Journal N° 100 : la manifestation contre l’antisémitisme du 19 février 2019 et l’antisémitisme français contemporain

18 avril 2019
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(Manifestation du 19 février 2019, image France 24)

Rappelons d’abord que depuis 2006, onze personnes ont été tués en France du seul fait qu’ils étaient juifs, ce qui n’était jamais arrivé depuis la fin de l’occupation allemande. L’antisémitisme, cette haine si particulière qui vise les juifs, manifeste une fois encore son essence radicalement meurtrière. La haine ou la phobie des autres religions n’ont tué personne en France parmi les chrétiens ou les musulmans…

Le nombre d’actes antisémites recensés en France sont passés de 311 en 2017 à 541 en 2018. Mais ces chiffres sont minorés (de nombreuses personnes ne déposent pas de main courante ou de plainte) et ils ne permettent pas de prendre la mesure de la dégradation de “l’air du temps”. Un climat anxiogène et de violence antisémite verbale ou/et physique qui règnent dans certaines écoles de la République, en particulier dans le département de la Seine Saint-Denis, sur les campus universitaires, dans certains quartiers communautarisés mais aussi dans les “beaux quartiers”, jusque dans les cimetières (profanations notamment en Alsace)…

La dernière enquête de La Fondation du Judaïsme Français et Ipsos de novembre 2016 permet d’y voir un peu plus clair sur les grandes tendances de l’opinion publique française vis-à-vis de leurs compatriotes de confession juive.

– La très grande majorité des Français pensent que les juifs sont bien intégrés en France (88% des Français pensent que rien ne peut excuser un acte ou une parole antisémite ; 86%  pensent que les juifs sont des Français comme les autres).

– Plus de la moitié des Français pensent que les juifs ont raison d’avoir des craintes de vivre en France.

– Mais presqu’un Français sur quatre approuve la plupart des affirmations antisémites “testées” dans l’enquête, dont près de 39% chez les sympathisants du RN (parti de Marine Le Pen) et 50% chez les musulmans.

Cette enquête met en évidence une réelle montée de l’antisémitisme, mais aussi le très large rejet de l’antisémitisme par une majorité des Français.

Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement des Gilets Jaunes manifeste chaque samedi en France. Initié d’abord par un rejet d’une hausse des taxes sur le carburant, ce mouvement a ensuite développé une critique des orientations politiques, fiscales et sociales du gouvernement actuel et du Président de la République. Même si les classes populaires et moyennes y sont surreprésentées, ce mouvement dépasse les clivages politiques habituels et il a rassemblé et rassemble encore des centaines, des dizaines de milliers de Français. Parmi ces manifestants, évidemment, certains sont antisémites… Attaques verbales ou pancartes de manifestations contre Emmanuel Macron, ciblé en tant qu’ancien banquier de la banque Rothschild par des clichés antisémites ; signes de la quenelle (salut nazi inversé) et chant de la quenelle de Dieudonné par des manifestants le 22 décembre 2018 ; croix gammées taguées sur des portraits de Simone Veil  à Paris le 11 février ; violente attaque verbale le 16 février contre Alain Finkielkraut, traité notamment de “sale sioniste” par un individu identifié comme un converti proche du mouvement salafiste, etc. Ces actes antisémites sont inspirés par différents types d’antisémitisme que nous voyons rarement s’exprimer publiquement et dans la même séquence historique : des antisémites identitaires et racialistes, des antisémites antisionistes, des antisémites islamistes, des antisémites négationnistes, des antisémites néo-nazis. Mais rien n’indique que le mouvement des Gilets Jaunes soit plus antisémite que le reste de la population française. Les thèses complotistes du “grand remplacement” et les expressions de racisme et d’antisémitisme sont très largement rejetés par les figures les plus connues de ce mouvement (qui n’est pas hiérarchisé et n’a pas de porte-paroles)  et par la majorité des manifestants du samedi.

Une très large majorité des Français rejettent l’antisémitisme. Toutes les institutions de la République, l’ensemble des corps intermédiaires, le gouvernement, le Président de la République rejettent non seulement l’antisémitisme, mais sont engagés à défendre la place des Français juifs dans la nation. C’est une différence fondamentale avec le climat des années 1930.

Mais le combat pour réduire l’antisémitisme à une partie insignifiante de la population sera long et difficile.

Si la presse documente et interroge enfin les nouvelles formes d’antisémitisme, les condamnations judiciaires des figures de proue de l’actuel antisémitisme français (Alain Soral condamné à un an de prison ferme en janvier 2019 pour propos antisémites ; Boris Le Lay, blogueur identitaire, antisémite, raciste et homophobe, en fuite au Japon ; Dieudonné, condamné pour propos antisémites) ne semblent pas avoir d’effets sur leur large public, uni dans la haine du juif fantasmé, obsessionnelle.

L’effet pervers des réseaux sociaux (Facebook, Twitter notamment), qui permettent aux antisémites de diffuser insultes et mensonges, sera difficile à contrecarrer sans porter atteinte à la liberté d’expression.

La fragmentation de la société française, la communautarisation, l’extrémisme religieux qui gagne une partie des esprits, l’objectif d’ethnicisation de la société par des associations prétendument antiracistes et/ou décoloniales, les critiques et les atteintes au modèle français de laïcité (avec une responsabilité particulière des deux derniers et de l’actuel Président de la République) sont autant de forces négatives qui affaiblissent le contrat républicain. Il n’est pas surprenant dès lors que la haine et la violence antisémites, mais aussi racistes (des chasses à l’homme viennent d’être menées contre des Roms en banlieue parisienne), se déchaînent…

Le combat contre l’antisémitisme sera de longue haleine, indissociablement lié au combat contre le racisme, et à la refondation de notre pacte républicain.

L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs et le racisme celui des personnes victimes de racisme. Il est celui de chacun et chacune d’entre nous. Mémoire 2000 à travers son engagement auprès des jeunes continuera d’y prendre sa part.

Rose Lallier


Journal N° 100 : Les débuts de Mémoire 2000 vus par un professeur

9 avril 2019

Danièle Huber a rencontré Mémoire 2000 dans les années 90. Elle évoque, pour ce centième numéro, son ressenti et les réactions des élèves. Nous la remercions, car nous avons besoin du retour de nos destinataires, de leurs critiques et de leurs encouragements.

