Journal d’Octobre 2018 : Une bonne prise de conscience

29 novembre 2018

“ En descendant les Champs-Elysées, tout à coup, je croise un homme et un enfant, bien habillés, remontant vers l’Arc de triomphe. Ils avaient le mot juif et l’étoile jaune cousus sur leur veste.

En vous le racontant aujourd’hui, j’ai envie de pleurer, tellement ça a été un choc. Oui, un choc ! C’était inacceptable. Là, d’un coup, je me suis dit : mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu’ils soient juifs ou pas, qu’est-ce que ça peut faire ? Je ne sais pas comment vous dire, mais ça a brisé d’un coup mon antisémitisme.

Cela reste un moment unique dans ma vie. Cet homme et son fils, au fond, j’aurais voulu les serrer dans mes bras”.

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Daniel Cordier pendant la guerre et aujourd’hui

Ce sont les paroles de Daniel Cordier lors d’une interview accordée au Monde en mai dernier et qui explique de façon simple et émouvante, comment en quelques instants seulement il a pu prendre conscience de l’absurdité et de la violence de l’antisémitisme.

C’est sans doute, en partie, grâce à cette prise de conscience “fortuite” que cet ancien Camelot du roi, élevé dans une famille d’extrême droite, admiratrice de Maurras, antisémite, comme il était de bon ton de l’être à cette époque, s’engage dans la France libre et qu’il est devenu le personnage formidable que l’on connait.

Il dit lui-même qu’il fallait être fou pour faire certaines choses. Certaines folies sont d’une immense sagesse…

Il y a des leçons à écouter de cet homme “libre” qui pourtant ne souhaite pas en donner.


Journal de Juillet 2018 : Rwanda: “In Praise of Blood – The Crimes of the Rwandan Patriotic Front” de Judi Rever Random House – mars 2018

3 août 2018

ob_053d2a_judi-rever-igitabo-cya-1Ayant pour vocation de sensibiliser les jeunes aux atteintes contre les droits de l’homme, Mémoire 2000 informe son jeune public des crimes contre l’humanité et des génocides. C’est dans ce cadre que notre association suit les événements de la région des grands Lacs africains, en particulier ceux du Rwanda depuis le génocide des Tutsi rwandais de 1994. Rappelons que notre regretté Président, Bernard Jouanneau, avait ainsi participé aux travaux de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) de 2004 sur l’éventuelle implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le génocide des Tutsi rwandais, perpétré par les forces étatiques Hutu et des civils Hutu entre le 7 avril et le début juillet 1994, est un fait historique incontestable, établi non seulement par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), mais aussi par les travaux de nombreux historiens du monde entier.

Relativiser ou minorer ce génocide, à l’instar du génocide des Arméniens ou des Juifs d’Europe, relève du négationnisme.

L’écriture de l’histoire des événements et du contexte dans lequel s’est déroulé le génocide des Tutsi se poursuit, et la récente publication en Anglais du livre “In praise of Blood. The crimes of the Rwandan Patriotic Front” de la journaliste canadienne Judi Rever est importante, au-delà de la large audience qu’il a rencontrée et d’une couverture médiatique internationale.

Ce livre est le fruit de près de 20 ans d’enquête de cette journaliste qui a couvert à partir de 1997 la guerre en République Démocratique du Congo et a éclairé l’implication des armées rwandaises et ougandaises des Présidents Kagame et Museveni. Un travail d’investigation qui gênait certains, puisque Judi Rever a été menacée au point de bénéficier de la protection des services de sécurité belges et canadiens (1).

Judi Rever croise et recoupe de nombreuses sources : les témoignages d’anciens officiers et soldats du FPR du Général-Président Paul Kagame, ceux de victimes civiles rwandaises, de témoins et d’enquêteurs occidentaux ; des rapports officiels de l’ONU et du TPIR mais aussi des rapports mis sous embargo qui lui ont été confidentiellement remis ; des rapports officiels d’ONG (HRW, Amnesty International, MSF etc.). Elle écrit une histoire dont la plupart des événements étaient connus et documentés mais de manière éparse : l’histoire des crimes contre l’humanité et possiblement des crimes de génocide (2) que le FPR du Président Kagame a commis contre les populations Hutu avant le génocide des Tutsi de 1994, pendant les trois mois du génocide et dans les années qui ont suivi.

