plus sourde existait. Les femmes, par exemple avortaient dès qu’elles se savaient enceintes pour ne pas fournir de “chair d’esclaves”, empoisonnaient les maîtres avec des plantes trouvées sur place etc. Les propriétaires terriens ont eu peur du pourcentage élevé d’esclaves qui pourraient se révolter, ce qui a d’ailleurs aboutit plus tard à la guerre de Sécession.

Une élève demande : quand considère-t-on qu’on a un propos raciste ?

1 – La loi : le racisme et les propos racistes sont punis par la loi

2 – Le contexte d’énonciation imaginaire. Dans certains pays, parler de “pastèque” à propos d’un être humain est considéré comme propos raciste, dans d’autre c’est la banane…

3 – Ce qui se passe actuellement aux USA est préoccupant. Trump s’inscrit dans un contexte ancestral, le courant fort est le nativisme (né sur le territoire), et éliminant tout ce qui n’est pas anglo-saxon, ainsi que les catholiques et les juifs.

4 – Les catégories raciales changent. Dans le film on observe que l’italien n’est pas identifié comme blanc mais est traité de “moitié nègre”.

book_714_thumbnail_frEnfin une jeune fille pose la question suivante : Les enfants ne naissent pas racistes, qu’est-ce qui fait qu’au cours des siècles, ils le soient devenus ?

– En effet un enfant ne fait aucune différence quant à la couleur de peau de ses petits camarades, l’important pour eux étant de s’identifier.

Enfin, il n’est pas nécessaire d’avoir inventé des choses extraordinaires pour avoir le droit d’être reconnu. Le listing de tous ces Noirs formidables reconnus parce que sur le devant de la scène, est inutile. S’ils n’avaient rien inventé qui nous soit familier au quotidien, cela justifierait-il qu’on en fasse des sous-humains…? Jamais je n’ai douté de leur humanité. Nul besoin à moi de la prouver.”  a conclu notre débattrice Audrey Célestine,  auteur de Une famille française aux éditions Textuel, 2018 (cliquez sur le lien)

 

Joëlle Saunière

 

 


Journal d’octobre 2019 : “Mauvais juif” de Piotr Smolar aux éditions des Equateurs

11 janvier 2020

Equateurs1909_MauvaisJuifMauvais juif de Piotr Smolar aux éditions des Equateurs, 2019. (cliquez sur le lien)

Erosion intime et collective de la démocratie et de ses contre-pouvoirs.

Le livre commence par la rencontre à Jérusalem de Piotr Smolar avec Claude Lanzmann, “maître intimidant de la mémoire juive”, qui a interviewé trente-six ans auparavant son grand-père, Hersh Smolar. Celui-ci a fondé le réseau de résistance du ghetto de Minsk. Communiste passionné, il reste en Pologne après la guerre. Il finit par s’installer en Israël après les événements de 1968, la nouvelle vague d’antisémitisme qui conduit son fils, étudiant contestataire, en prison.

Piotr Smolar a lu les mémoires de son grand-père à 25 ans. Hanté par cette lecture, il souhaite retourner à cette histoire issue d’un passé sombre. Mais il diffère. 20 ans après, nommé correspondant du journal Le Monde en Israël en 2014, il ne peut plus échapper au “rendez-vous familial”. Il s’adresse à son grand-père. Pourquoi cette cécité devant les autorités communistes qui imposent après-guerre, une politique mémorielle opposant le Bien incarné par les communistes au Mal représenté par les nazis ? La résistance des juifs de Minsk doit-elle être effacée au profit des héros communistes ? Or, ce qui caractérise ce grand-père, c’est justement, le refus de la passivité, l’engagement actif dans la résistance. D’août 1941 à septembre 43, dix mille juifs ont pu fuir le ghetto grâce à l’organisation mise sur pied par Hersh Smolar. Après-guerre, l’URSS dénie la participation des juifs à la lutte contre les nazis.

Ce livre croise le parcours de trois générations.  Il est question de transmission et de loyauté envers ses origines. Les trois scènes se déroulent à Minsk pendant les années de guerre, à Varsovie dans les années soixante et aujourd’hui en Israël avec la brulante question de l’occupation. En 2014, 51 jours de guerre à Gaza ont fait deux mille cent morts côté palestinien et soixante-dix israéliens. La démocratie est mise sous tension par l’ethnicisation de la politique facilitée par la dérive identitaire de la droite israélienne. Piotr Solar se demande si son grand-père reconnaitrait le pays où il a immigré contre ses convictions premières.