A la fin des années 90 et au début des années 2000, l’association Mémoire 2000 n’avait pas encore l’ampleur et la notoriété qu’elle a aujourd’hui au bout de 30 années d’activité. A l’époque le rectorat et l’inspection académique se chargeaient de transmettre les diverses actions de commémoration auprès des documentalistes qui les redistribuaient. Étant désigné par mon lycée (le lycée Simone Weil situé dans le 3° arrondissement à Paris) comme professeur référent pour tout ce qui relevait de la transmission de la mémoire, j’ai trouvé un jour dans mon casier des informations concernant l’existence de l’association et des actions qu’elle menait. J’ai alors pris contact personnellement avec l’association puis demandé plus tard, en conseil d’administration, que le lycée prenne une adhésion à Mémoire 2000 en son nom et je me suis engagée dans quelques actions avec mes élèves.

C’était déjà des étudiants, des élèves de BTS ou de DPECF, qui préparaient avec moi une épreuve de culture générale pour l’obtention de leur diplôme. Ils n’avaient plus de cours d’histoire et ils avaient oublié tout ce qu’ils avaient appris en terminale.

Dans la programmation réduite de l’époque je choisis de les emmener voir deux films La Trêve qui venait de sortir et La Différence, film un peu plus ancien sur le racisme anti juif aux Etats-Unis.

Je crois que les élèves ont bien apprécié La Trêve. Mais vu les personnages truculents qui y sont décrits, ils l’ont davantage appréhendé comme un film d’aventures que comme une réflexion sur le post traumatique et l’après Auschwitz. D’ailleurs le débat animé par Sam Braun portait davantage sur la vie dans les camps sur laquelle les élèves, très attentifs, ont posé beaucoup de questions. Pour ma part j’ai regretté que le sens particulier du mot trêve ne soit pas évoqué et que l’intention première de Primo Levi dans ce récit autobiographique ait été occultée.

Au cours de la projection du film La Différence, cette classe “black blanc beur” comme on disait à l’époque, plutôt black et beur, a été surprise que l’exclusion dénoncée et le racisme, ne soit pas un rejet anti noir. Le débat animé par Jacques Tarnero s’est focalisé non sur le problème spécifique soulevé par ce film mais sur le fait que chacun devait cultiver et accepter sa différence et les différences. Il se référait au film Billy Elliot qui venait de sortir et qu’il conseillait vivement aux élèves. Cependant s’identifier au rejet et à l’exclusion était facile pour certains d’entre eux qui ont pris la parole avec passion pour raconter une expérience personnelle.

Cette prise de parole publique et ces débats organisés par Mémoire 2000 ont pu faciliter une prise de conscience plus élaborée sur les problèmes de racisme et d’antisémitisme, même si le contexte de l’époque n’était pas aussi exacerbé et violent qu’aujourd’hui. Et c’est en cela que le travail de Mémoire 2000 est indispensable.

Danièle Huber, Professeur au lycée Simone Weil

 

 

 


Journal N° 100 : Une attaque terroriste

9 avril 2019
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Les visages des victimes de l’attaque terroriste

Cinquante morts et une trentaine de blessés graves dans une attaque terroriste contre des Musulmans dans deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Un Australien de 28 ans a attaqué les fidèles musulmans pendant les prières du vendredi 15 mars 2019.  Armé de fusils d’assaut, filmant et diffusant en temps réel son attaque sur Facebook, le terroriste d’extrême-droite avait mis en ligne un manifeste intitulé “The great replacement” (le grand remplacement) juste avant de commettre son double attentat et faire un terrible carnage.

Les victimes, dont la plus jeune est Mucaad Ibrahim, un petit garçon de 3 ans, sont pour certaines d’origine étrangère et réfugiées.

L’objectif de ce terroriste – nous taisons volontairement son nom pour ne pas lui donner la notoriété qu’il recherche – était de provoquer la peur chez les Musulmans, et d’inciter les Européens et les descendants d’Européens à se défendre par les armes contre l’invasion supposée des personnes immigrées ou réfugiées.

S’inspirant du courant nativiste anglo-saxon de la fin du XIXe siècle qui croyait à la menace de disparition des populations blanches, le terroriste d’extrême-droite prétend défendre le “peuple européen” assimilé à la “race blanche” et se revendique “nationaliste blanc”, favorable à un “séparatisme blanc” et à la création d’un “foyer blanc”. Il condamne les sociétés multiculturelles et multiethniques.

L’élan de solidarité et de compassion manifesté par les citoyens néo-zélandais envers la minorité musulmane (1% de la population), à l’instar de la Premier ministre Jacinda Ardern, a été salué dans le monde entier, en particulier au Pakistan. Certainement la meilleure riposte apportée aux racistes et aux terroristes de tous genres…

 

Rose Lallier

 


Journal N° 100 : Nos meilleurs vœux à Benjamin Orenstein

9 avril 2019

Et toutes nos excuses. Dans notre dernière édition, Benjamin Orenstein a eu la désagréable surprise de trouver son portrait pour illustrer notre article “Comment témoigner lorsqu’auront disparu les derniers témoins de la Shoah ?”.

Le montage photographique présentait Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens, disparus en 2018. Ainsi que Claude Lanzmann, non pas un survivant mais l’auteur de Shoah. Notre maquettiste avait en effet associé les visages de ceux dont les témoignages sont essentiels pour lutter contre l’oubli et le négationnisme.

Or Benjamin Orenstein est toujours actif, nous en sommes heureux, il consacre ses forces à aller témoigner auprès des jeunes générations. Aujourd’hui, à 92 ans, il répond à une cinquantaine d’invitations chaque année pour que ses jeunes auditeurs deviennent des témoins de témoins. Il a aussi écrit son témoignage dans “Ces mots pour sépulture” paru en 2006.

Benjamin Orenstein a été interné à 14 ans en 1941, sa famille a disparu dans les camps. Il est revenu d’Auschwitz et de la marche de la mort. Après 48 ans de silence il a eu le courage de témoigner à la demande de son petit-fils. Il a attendu que celui-ci ait 12 ans.

Depuis il répond aux nombreuses demandes des professeurs.

Aujourd’hui, nous saluons sa parole précieuse.

Jacinthe Hirsch


Journal N° 100 : Heureux centenaire!

9 avril 2019

Déjà cent numéros ! Notre journal complète efficacement la projection des films que nous proposons à nos jeunes. Et comme pour ces films, il met en évidence les différents et hélas nombreux problèmes que nous propose une actualité bien tourmentée !

Pour ma part, j’ai passé en revue mes articles de ces dix dernières années. Revue édifiante, qui montre hélas que le travail n’est jamais terminé, et que l’heure du repos n’est pas arrivée.