S’appuyant notamment sur des témoignages inédits de soldats du FPR ayant participé aux massacres de civils Hutu, Judi Rever retrace minutieusement l’organisation de ces crimes de masse : formation d’unités de tueurs supervisés et encadrés par la division du renseignement militaire du FPR, massacres organisés de milliers de civils Hutu dès la première offensive du FPR en 1990, destructions secrètes des corps par crémation, notamment dans le parc de l’Akagera, élimination des témoins de ces massacres, en particulier occidentaux (exécutions de religieux canadiens et espagnols)…

Sur la base de témoignages d’anciens proches de Paul Kagame, mais aussi sur le contenu du rapport Hourigan (3) et les enquêtes de juges espagnol et français, Judi Rever conclut que l’attentat du 6 avril 1994 contre le Président Hutu, Juvénal Habyarimana, attentat qui est l’un des éléments déclencheurs du génocide des Tutsi, a été commis par le FPR, sur ordre de Paul Kagame et ses proches. Rappelons qu’aucune preuve définitive n’a pour le moment été apportée sur cet événement crucial. Mais l’hypothèse effroyable, celle qui fait du FPR le commanditaire de l’attentat du 6 avril, prend de plus en plus de consistance, à mesure que les années passent et que des proches de Kagame s’accusent de ce crime, tandis qu’aucun Hutu, y compris parmi les génocidaires condamnés par le TPIR, ne revendique cet attentat…

L’un des développements le plus perturbant du livre de Judi Rever est celui qui concerne la stratégie de déstabilisation du Rwanda par le FPR entre le début de son offensive pour la conquête du pouvoir (octobre 1990) et sa prise de la capitale en juillet 1994, avec l’organisation d’attentats dans le pays et des assassinats ciblés de personnalités rwandaises, y compris Tutsi, pour instaurer un climat de terreur dans le pays et attiser les peurs “ethniques” entre Hutu et Tutsi. Sur la base de témoignages d’anciens soldats du FPR, il est même question de l’infiltration des milices interahamwe (celles qui ont perpétré le génocide des Tutsi) par des soldats du FPR. Nous confesserons ici que nous n’avons pu nous empêcher de penser qu’il ne pourrait s’agir que d’horribles affabulations, tant cela dépasse l’entendement. Et nous rappelons que le génocide des Tutsi a été perpétré par près de 200 000 Hutus.

Le livre de Judi Rever, aussi gênants soient certains de ses développements, ne peut être balayé d’un revers de la main. Il doit être critiqué et discuté. Claudine Vidal, directrice émérite au CNRS et chercheuse reconnue et respectée, vient d’en donner une lecture critique (4). L’universitaire Filip Reyntjens a, quant à lui, conclut à un génocide contre les Hutu (indépendamment du génocide contre les Tutsi qu’il ne minimise pas) après sa lecture du livre de Rever.

“La vérité traverse le feu, jamais elle ne brûle”, dit un proverbe rwandais. A Mémoire 2000, comme pour de nombreuses personnes partout à travers le monde, nous continuerons de chercher la vérité sur ce qui s’est passé au Rwanda, y compris pour ce qui concerne la responsabilité de l’Etat français dans la tragédie rwandaise. La vérité sur le génocide des Tutsi est aujourd’hui établie. Mais la réconciliation et la paix civile de ce pays d’une douzaine de millions d’âmes ne pourront être pérennes si une partie du passé est interdite de parole et occultée, et si l’impunité demeure pour les crimes les plus graves.

Rose Lallier

N.B. : pour les Anglophones, nous recommandons vivement les deux articles que l’universitaire américaine Helen Epstein a consacré au livre de Judi Rever dans la New York Review of Books de juin 2018 (CLIQUEZ SUR LES LIENS)

The Mass Murder we don’t talk about 

A deathly Hush 

1 – Guy Rapaille, le Président du comité belge de contrôle des services de renseignements, a par ailleurs déclaré “Nous avons été informés de l’existence d’escadrons de la mort rwandais en Europe” (interview au journal Le Soir, juin 2018)

2 – Crime de génocide dont la possibilité était déjà évoquée par un rapport de l’ONU de 2010, dit Rapport Mapping, pour ce qui concerne les crimes commis par l’armée de Paul Kagame en RDC.

3 – Evoquant ce rapport qu’elle a contribué à mettre sous le boisseau, la canadienne Louise Arbour, ancienne procureur du TPIR aujourd’hui à la retraite, a confirmé les déclarations de son successeur, l’italienne Carla del Ponte. Toutes deux témoignent que Paul Kagame a empêché toute investigation sur les crimes du FPR par les équipes du TPIR (interview par le journal canadien The Globe and Mail, 2016)

4 – Claudine Vidal, https://theconversation.com/rwanda-judi-rever-et-la-recherche-a-tout-prix-dun-deuxieme-genocide-97508.