En juillet 2018, lorsque meurt Claude Lanzmann, la bataille mémorielle en Pologne est aussi vive. Au mois de janvier, le parti ultraconservateur Droit et Justice a décrété une sanction pénale pouvant aller jusqu’à trois ans de prison contre toute personne imputant la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis à l’Etat ou à la nation polonaise. Les condamnations des Etats-Unis, d’Israël et de l’Europe sont immédiates. Quelques mois plus tard, la Pologne et Israël signent une déclaration commune supprimant ce délit. Le texte de cette déclaration contient cependant des contrevérités visant à blanchir la Pologne de ses crimes. Le centre Yad Vashem en dénonce les “erreurs graves et les tromperies”. La Pologne ne souhaite pas perdre la face en rejetant en juillet la loi décrétée en janvier. Les nécessités de la realpolitik  renvoient la “mémoire” aux orties.

Piotr Smolar interroge : est-il le mauvais juif pris pour cible à travers les réseaux sociaux lorsqu’il fait des reportages à Gaza ?

Lisez plutôt ce qu’il en dit :

Il n’existe pas de révélateur au sens photographique du terme permettant de mettre au jour une identité juive substantielle. Il n’y a qu’un dégradé infini et subtil. Ce qui lie les destins est souvent la volonté de préserver, quelle qu’en soit la forme, une petite lumière ; d’assurer la pérennité d’un héritage, malgré ses modifications au fil des décennies. Le lien entre toutes les nuances de ce dégradé, c’est le deuil des tragédies passées plutôt qu’une culture unique et homogène et un attachement sentimental plus ou moins intense à Israël, par les proches qui y vivent ou par la simple émotion de ce miracle de l’Histoire qu’est un foyer national.”

Plus largement il fait apparaitre l’érosion plus générale, pas seulement en Israël, de la démocratie :

Ces dernières années, l’assignation à résidence identitaire s’impose partout. Les pulsions nationalistes, l’ère néo tribale navrante, ont provoqué l’effacement d’un humanisme apaisé sans être naïf. La financiarisation du monde, la question migratoire, le vertige écologique donnent le sentiment qu’on vit entouré d’incendies. Quand on est angoissé, on cherche des remèdes simples. On désigne des boucs émissaires et les juifs ont toujours été tristement privilégiés sur ce plan. On est prêt à faire des sacrifices pour sa sécurité physique, culturelle, économique. La démocratie, les contre-pouvoirs, les valeurs libérales, l’idée de métissage et d’ouverture : on perçoit moins leur valeur et le privilège qui nous est donné d’en jouir. C’est ainsi que ces acquis se craquellent lentement. Il n’y a pas d’effondrement mais une érosion à la fois intime et collective.

Parler de droits de l’homme devient exotique, langue morte qu’on cultiverait avec des manuels à moitié déchirés. Chaque puissance du monde prétend dorénavant se draper dans sa spécificité. Depuis la guerre en Irak – ou celle au Kosovo, vue de Moscou –, les occidentaux ne font plus la leçon, ou ne sont plus jugés légitimes dans ce rôle d’instructeur. On discute en fonction de ses intérêts. L’universalisme est devenu une relique. Les tribus cognent sur leurs tambours. “

Jacinthe Hirsch


Journal d’octobre 2019 : Progression spectaculaire de l’extrême-droite allemande dans l’ancienne RDA

11 janvier 2020

La démocratie allemande est fragilisée par les scores importants de l’AfD lors des élections régionales de Saxe (autour de Leipzig, limitrophe de la République Tchèque et de la Pologne) et de Brandebourg (autour de Berlin) du 1er septembre 2019. Et l’on craint que le parti d’extrême-droite obtienne de nombreuses voix lors des élections régionales en Thuringe du 26 octobre prochain.

Le taux de participation a été élevé et si la CDU conserve la direction de la Saxe et le SPD celle du Brandebourg, l’AfD est désormais le deuxième parti de Saxe avec 27,5% des voix exprimées et du Brandebourg avec 22,8%. Une bien sinistre manière de commémorer le 80e anniversaire de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, comme l’ont relevé les forces démocratiques allemandes.