 

Avril 2008 : “Les harkis, plus qu’une question d’honneur national”. Eh oui, notre pays s’est comporté de façon indigne envers des hommes et des femmes qui s’étaient battus pour nous, et que l’on a lâchement – et sciemment – livrés aux égorgeurs de l’époque.

Juillet 2008 : “Sport et racisme” : On ne compte plus les pays dont les athlètes refusent de concourir avec d’autres athlètes dont la nationalité sert de repoussoir (rappelons-nous l’odieux massacre des athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich).

Avril 2009 : “Le chemin de la liberté” : enfants aborigènes volés à leurs parents par les conquérants britanniques soucieux de faire disparaître d’Australie toute trace de négritude.

Janvier 2010 : “Les vautours de la Révolution” : Sitôt terminée la guerre d’Algérie, des “coopérants” se sont précipités sans vergogne aucune sur les appartements laissés par les pieds-noirs, sans bourse délier, bien sûr, tout heureux de participer à la naissance d’un pays neuf. A vomir !

Janvier 2010 : “Nuit noire” traite du massacre des Algériens par la police de Maurice Papon en Octobre 1961 à Paris (200 à 400 morts).

Avril 2011 : La Tunisie a chassé son dictateur :  début des “printemps arabes. De la Démocratie ?”

Janvier 2012 : “Les zoos humains”: A une exposition coloniale des années 30, on montrait des Calédoniens derrière les barreaux d’une cage !

Avril 2012 : “Les accords de la Honte” : Accords d’Evian de 1962, gigantesque mascarade : Les Français d’Algérie (cette “racaille”, disait Gaston Defferre) étaient censés être indemnisés : on attend toujours le passage à l’acte…

Octobre 2013 : “Esclavage pas mort” : La G.P.A. (Gestation Pour Autrui), pratique immonde qui n’est autre que l’exploitation scandaleuse du ventre de femmes pauvres par des couples fortunés.

Janvier 2014 : Boualem Sansal évoque le problème du Qatar, pays qui esclavagise des ouvriers étrangers (notamment philippins) pour la construction des stades  qui accueilleront la Coupe du Monde de football en 2022. “Circulez, y a rien à voir !”

Avril 2014 : “Le tableau noir” traite des difficultés à enseigner dans certains pays , et “Caravane 55” évoque l’épineux problème des Roms.

Juillet 2014 : “Le rapport Obin” (Inspecteur de l’Education Nationale), écrit en 2004, et publié de façon confidentielle (10 ans plus tard…) traitait un sujet épineux, le racisme à l’école, qui gangrenait déjà de très nombreux établissements, principalement en Seine-Saint-Denis.

Janvier 2014 : Disparition d’un géant, Abdelwahab Meddeb, qui le premier a décrit “La Maladie de l’Islam” (l’intégrisme religieux). J’ai connu ce Monsieur : total respect !

Octobre 2014 : “Le Chambon-sur-Lignon”, village nommé parmi les Justes pour avoir caché des enfants juifs durant la guerre de 39/45. Quand on en revient, on respire mieux…

Juillet 2015 : L’Algérien Abdenour Bibar publie “Et si on essayait la Fraternité ? “. Chiche !

Janvier 2016 : “Les incendiaires de la Mémoire” sont les négationnistes. En même temps, les attentats du Bataclan. Réactions indignées d’une femme musulmane, Zineb El Kharoui.

Janvier 2017 : “La laïcité assassinée” : livre édifiant de Caroline Fourest.

Avril 2017 : “Un racisme anti-chinois” dans la banlieue nord de Paris, avec déjà un assassinat !

Octobre 2017 : “Le racisme anti-noir” se porte encore bien aux Etats-Unis, avec des néo-nazis déclarés !

Janvier 2018 : “On prévoit le retour de centaines de djihadistes” : problème récurent et fort inquiétant.

Octobre 2018 : “Valeurs de footballeurs Champions du Monde” : des amoureux déclarés de la France, qui crient aussitôt ”Vive la France” et “Vive la République” : un vent d’air frais !

Janvier 2019 : “Le Dérèglement du Monde” : livre admirable d’Amin Maalouf, de l’Académie Française : Les errements de notre monde, les espoirs. D’une actualité brûlante.

 

Pour conclure, je précise que notre engagement est plus déterminé que jamais : sachons demeurer vigilants, ne laissons rien passer, et restons malgré tout optimistes.

Guy Zerhat


Séance Cinéma du mardi 19 mars 2019 : « N’oubliez pas que cela fut » de Stéphan Moszkowicz

9 février 2019

 

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Extrait du film, élèves du lycée Yabné

Mardi 19 mars 2019

Thème : L’antisémitisme

Film : N’oubliez pas que cela fut

Réalisateur : Stéphan Moszkowicz

Genre : Documentaire, 2008, 60 minutes

 

Résumé :

Un groupe d’élèves de première effectuent leur premier voyage en Pologne.

Encadrés par 4 guides spécialistes de la Shoah, ils partent visiter les restes des ghettos de Cracovie et Varsovie, ainsi que les camps d’Auschwitz-Birkenau et Maïdanek. Pour la première fois, ils sont face à la réalité de la Shoah.

En alternant l’explication des guides avec des images d’archives commentées par les jeunes eux-mêmes, ce film retrace les grandes dates de la Shoah, depuis la montée du nazisme, jusqu’à la libération des camps.

Raconté par des jeunes pour des jeunes, ce film est principalement destiné aux 13-25 ans, mais il s’adresse également à un public adulte.

 

 

 


Modification de la séance du 19 mars 2019 de notre programme Cinéma

9 février 2019

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L’éditorial du journal de Janvier 2019

12 janvier 2019

Comment témoigner lorsqu’auront disparu les derniers témoins de la Shoah ?

 

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A mémoire 2000, nous sommes convaincus de l’importance de la rencontre. Pour nos séances devant lycéens et collégiens chaque film est suivi d’un débat avec un spécialiste du  thème choisi, racisme, antisémitisme, lutte contre les discriminations, défense des droits des femmes et des droits de l’homme.

Tous les ans, la séance du mois de janvier est consacrée à la mémoire de la Shoah, pour l’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Le débat qui suit le film est mené par un grand témoin, rescapé des camps.  Nous aurons encore, cette année le précieux concours de Francine Christophe qui saura toucher le jeune public par son dynamisme. Mais qu’en sera-t-il les années suivantes ? Les survivants des camps savent l’urgence et l’importance de ces derniers témoignages. Dans les années 80, une centaine de survivants revenus des camps intervenaient régulièrement dans les classes pour faire entendre l’indicible. En ce début 2019, ces témoins précieux ne sont plus qu’une quinzaine, dont certains peuvent difficilement se déplacer.