L’éditorial du journal d’Avril 2017: la voie des associations

1 avril 2017

Pas plus que les autres associations antiracistes, Mémoire 2000 n’a vocation à intervenir dans le débat politique. C’est la raison pour laquelle elle s’abstient de prendre parti dans le débat ouvert pour les élections présidentielles.

Il n’est pas question qu’elle change de position, sauf s’il s’agit de se dresser contre la menace que fait peser le Front National sur les valeurs que nous défendons.

Nous étions présents en 2002, sur la Place de la République lorsque cette menace s’est présentée pour la première fois avec la présence de Jean Marie Le Pen au deuxième tour des élections. Nous serions présents, avec la banderole si l’occasion devait se représenter avec Marine le 7 mai prochain.

Quels que soient les espoirs qu’elle suscite ou les désespoirs dont elle se prévaut, il est exclu que nous puissions rallier le Front National qui cultive et entretient l’hostilité à l’égard des immigrés et suspecte les réfugiés, en instaurant une discrimination que constitue la “préférence nationale”.

Mais en dehors de cette exclusive, les associations comme les nôtres doivent s’abstenir de prendre parti pour tel ou tel candidat. Est-ce à dire qu’elles ne peuvent profiter de l’occasion pour se faire entendre, alors que la loi leur donne la parole en justice au titre du droit de réponse, comme en présence de provocations à la haine raciale ? Si la campagne devait être l’occasion de dérapages de cet ordre, leur intervention serait justifiée. Mais tant qu’elle se bornera à présenter des projets ou des programmes, elles doivent s’abstenir, sauf à profiter de l’occasion que vont provoquer par la suite les élections législatives pour inciter les candidats à se préoccuper concrètement de la lutte contre le racisme et de la promotion des droits de l’homme.

L’accès à l’égalité et à la citoyenneté passe par les échanges avec les forces vives de la nation que sont les députés. On doit pouvoir compter sur les candidats pour susciter de leur part les réponses et les innovations attendues en la matière.

Ainsi par exemple :

*De la suppression du mot “race” dans notre législation dont on s’est borné à adopter le projet en 2013.

*De la rédaction anonyme des curriculum vitæ, pour la recherche d’un emploi.

*Des contrôles au faciès sans que l’identité de leurs agents puisse être relevée.

*De la détection et de la répression du négationnisme des génocides.

*De la mise en place effective de la “réserve citoyenne” et de la place que nous devrions occuper dans les établissements scolaires.

S’agissant de notre activité spécifique, qu’est-ce que Mémoire 2000 aurait à demander ?

*Que la provocation à la haine et à la violence raciale et le négationnisme soient traités comme des délits de droit commun et non comme une exception à la liberté d’expression.

*Que les discours racistes soient intrinsèquement considérés comme des délits en dehors même de toute injure, diffamation ou provocation.

*Que le parlement mette enfin en application la décision cadre du conseil des ministres de l’Union européenne du 28 novembre 2008 qui prévoit que devraient être poursuivis la négation, la banalisation grossière, la minoration outrancière comme la glorification et la sanctuarisation de tous les génocides, sans qu’il soit nécessaire d’établir qu’ils comportent un appel à la haine.

*Que les subventions accordées par les pouvoirs publics aux associations soient réparties en considération de l’intérêt et du mérite des actions qu’elles ont entreprises.

*Que les membres de l’enseignement (proviseurs, directeurs de collèges et professeurs), soient incités à accueillir dans leurs établissements les interventions des associations qui par leurs initiatives et actions culturelles, mémorielles développent les valeurs de la citoyenneté et de la laïcité.

*Que soient reconnus et mis en œuvre les droits universels de l’humanité et désigné par les Nations unies un représentant de l’humanité.

Toutes mesures qui ont été adoptées par l’assemblée générale de Mémoire 2000 dans le cadre d’un plan triennal en décembre 2016.

S’ils en étaient tous d’accord, il resterait à harmoniser les positions et à se faire entendre à l’occasion de la discussion et des travaux parlementaires à l’Assemblée Nationale.

Ainsi Mémoire 2000 participerait concrètement et utilement à la vie de la cité, sans pour autant prendre parti pour l’un plutôt que pour l’autre, tout en ayant voix au chapitre, en choisissant la bonne voie : celle des associations.