L’étude de la composition des électorats suggère le remplacement progressif du parti conservateur (CDU) par l’AfD et celui du parti social-démocrate (SPD) par les Verts dans ces länder de l’ancienne Allemagne de l’Est : l’AfD a devancé la CDU chez les moins de 60 ans (idem pour les Verts par rapport au SPD), et est arrivé en tête chez les 18-24 ans. Le parti de gauche radical Die Linke, lointain héritier du parti communiste dirigeant la RDA, s’est quant à lui effondré.

Rappelons qu’à l’échelle nationale, lors des élections européennes de mai 2019, la CDU-CSU a recueilli 29% des voix, les Verts 20,50%, le SPD 15,80% et l’AfD “seulement” 11%.

L’AfD (Alternativ für Deutschland) est née en 2013 à la suite de la crise de la zone Euro. Il était à l’origine un “parti de professeurs” qui préconisait la fin de l’Euro et refusait toute solidarité financière avec les pays du sud de l’Europe. Avec la crise migratoire de 2015 et l’arrivée en Allemagne de plus d’un million de réfugiés, l’AfD est devenu anti-immigration et anti-islam, et a véritablement commencé son ascension électorale.

Alice Weidel

Alice Weidel, 40 ans, coprésidente de l’AfD 

Arrivé en troisième position aux élections législatives de 2017 avec 12,64% des suffrages exprimés, l’AfD est représentée au Bundestag par des figures “présentables”. Ainsi Alice Weidel, 40 ans, coprésidente du groupe parlementaire, ancienne banquière chez Goldman Sachs et Allianz, s’inspirant des théories économiques de Friedrich Hayek et prônant une politique économique ultralibérale (supression des impôts sur les successions, supression du salaire minimum, diminution de l’Etat social et des politiques keynésiennes de redistribution). Alice Weidel doute de l’impact des activités humaines dans le réchauffement climatique et s’oppose aux fermetures des centrales à charbon, essentiel dans le mix énergétique allemand. Considérant l’Islam incompatible avec l’Allemagne, elle veut limiter l’immigration aux seules personnes hautement qualifiées et a critiqué la politique migratoire d’Angela Merkel, accusant les églises protestantes et catholique d’être aussi aveugles dans leur soutien à cette politique qu’elles le furent dans leur soutien au Troisième Reich… Jeune, charismatique et intelligente, rompue aux pratiques de la communication politique, Weidel codirige le groupe AfD au Bundestag aux côtés de Alexander Gauland, 78 ans, qui a déclaré être  “fier des performances des soldats allemands durant les deux guerres mondiales”.

Ces deux dernières années, les personnalités les moins extrémistes ont quitté le mouvement et l’AfD s’est radicalisé sous l’influence du courant “L’Aile” (der Flügel), ultra nationaliste et proche des néonazis, qui est surveillée par les services de renseignement intérieur allemands depuis le début 2019.

Les résultats des élections du 1er septembre dernier révèlent qu’il y a bien un problème spécifique aux länder de l’ancienne RDA.

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Björn Höcke, 47 ans, chef de l’AfD de Thuringe (Crédit: JENS MEYER/AP)

C’est là que le parti anti-musulman, xénophobe et raciste “Pegida” a rassemblé le plus de sympathisants lors des manifestations de rue de 2014 et 2015 (son fondateur, Lutz Bachmann, a dû démissionner après qu’il a traité les étrangers de “bétail” sur Facebook et posté une photographie de lui grimé en Adolf Hitler). C’est toujours là que les dirigeants de l’AfD sont les plus ultras :  Andreas Kalbitz pour le Brandebourg est un néonazi, Jörg Urban pour la Saxe est proche du mouvement Pegida ; tous deux sont membres de “L’Aile“ que dirige Björn Höcke (le chef AfD de Thuringe) qui plaide pour que l’Allemagne opère “un virage à 180 degrés” dans son rapport au passé et a déclaré au sujet du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, situé à Berlin,  “Nous, Allemands, sommes le seul peuple au monde ayant planté au cœur de sa capitale un monument de la honte“…