Il y eut, après 1945, un très long silence sur la déportation et l’extermination des juifs, et des tziganes. Parler n’allait pas de soi quand personne ne voulait entendre. La parole était donnée aux héros de la résistance, aux souffrances représentables de la guerre. Pas à l’impensable des camps. Ce silence était dû aussi à la nécessité pour les rescapés, de se tenir éloigné de la violence subie, pour survivre. La plupart se sont tus longtemps. Ils ont accepté de témoigner, 30 ou 40 ans après. Des interventions éprouvantes mais indispensables. Ils sont ainsi devenus des passeurs de relais. “Nous avons été les derniers témoins du génocide, mais vous êtes, vous, la dernière génération qui entendrez des témoins” disait Ida Grinspan disparue le 24 septembre 2018.  L’Union des Déportés d’Auschwitz sert de relais entre les rescapés des camps et les professeurs. Dès les années 80, l’UDA a organisé une vaste collecte de témoignages, anticipant l’après.

Le 19 octobre 2018, quelques semaines après la disparition d’Ida Grinspan, s’est tenue au lycée Montaigne une séance d’un nouveau type.  Sur l’estrade, quatre déportés de 88 à 93 ans, prêts à dialoguer avec la salle. Auparavant, la centaine d’élèves présents ont vu et entendu, sur grand écran, Ida Grinspan, dont la voix venait de s’éteindre, raconter l’enfance heureuse, l’arrestation, la déportation, les camps et la libération. En même temps, dans 40 établissements sur tout le territoire, des centaines d’élèves étaient connectés en direct à l’évènement. Ces séances de témoignage dématérialisées se multiplient.

La Fondation pour la Mémoire de la Shoah a collecté un fond considérable à disposition des enseignants. Elle organise cette transmission qui entre dans une nouvelle phase car la mémoire vivante s’éteint. Une autre façon d’enseigner se pratique comme on le découvre dans le film les Héritiers, pour lequel, Anne Anglés, professeur dans l’académie de Créteil, a servi de modèle. Elle explique ainsi cette nouvelle façon de faire faire de l’Histoire aux élèves : “Ils doivent chercher, enquêter, écrire. Ils ont consulté des témoignages et vu des rescapés par le biais d’enregistrements audiovisuels…” Au lieu de subir un cours imposé, ils deviennent chercheurs en s’appuyant sur la masse d’archives collectées.

Enseigner l’extermination des juifs d’Europe, est devenu difficile dans de nombreux établissements. Le concours national de la résistance et de la déportation est aussi un vecteur utilisé par les enseignants pour aborder ce chapitre. 47 000 élèves y ont participé en 2018. Les professeurs que nous avons rencontrés le 18 octobre aux cinémas du Palais de Créteil ont conduit 400 élèves à la projection de L’armée du crime. Le débat était mené par M. Duffau Epstein, fils de Joseph Epstein.

La transmission de la mémoire continue, appuyée sur les témoignages laissés par ceux dont la parole est irremplaçable.

Jacinthe Hirsch, Présidente de Mémoire 2000


Journal de Janvier 2019: notre séance débat du 16 octobre 2019

12 janvier 2019

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Dans la chaleur de la nuit

Séance du 16 octobre 2018

Thème : Le racisme anti noir

Débatteur : Romain Huret

 

 

 

Dans une petite ville du Mississippi, un crime vient d’être commis.

L’adjoint du shérif arrête un inconnu assis dans le hall de la gare. Il est directement accusé du meurtre : il est noir et a beaucoup d’argent sur lui. Après vérification de son identité, il s’avère que cet homme est Virgil Tibbs, un policier, membre de la brigade criminelle de Philadelphie.

Il est alors relâché sans un mot d’excuse.

Mardi 16 octobre 2018, nous avons projeté “Dans la chaleur de la nuit” à un public très nombreux (190 élèves  provenant de classes de 3ème des collèges Jean Macé de Clichy et Camille Sée de Paris et du lycée Louis Armand de Nogent), une version sous titrée qui a provoqué une vague d’effroi dès les premières minutes, aussitôt éteinte car les élèves ont parfaitement suivi le film.

Notre débatteur Romain Huret, professeur d’Histoire en faculté, a très habilement géré le débat. Après quelques questions concernant directement le film, l’intérêt s’est rapidement déplacé vers le contexte historique de l’époque : la naissance du racisme, la séparation des espaces Blancs/Noirs, la lutte de Martin Luther King, l’action de Rosa Parks, la loi sur l’avortement, l’existence du Ku Klux Klan…

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Romain Huret

À des élèves qui ont du mal à accepter que les noirs soient considérés à cette époque comme des sous-hommes aux EU, Romain Huret rappelle que en France, des Kanaks étaient en 1931 présentés dans des cages et observés comme des animaux…

Viennent ensuite des discussions sur le racisme actuel aux États-Unis et en France : les lois sur le port d’armes, sur le fait que aux Etats-Unis dans 9 cas sur 10 ce sont des noirs qui sont arrêtés au volant pour des contrôles, sur la différence de justice pour les Noirs ou pour les Blancs…ceci malgré les lois, ainsi que les mentalités qui chez certains n’ont pas beaucoup évolué ; en France le port d’arme n’est pas légal, les lois antiracistes sont respectées mais les mentalités continuent à évoluer dans le bon sens mais aussi dans l’autre sens et Romain Huret les appelle à la vigilance.

Enfin, s’amorce une discussion plus philosophique sur : ”les Noirs doivent-ils être parfaits pour être bien intégrés “. Les élèves s’appuient sur le constat que dans le film Virgil Tidds est extrêmement bien habillé, calme, intelligent et professionnel que Obama représente le noir sportif, diplomate, cultivé qui a réussi…

Romain Huret reconnait que  le mythe de l’excellence est toujours présent, mais que le vrai combat doit être de mettre en avant les gens “moyens” qui font la société et que chacun doit accepter les différences de chacun afin de créer  une société plus variée et plus “riche”.

Les jeunes ont semble-t-il été très sensibles au film et au débat qui a suivi et un très grand nombre est venu nous remercier pour cette matinée.

Arlette Weber

 


Journal de Janvier 2019 : notre séance débat du 13 novembre 2018

12 janvier 2019

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Mustang

Séance du 13 novembre 2018

Thème : L’injustice faite aux femmes

Débattrice : Soad Baba-Aïssa

 

 

 

Salve d’applaudissements à l’issue de cette superbe projection dans une salle quasiment remplie : 169 élèves présents, qui ont regardé, écouté le film dans un silence religieux.