Bernard Jouanneau

 

 

 


Journal d’Avril 2017: compte-rendu de notre séance du 13 décembre 2016

1 avril 2017

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Mustang

Thème : la condition féminine

Débattrice : Carol Mann, sociologue

 

Grande affluence pour ce film. C’est l’histoire de cinq sœurs élevées par leur grand-mère et leur oncle dans une région reculée de la Turquie. La classe finie, elles trainent sur le chemin du retour, jouent avec une bande de garçons, montent sur leurs épaules. Une voisine les dénonce. L’oncle est furieux. Les filles seront privées de sortie. La grand-mère décide de les marier au plus vite.

Chacune à sa façon essaie d’y échapper.

La discussion s’engage. Carol Mann : “ Qu’est-ce qui vous a le plus déplu ?” Une fille: “Leur vie est horrible, elles n’ont pas d’amies, elles subissent des mariages forcés, leur grand-mère les tape”. La débattrice demande ce qu’elles ont fait de mal. Pour un garçon, elles ont volé des pommes. Mais pour un autre : “Elles provoquent les garçons, elles se caressent en montant sur leurs épaules”. Réaction vigoureuse des filles : “Qu’est-ce qu’elles faisaient de mal ? C’est un jeu.” Carol Mann : ”Les gars vous êtes complètement obsédés, vous ne pensez qu’à ça et vous accusez les filles”. Un garçon : “C’est parce qu’on est des paquets de testostérone !” Carol Mann : “Vous êtes macho. Pour vous la sexualité des filles c’est mal mais celle des garçons c’est normal !”

Une fille: “Si on enferme les filles c’est pour leur bien, pour qu’elles fassent pas des mauvais trucs avec des mauvaises personnes”. La débattrice : “Tu crois, toi, que tu as vraiment besoin qu’on t’enferme pour ne pas faire de bêtises ?” Une autre fille: Les mariages forcés elle déteste. “Ils se connaissent pas. Ils prennent le thé une fois et c’est décidé. Ils vont se marier”.

Plusieurs garçons continuent à penser qu’il faut enfermer les filles parce qu’elles sont trop jeunes. La débattrice: “Pourquoi c’est normal d’enfermer les filles et pas les garçons ?”. Le débat tourne autour de l’âge des premiers rapports entre garçons et filles. Mais une professeure intervient : “Ce n’est pas le sujet du film. Le personnage de la plus jeune des filles, celle de 13 ans, est splendide. Ce qu’elle veut, c’est la liberté. Le débat, c’est la conquête de la liberté pour les filles”. Vifs applaudissements.

Une fille évoque le viol commis par l’oncle sur sa nièce et sa violence effrayante lorsqu’il est en colère. Une autre demande pourquoi la grand-mère n’empêche pas cela. Carol Mann : “C’est à cause de l’atmosphère de terreur dans la maison. Lorsque ça arrive, tout le monde a peur de la violence de l’homme. Dans les cas d’incestes familiaux en France, c’est pareil, on ne dit rien, on a peur”.

Une fille demande: “Pourquoi les femmes sont toujours en infériorité et les hommes en supériorité. C’est quoi l’origine?” Les garçons arguent de la supériorité physique. “Déjà les hommes préhistoriques, c’est eux qui chassaient”. Carol Mann rappelle que les femmes chassaient et nourrissaient la communauté lorsque les hommes partaient traquer le gros gibier. Elle propose un exercice. Elle charge tous les sacs à dos des élèves sur les épaules d’un garçon : “Avec tes 15 kilos sur le dos accroupis. C’est pas facile, hein? C’est ça la vie des femmes enceintes. Tu ne crois pas qu’il faut être forte ? L’histoire de la force physique, c’est un peu bidon. Dans une société patriarcale une femme ne compte que si elle a un fils. Avoir un fils, c’est obtenir une place dans la société”.

Les questions sont encore nombreuses. Carol Mann accepte une dernière intervention d’un garçon rouge d’émotion : “Moi, je veux dire, on parle de tout ça, on ne l’a pas vécu, c’est pas pareil si on le vit….”

– Tu as raison, ce n’est pas notre expérience. C’est différent si on l’a vécu répond Carol Mann qui propose aux élèves de venir prolonger l’échange dans leur collège.

Jacinthe Hirsch

 

 

 


Journal d’Avril 2017: compte-rendu de notre séance débat du 24 janvier 2017

1 avril 2017

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Elle s’appelait Sarah

Thème : la Shoah

Débattrice : Larissa Cain

 

C’est l’histoire de la petite Sarah envoyée au Vel d’Hiv avec ses parents, sans son petit frère qu’elle a caché dans un placard, pensant ainsi le sauver.

Larissa Cain, notre débattrice, n’est pas une rescapée du Vel d’Hiv mais une survivante du ghetto de Varsovie.