Ce succès de l’AfD peut s’expliquer par son opposition à la fermeture des mines de charbon et des centrales à charbon (même si le chômage est très faible en ex-RDA comme dans le reste de l’Allemagne, en raison du vieillissement de la population), mais aussi son habileté à profiter du mécontentement diffus des anciens Allemands de l’Est contre ceux de l’Ouest : malgré d’importants investissements dans l’ancienne RDA, les inégalités relatives entre l’Est et l’Ouest subsistent ; les protections dont bénéficiaient les citoyens sous le régime communiste ont disparu, notamment la sécurité de l’emploi, désormais souvent précaire, ainsi que la politique généreuse envers les femmes qui élevaient des enfants. L’AfD, expert en Agitprop, a su se présenter comme l’héritier des défenseurs des droits civiques de 1989 qui ont permis la chute du mur de Berlin, et il exploite la perte de confiance de nombre de citoyens envers les partis politiques traditionnels et la presse, traitée de presse mensongère (Lügenpresse).

Mais il serait dangereux de sous-estimer le danger que représente l’AfD dans le reste de l’Allemagne.

Selon un récent sondage de l’institut d’études d’opinion Pew, 49% des Allemands se déclarent mécontents du fonctionnement actuel de leur démocratie, et la progression des théories conspirationnistes chez une partie de nos voisins d’outre-Rhin est similaire à ce que nous observons en France.

Une partie de l’électorat est en colère face à l’accueil d’un million de réfugiés en 2015 et aux investissements publics importants fait en faveur de leur intégration, notamment sur le marché du travail.

Les lois Hartz, mises en place au début des années 2000 sous le Chancelier Schröder, ont conduit à une forte augmentation de la pauvreté, et notamment à l’apparition de nombreux travailleurs pauvres. Rappelons que l’allocation chômage est réduite à 12 mois, que les chômeurs de plus d’un an dépendent de l’aide sociale, souvent inférieure à 350 euros et proportionnée aux avoirs des chômeurs, et qu’ils sont dans l’obligation d’accepter des “mini-jobs” ainsi que des “emplois à 1 euro” (payés de 1 à 2,50 euros l’heure pour 15 à 30 heures par semaine). L’introduction en 2015 par le gouvernement d’un salaire minimum de 8,50 euros brut, n’a pas eu les effets escomptés et le déclassement social d’une partie de la population est bien réel.

L’évolution du marché du travail avec la précarisation des emplois peu qualifiés fragilise de nombreuses personnes.

Les politiques de réduction des services publics ont accentué les fractures sociales, tandis que les inégalités sociales ont nettement augmenté ces vingt dernières années.

Dans ce contexte, la progression des idées néonazies et l’apparition de groupes néonazis sont réelles. Cela a d’abord été dénié. C’est ainsi que les trois membres du groupe NSU (national-socialisme underground) ont pu passer sous les radars de la police allemande entre 2000 et 2011 et commettre au moins dix meurtres racistes et deux attentats à la bombe…Les services de police ne croyait pas à la résurgence possible de groupes néonazi violents. La réédition en 2016 pour la première fois depuis la guerre de “Mein Kampf” a connu un grand succès (plus de 85 000 exemplaires). L’assassinat à son domicile personnel le 2 juin dernier de Walter Lübcke,  président de la région de Hesse (Frankfort) et favorable à l’accueil des réfugiés, abattu à bout portant par un jeune néonazi a fini par réveiller les esprits.  L’Allemagne découvre la réalité du danger qui la menace : près de 12 700 personnes sont désormais fichées comme néonazis actifs et violents, et la police a saisi des listes de personnalités à abattre en raison de leurs positions favorables à l’accueil des réfugiés. Aussi grave est la perméabilité d’une partie des électeurs de la CDU-CSU aux idées de l’AfD, ainsi qu’une partie des fonctionnaires de police et de l’armée…

L’Allemagne qui a mené depuis des décennies une politique de mémoire des crimes du national-socialisme se trouve confronté aujourd’hui à la résurgence des idées d’extrême-droite.

Notre voisin d’outre-Rhin n’a plus de majorité politique stable et la classe politique démocratique est conduite à nouer d’improbables alliances politiques pour gouverner le pays. Et la crise économique qui vient, avec la profonde remise en cause du modèle économique allemand fondé sur l’industrie automobile et la chimie, n’est pas pour rassurer nos amis démocrates allemands, ni le reste des Européens…

Rose Lallier