La première question a permis de lancer le débat, c’est Mustapha qui avait trois interrogations essentielles au sujet du thème du film.

“Parle-t-on de la liberté de la femme ou du mariage ? A mon avis, une femme doit rester dans “le juste milieu”, elle ne doit pas avoir une liberté complète, c’est un joyau, un diamant que personne ne doit toucher, sinon elle ne sera plus respectée”…

– Réaction immédiate d’une jeune fille : Qu’appelles-tu “liberté complète” ? Tu dis “la femme est un objet précieux”, c’est très misogyne ce que tu affirmes, c’est inacceptable !

– Au Pakistan, qui est un pays libre, les femmes peuvent exiger d’épouser un homme qui connait parfaitement le Coran…Oussama demande, à propos du film : “qui est visé, les filles ou la religion ? dans le film, à la télé, on entend l’Imam… “

– Non, répond enfin Madame Baba-Aïssa, ce n’est pas l’Imam qui parle, mais c’est un discours d’Erdogan qui prétend que les femmes ne doivent pas rire en public, bien se tenir etc… la Turquie est devenue très conservatrice, nombre de parents considèrent que les filles de la famille, au nom de la virginité, peuvent être tuées, ce qu’on appelle “crime d’honneur”. Dans ce film, il n’est pas question de religion mais de traditions. Ceci dit, souvent, les religions sont utilisées pour satisfaire les mariages arrangés. On compte encore 200 000 femmes dans le Monde qui sont victimes de violences.

– Une médiatrice de collège prend la parole pour entériner ce qui vient de se dire. Elle a, dit-elle, rencontré de nombreuses jeunes filles qui ont été renvoyées dans leur pays d’origine, les familles se servant alors de leur religion pour justifier ces violences. En France, on dénombre encore 70 000 femmes qui ne sont pas à l’abri d’un mariage forcé. En un été, leur vie peut basculer, le travail des associations permet à certaines de pouvoir échapper à ces mariages arrangés (on leur demande de faire des copies de leurs papiers d’identité et de les laisser en France par exemple), mais le retour est souvent compliqué.

– Un jeune homme : “mais pourquoi la vie des cinq sœurs bascule-t-elle subitement ?”

– Précisément, parce qu’elles ont joué avec des garçons à la plage, on considère que leur honneur est perdu.

Puis les discussions se sont enflammées à propos de la virginité “a-t-on le droit de demander un certificat de virginité en France ? Parfois l’hymen n’est pas rompu pendant le premier rapport.

– Attention, on ne juge pas les femmes sur le fait qu’elles soient vierges ou non ; en effet, les médecins ne devraient pas se soumettre aux demandes de certificats de virginité. Mais n’oubliez pas les luttes de vos ancêtres, les conquêtes pour la contraception, la reconnaissance de la femme en tant qu’être humain tout simplement, le droit de vote (1944), le droit de posséder un carnet de chèques (1965) sans l’autorisation d’un homme majeur (père, mari, frère…)

Grâce à ces luttes, nous sommes des femmes libres et émancipées, il n’y a pas d’hommes supérieurs aux autres, mais juste l’égalité entre hommes et femmes.

Un jeune évoque la difficulté d’aider éventuellement une fille qui risque de ne pas accepter parce qu’il est garçon, celui-ci évoque également les débats “grammaticaux” (féminisation de certains mots) qui ne devraient pas avoir lieu. La cause féministe est plus noble et plus profonde et certaines féministes extrémistes en donnent une mauvaise image.

– Oui, mais n’oubliez pas que les femmes ont dû combattre pour faire avancer la société, n’arrêtons pas ce combat qui doit profiter à tous, femmes comme hommes ; au nom de l’égalité, le droit des hommes avance également : exemple le droit au congé paternité, droit de réversion de pension aux hommes veufs etc…

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Madame Soad Baba-Aïssa

À la question “pourquoi les femmes ne se défendent-elles pas mieux ? “, Soad Baba-Aïssa répond très justement que la société et les lois ont été fondées par et pour les hommes. Napoléon 1er avait déclaré et fait inscrire dans le Code Civil en 1804, que les femmes étaient des êtres mineurs. Le travail des féministes a été considérable pour lutter, faire changer les lois et faire respecter l’égalité hommes/femmes, malgré une éducation encore très sexiste.

Enfin, un élève demande “pourquoi Mustang” ?

– Un mustang est un cheval libre qui affronte tous les dangers pour garder sa liberté. Dans le scénario, la petite fille a la même fougue pour libérer ses sœurs pour la liberté.

Et la dernière scène du film est magnifique car les deux sœurs, arrivées à Istanbul, se réfugient chez leur ancienne professeure en se jetant dans ses bras.

Le réalisateur montre dans cette dernière image à quel point l’éducation est fondamentale dans tous les coins du monde et, encore une fois combien le travail des professeurs est indispensable et superbe. J’en profite pour remercier particulièrement celles et ceux qui ont eu le courage d’emmener leurs élèves aujourd’hui pour leur permettre de mieux réfléchir à cette égalité des sexes qui nous est chère.

Merci également à Madame Baba-Aïssa qui a su laisser les élèves s’exprimer en toute liberté mais aussi, faire rebondir les idées reçues avec beaucoup de tact et de talent.

Bravo à elle.

Joëlle Saunière


Journal de Janvier 2019 : notre séance-débat du 28 décembre 2018

12 janvier 2019

 

 

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Joyeux Noël

Séance du 18 décembre 2018

Thème : La guerre de 14/18 (Centenaire)

Débatteurs : Didier Cochet et Noël Genteur

 

 

 

 

Ce film présente un étonnant moment de fraternisation entre ennemis, lorsque les combattants britanniques, allemands et français, ont observé une trêve à l’occasion du premier Noël de la grande guerre.

Le scénario, fondé sur un important travail d’archives, reconstitue ce moment inimaginable où les ennemis qui se sont entretués massivement durant plusieurs mois, sortent de leurs tranchées, le 24 décembre, pour entendre un ténor allemand, écouter l’hymne écossais avec cornemuses et partager une soirée fraternelle, une bonne bouteille, un match de foot, une messe en latin.

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Noël Genteur, passeur de mémoire

En voyant ces images, on se demande si tout cela n’est pas  arrangé, trop joli pour être vrai. Mais notre débatteur, Noël Genteur, ancien maire de Craonne, répond aux doutes sur la vraisemblance de cette fraternisation. “Ce film est juste” déclare-t-il d’entrée.  Il connait la question et a recueilli le témoignage des anciens poilus. Il se présente aux élèves : “Je suis un paysan, ma ferme est sur le champ de bataille que vous avez vu. Dans le no man’s land. Pour moi, cette guerre n’est pas finie”. Depuis qu’il est petit, avant même qu’il commence à travailler, il a toujours vu la terre rendre des restes de cette guerre puisque ses champs se situent à l’endroit exact où étaient les tranchées et l’espace réduit entre belligérants. Il a sorti des corps, pendant des années. Il retrouve toujours des grenades, des obus, cinq ou six par an. Pour lui la guerre ne s’est pas arrêtée en 1918.

Un élève lui demande pourquoi. “Ce sont les conséquences de cette guerre avec lesquelles je vis toujours, au quotidien. Je suis éleveur. Mes troupeaux sont toujours touchés par les restes de cette guerre. La terre a été retournée des milliers de fois par les bombardements, les barbelés ont été enfouis et leurs piquants se sont accrochés aux racines de l’herbe que broutent nos vaches”. Cette confrontation permanente aux traces de cet immense champ de bataille où ont disparu tant d’êtres humains l’a conduit à devenir Veilleur de mémoire sur le chemin des Dames. Un garçon demande pourquoi les Allemands se battaient contre les Français et les Anglais. La réponse est difficile à suivre pour beaucoup d’élèves. Plusieurs classes d’UP2A accueillent des élèves nouvellement arrivés en France. Une jeune fille demande : “ Mais qui a commencé et pourquoi ? “ “Il s’agit, comme dans toutes les guerres, de question de territoire et de richesse à conquérir”.  “Mais, demande un garçon, ce n’est pas à cause de l’assassinat de l’archiduc à Sarajevo ?” “Oui, c’est la réponse des livres d’Histoire, ce fut la cause officielle de la déclaration de la guerre. Mais il y a aussi quantité de raisons plus complexes”. Didier Cochet qui intervient au nom de l’association Chemins de mémoire sociale, recommande aux élèves d’aller chercher dans les sites consacrés à la fraternisation durant la guerre de 14-18. Ils trouveront beaucoup d’archives et des photos, ils pourront continuer la réflexion commencée ici.

Le film a mis en lumière ce moment étonnant où fut suspendue la logique de la guerre qui veut que l’on tue son ennemi coûte que coûte sans se poser de questions. Ces épisodes de fraternisation ont été sévèrement condamnés, comme le montre le film. Il n’est pas question, pour le commandement militaire, de mettre en doute la légitimité de cette boucherie. Certains survivants interrogés par Noël Genteur, devenus centenaires, craignaient encore de parler de ces moments, comme s’ils redoutaient toujours une sanction pour avoir parlé.

La présence de Noël Genteur, témoin particulier, qui a rencontré cette guerre dans le sol des champs appartenant à sa famille depuis plusieurs générations, donne une vie particulière à ce moment sorti des livres d’Histoire.

Nous l’en remercions.

Jacinthe Hirsch


Journal de Janvier 2019 : Parc de Choisy, Parc de mémoire 2

12 janvier 2019

Je reviens vers le parc de Choisy, parc de détente et parc de mémoire. Le 17 avril 2018, avait lieu l’inauguration du monument à la mémoire des victimes des crimes contre l’humanité commis par les khmers rouges au Cambodge. 

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Le génocide au Rwanda en 1994

Après l’inauguration de la stèle, j’apprends l’existence d’une autre plaque mémorielle pour le génocide du Rwanda. Personne, ce jour-là, ne peut m’indiquer où est cette plaque. Je parcours les allées, sans cesser de demander. Alors que je suis prête à renoncer, je lève la tête vers un panneau émaillé sur fond bleu marine au-dessus d’un banc :

« Jardin de la mémoire du génocide des Tutsis au Rwanda »

« En 1994 au Rwanda, plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été exterminés en trois mois car nés Tutsi. Ce lieu est dédié à leur mémoire. »

Après cette découverte, je   retourne vers les deux livres de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récit des marais rwandais, (Seuil 2000) témoignages des rescapés tutsis et Une saison de machettes, (Seuil 2003) témoignages des tueurs hutus emprisonnés.

9782020530569-475x500-1Ces récits nous plongent au cœur de ce génocide de proximité. Chaque matin, du 11 avril au 14 mai 1994, à 9h30, les tueurs hutus partent, avec leurs machettes, tuer leurs voisins comme ils partaient travailler aux champs les jours précédents. “On va couper” disent-ils. Les deux livres de Jean Hatzfeld cherchent à comprendre à travers ces témoignages des deux côtés, bourreaux et victimes,  comment une telle flambée de haine active a pu faire s’entretuer, durant quelques semaines,  deux peuples qui vivaient côte à côte. Le 6 avril 1994, le président de la République du Rwanda, Juvénal Habyarimana est assassiné dans l’explosion de son avion. La nuit même, les massacres commencent à Kigali et se propagent dans les villes de province et les villages des collines de Nyamata, au rythme des appels au meurtre de la radio des Mille collines.

Jean Hatzfeld compare l’Holocauste et le génocide des Tutsis. La spécificité du génocide rwandais tient au caractère rural de ce pays. Un génocide de proximité parce que les Hutus tuaient leurs voisins qu’ils identifiaient comme Tutsis. Il n’y a eu ni marquage, ni camp de concentration, juste un déplacement de l’activité agricole vers le massacre,  orchestré par un très petit groupe. Et ce massacre fut, malgré l’outillage archaïque et l’organisation rudimentaire, d’une redoutable efficacité.

Pour Dans le nu de la vie, récit des marais rwandais,  Jean Hatzfeld a recueilli la parole des survivants dans les collines de Nyamata où furent massacrés 50 000 Tutsis. “Au lendemain d’une guerre, les survivants civils éprouvent un fort besoin de témoigner, au lendemain d’un génocide, au contraire, les survivants aspirent à un étrange silence.” Le quotidien de ceux qui ont fui dans les marais ou dans les églises est terrifiant. Pourchassés et tués impitoyablement, ils n’ont aucun espoir de protection, car quiconque les protège est exécuté.

Ce que l’on retrouve dans l’acte des génocidaires, rwandais, khmers rouges ou nazis, c’est la volonté de déshumanisation. Pour tuer en masse, il est plus simple de ne pas avoir d’humains sous son regard. Des “schtuks”, dans les camps nazis, ou des animaux au Rwanda. Innocent Rwililiza, rescapé des massacres, témoigne à propos de celui qui le poursuit : “Maintenant, je pense que ce Hutu ne couvait pas la férocité dans le cœur. On fuyait sans répit au moindre bruit, on fouinait la terre à plat ventre en quête de manioc, on était bouffé de poux, on mourait coupé à la machette comme des chèvres au marché. On ressemblait à des animaux, puisqu’on ne ressemblait plus aux humains qu’on était auparavant, et eux, ils avaient pris l’habitude de nous voir comme des animaux. En vérité, ce sont eux qui étaient devenus des animaux. Ils avaient enlevé l’humanité aux Tutsis pour les tuer plus à l’aise.”

9782020679138Le témoignage des bourreaux rassemblé dans Une saison de machettes est terrifiant de tranquillité, les journées de massacres ont remplacé les journées de travaux des champs, il faut être bien nourri et en forme pour avoir un bon rendement, être le plus performant à la machette et appartenir sans hésitation au groupe de tueurs. L’organisation est des plus élémentaires. Le conseiller communal a convoqué tous les Hutus le 11 avril. Dorénavant, ils ne doivent pas avoir d’autres activités que tuer des Tutsis. Pancrace raconte : “La règle numéro un, c’était de tuer. La règle numéro deux, il n’y en avait pas. C’était une organisation sans complication”. Si quelques-uns se hasardent à poser des questions, le conseiller se fâche : “Il n’y a pas à demander par où commencer, droit devant dans les brousses et tout de suite sans s’attarder derrière des questions.”

L’expérience de Milgram analyse le processus de soumission à l’autorité et en tire des résultats effrayants. Ici s’ajoute la dimension de groupe d’appartenance et le moteur de l’ancienne rancœur contre les Tutsis considérés comme privilégiés. Jean Hatzfeld interroge les tueurs sur de possibles réticences à  assassiner des connaissances, ceux avec qui on jouait au football, on buvait des bières. Alphonse répond : “On tuait tout ce qu’on débusquait dans les papyrus. Il n’y avait pas à choisir … On était des coupeurs de connaissances, des coupeurs d’avoisinants, des coupeurs, tout simplement.” Elie ajoute : “on n’avait pas à choisir entre les hommes, les femmes, les nourrissons et les anciens, tout le monde devait être abattu avant la fin, le temps nous secouait, le boulot nous tirait les bras.” Jean Hatzfeld part à la recherche des justes hutus, il collecte des noms, un cultivateur hutu qui, le premier jour du massacre,  s’oppose et sermonne les massacreurs qui approchent. Il est abattu à coups de machette dans les rires du groupe et sous les yeux de son fils qui ne s’arrête pas pour se pencher sur lui.

En remontant les yeux vers cette plaque dans un parc tranquille d’un pays en paix, on demeure saisi d’effroi, au plus près du mal absolu et devant un abîme de questions.

 

Jacinthe Hirsch

 

 

 

 

 


Journal de Janvier 2019: Le Concours National de la Résistance et de la Déportation

12 janvier 2019

Institué en 1961 par le Ministre de l’Education Nationale, Lucien Paye, à la suite d’initiatives d’associations d’anciens résistants et déportés, le concours s’appuie sur l’enseignement de l’histoire des mémoires de la Résistance et de la Déportation.

Ce concours est ouvert aux collèges et lycées de France ainsi qu’aux établissements français à l’étranger.

Chaque année, un thème est défini. Il fait l’objet d’un travail interdisciplinaire et s’inscrit dans une démarche d’éducation à la citoyenneté.

L’objectif est de perpétuer chez les élèves la mémoire de la Résistance et de la Déportation pour leur permettre de réfléchir et de s’en inspirer afin d’en tirer les leçons civiques dans leur vie actuelle et future.

Les élèves inscrits par leurs professeurs ont le choix de concourir soit individuellement et rédiger un devoir en classe, soit présenter un travail de groupe via le support de leur choix (expo, œuvre artistique, audiovisuelle etc…).

Thème retenu cette année (2018/2019) : Répressions et Déportations en France et en Europe de 1939 à1945.

Plusieurs collèges et lycées de l’académie de Créteil se sont inscrits à ce concours et une des premières actions de l’académie, fut de projeter un film sur la résistance du groupe Manouchian : “L’armée du crime” de Robert Guédiguian. Notre association Mémoire 2000 s’est impliquée dans cette aventure en proposant, à la demande de responsables académiques, un expert pour le débat.

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A gauche, Georges Duffau-Epstein dans les bras de son père, Joseph Epstein dit Colonel Gilles (1911-1944) ; à droite Georges Duffau-Epstein (Crédit photo : Pascal CONVERT)

Nous avons sollicité Georges Duffau-Epstein pour cette intervention. Georges Duffau étant le fils de Joseph Epstein, dit Colonel Gilles. Celui-ci prit la direction des FTP à Paris et engagea des commandos de 15 combattants permettant de réaliser diverses actions spectaculaires visant les hauts gradés nazis installés à Paris. Dénoncé par un traitre, il fut arrêté, torturé et fusillé au Mont Valérien, avec Missak Manouchian et 28 autres résistants, le 11 avril 1944.

400 élèves étaient présents pour cette première projection. Ils étaient répartis sur deux salles, ce qui rendait le débat un peu plus compliqué, le débatteur n’ayant pu être simultanément dans les deux lieux.

Mais les responsables furent ravis de la participation de Mémoire 2000 qui leur avait trouvé cet homme exceptionnel, qui a déclaré à la fin du débat : “Je suis très fier de mon père, mais ce qui m’intéresse le plus, ce sont les valeurs qu’il défendait avec les membres de la Résistance, la lutte incessante contre tous les racismes et sa rage de démontrer que tous les hommes sont égaux”.

L’affiche rouge : Vaste opération de propagande qui couvre tous les murs de France. Mais ce fut un véritable fiasco, les Français ont compris que ces combattants étrangers ou pas, ont lutté pour la paix. “L’armée du crime” était en réalité “L’armée de la résistance”. Ce kaléidoscope d’étrangers a aidé à libérer la France.

Pour l’anecdote, l’imprimeur avait décidé de détourner l’affiche en montrant Hitler en médaillon et rappeler que cet étranger là (Autrichien) était responsable de plusieurs millions de morts !

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L’affiche rouge

En mémoire de : Célestino Alfonso (Espagnol), Olga Bancic (Roumaine), Joseph Boczov (Roumain), Georges Cloarec (Français), Rino Della Negra (Italien), Thomas Elek (Hongrois), Joseph Epstein (Arménien), Maurice Fingercwajg (Polonais), Spartaco Fontano (Italien), Jonas Geduldig (Polonais), Emeric Glasz (Hongrois), Léon Goldberg (Polonais), Szlama Grzywacz (Polonais), Stanislas Kubacki (Polonais), Arpen Lavitian (Arménien), Césare LuccariniI (Italien), Missak Manouchian (Arménien), Marcel Rayman (Polonais), Roger Rouxel(Français), Antoine Salvadori (Italien), Willy Szapiro (Polonais)?, Amédeo Usseglio (Italien), Wolf Wajsbrot (Polonais), Robert Witchitz (Français).

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Olga BANCIC, immigrée juive roumaine et communiste, résistante FTP-MOI, membre du groupe Manouchian

Tous fusillés au Mont Valérien le 21 février 1944 et le 11 avril 1944. Sauf Olga Bancic qui, en application du manuel de droit criminel de la Wehrmacht interdisant alors de fusiller les femmes, sera décapitée à la hache, le jour de ses 32 ans, le 10 mai 1944, à Stuttgart.

 Joëlle Saunière


Journal de Janvier 2019: « Salam, Shalom, Salut » Face à la haine, la jeunesse aussi prend ses responsabilités

12 janvier 2019

En novembre et décembre 2018, de jeunes Français juifs et arabes ont proposé  des débats en milieu scolaire afin d’ouvrir la réflexion sur les relations entre juifs et arabes et initier une pensée sur les stéréotypes durement ancrés. A l’initiative de SOS Racisme, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, une quinzaine de jeunes ont été formés par des historiens aux origines du conflit israélo-palestinien, mais aussi à l’histoire précoloniale du Maghreb et à l’histoire de l’immigration en France.

En apportant leur propre histoire et leur engagement personnel ils ont contribué à ouvrir le dialogue au-delà du champ de mines des préjugés antisémites et antimusulmans.

Cette opération s’est déployée sur tout le territoire de Bordeaux à Sarcelles, de Marseille à Aubervilliers et Grenoble, où ces jeunes ont manifesté leur volonté de vivre ensemble au-delà des préjugés. Ils remettent ainsi en perspective le discours binaire “Il y a d’un côté les Juifs, de l’autre les Arabes” et apportent une lueur d’espoir.

Jacinthe Hirsch


Journal de Janvier 2019: “Le dérèglement du monde”

12 janvier 2019

Je viens de découvrir un ouvrage passionnant de Monsieur Amin Maalouf de l’Académie Française, ouvrage paru en 2009, mais d’une actualité et d’une lucidité absolument confondantes : “Le dérèglement du monde”.

le-dereglement-du-mondePour lui, l’Europe a perdu ses repères, elle tarde à se réaliser ; l’Afrique se perd en guerres intestines, épidémies, trafics sordides, corruption généralisée, chômage massif, déliquescence des institutions. Les Etats-Unis réalisent l’impossibilité de dompter, seuls ou presque, une planète indomptable. La Chine, malgré son fulgurant essor économique, connaît des incertitudes graves et des difficultés relationnelles. Le monde arabo-musulman se perd en rancœur contre les Occidentaux, les Russes, les Chinois, les Hindouistes, les Juifs, et avant tout contre lui-même. En Union Européenne, depuis la chute du mur de Berlin, ce ne sont qu’appartenances exacerbées et surenchères identitaires. Tous ces peuples donnent l’impression d’être engagés sur le même radeau fragile et instable. Suit alors la longue litanie des différents conflits en Europe et au Moyen-Orient, avec la confrontation permanente entre Orient et Occident. C’est la victoire contre le communisme, certes,  mais dans la construction européenne, pas de transmission convenable des valeurs, notamment la démocratie.

Pourtant, des progrès essentiels sont bien là, notamment l’allongement de la durée de vie. Mais apparaissent de nombreux dérèglements (intellectuel, climatique, géopolitique  et éthique) et une incapacité à transmettre valeurs et progrès. L’évolution matérielle est incontestable, mais pas morale, et l’on assiste hélas à un nouvel “équilibre de la terreur”. On espère la naissance d’un nouvel humanisme, sans les égarements du marxisme ni la domination idéologique de l’Occident. Malheureusement, les idéologies passent, mais les religions demeurent, offrant aux populations un ancrage identitaire durable, notamment en pays d’Islam. Et cela entraîne un affrontement de civilisations qui ensanglante le monde, où l’on voit le politique empiéter sur le religieux. D’autre part, la faute de l’Occident a souvent été d’être incapable d’appliquer aux autres peuples les principes qui s’appliquaient aux siens : songeons simplement à la France coloniale, qui s’avéra incapable d’octroyer aux habitants musulmans des départements algériens une citoyenneté à part entière, un statut de “Français musulmans” : Totale aberration de la part d’une république laïque.

C’est ainsi que les identités meurtries sont devenues des identités meurtrières, car la mondialisation a mondialisé le communautarisme. Et l’auteur en vient à comparer l’humanité à un groupe d’alpinistes qui commencent à perdre pied et à “dévisser”. Je vous laisse le soin de découvrir les trois possibilités qui s’offrent à ce groupe pour se tirer de ce mauvais pas.

Arrive alors  la conclusion de cette réflexion passionnante  sur notre époque et sur les solutions qui s’offrent à nous pour éviter un désastre. Plusieurs raisons d’espérer :

 1 – Le progrès scientifique ne cesse de s’accélérer, et toutes les populations devraient pouvoir en bénéficier.

 2 – Les pays les plus déshérités et les plus pauvres de la planète  sont  en  train de sortir de leur sous-développement.

 3 – L’expérience de l’Europe contemporaine, que l’on a longtemps désespérément appelée de nos vœux, s’impose aujourd’hui, imparfaite peut-être, mais qui peut encore progresser.

4 – La dernière raison d’espérer , selon Monsieur Maalouf, c’est l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis de Barack Obama, qui a entrepris une mutation de son pays pour exercer un rôle planétaire dans le respect des autres et de ses propres valeurs. Hélas, ce livre a été écrit en 2009, c’est-à-dire avant que le pouvoir de ce pays ne tombe entre les mains répugnantes et inquiétantes de Trump. Espérons tout de même que ce grand pays s’en remettra, et qu’il saura renvoyer à son néant ce triste individu qui le déshonore. Gémissons, certes oui, ….mais espérons !

Un ouvrage passionnant, en tout cas. Bonne lecture !

Guy Zerhat