Elle commence son récit par quelques rappels d’histoire. Hitler, dès 1933, met en application son programme : la race germanique, descendant des Aryens, est une race « supérieure » qui a des droits sur les races « inférieures ». La race juive étant la plus « inférieure » il faut l’éliminer. Pourtant, précise Laïssa Cain, cette histoire de race est un mythe. Nous avons tous, quelle que soit notre couleur de peau, les mêmes constantes biologiques dans le sang.

Septembre 1939, c’est l’invasion de la Pologne. Dès le mois de Novembre on impose aux Juifs le port d’un brassard blanc avec une étoile bleue et on leur supprime le droit à l’éducation. Avec l’occupation de Varsovie le 28 Septembre 1940, la pression sur les Juifs s’accroit : le 16 novembre on les parque dans un ghetto dont on leur fera construire les murs de trois mètres de haut.

En fait, il y a deux ghettos, le petit ghetto et le grand ghetto. Ils diffèrent seulement par leur taille. Impossible de passer de l’un à l’autre, ce qui empêche de s’entraider ou de se réunir pour résister.

Par chance, l’appartement des parents de Larissa est sur l’emprise du ghetto. Ils n’ont donc pas à déménager. Par contre ils hébergent famille et amis et se retrouvent jusqu’à huit dans leur minuscule appartement. Larissa y est restée de Novembre 1940 à Décembre 1942. Elle réussit à s’en échapper toute seule, à 10 ans, en montant par une longue échelle en haut du mur de séparation et, morte de peur, en sautant dans la neige où un oncle l’attend. Au détour d’une phrase on apprend que sa mère est morte d’une dysenterie et que son père a été arrêté sans qu’on n’ait plus jamais de ses nouvelles. C’est donc une petite orpheline qui est trimballée de famille d’accueil en famille d’accueil jusqu’à ce qu’on l’envoie en France en 1946. Ce qui l’a sauvée, dit-elle, c’est le système éducatif de la France où, quelque soit sa nationalité, on est pris en charge par des professeurs qui savent vous encourager et vous permettre de vous réaliser.

Les élèves posent quelques questions : y avait-il du marché noir ? Du cannibalisme ?

Larissa Cain: « Je ne peux pas vous répondre, j’étais trop petite. Quand on meurt de faim tout est possible, probablement. »

Un adolescent noir demande: « Dans votre vie, avez-vous eu l’occasion d’avoir des affinités avec un Juif ? » Stupéfaction de tous. Le temps de reprendre son souffle : « Mais je suis juive ! J’ai des affinités avec des Juifs mais tout aussi bien avec des non Juifs. Les affinités c’est mystérieux. Il est important dans la vie de ne pas se cantonner à un petit cercle, de rencontrer des gens de toutes sortes pour mieux comprendre le monde où nous vivons. « 

Certes, contrairement aux prévisions, ce n’est pas du Vel d’Hiv qu’on aura parlé, mais la rencontre avec un vrai témoin, une petite fille de 10 ans dans le ghetto de Varsovie, quoi de plus frappant pour nos élèves ? Ils en garderont le souvenir à jamais.

A la question sur les « affinités » avec un Juif, peut-être pourrait-on essayer d’y répondre en organisant un débat avec ces jeunes qui n’entendent, dans leurs familles et ailleurs, que des propos antisémites : Qu’est-ce qu’un Juif ? Est-il si différent de moi ?

Hélène Eisenmann

 

 


Journal d’Avril 2017: compte-rendu de notre séance-débat du 24 février 2017

1 avril 2017

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Nous trois ou rien

Thème : l’intégration

Débatteurs : M. et Mme Mitterrand (professeurs d’histoire)

 

Une centaine d’élèves, certains depuis peu de temps en France sont présents. Le réalisateur, Kheiron, raconte dans ce film, l’histoire de ses parents, Hibat et Fereshteh, exilés d’Iran. Le film commence sous le régime du shah. Hibat devient un héros car il refuse en prison de manger le gâteau d’anniversaire du shah.

Après la révolution, et le régime autoritaire et théocratique de Khomeiny, la famille s’exile en France. La suite se situe en Seine St Denis. Les parents de Kheiron s’impliquent fortement dans la vie locale. Le sujet est traité sur un mode comique, malgré les scènes violentes au début, l’humour allège le propos.  

Le débat démarre aisément.

Un garçon : Pourquoi a-t-il refusé de manger le gâteau dans la prison ?

Un autre : Ça veut dire quoi, le gâteau du chat ?

Mr Mitterrand: Le shah, c’était un roi et si le peuple marquait son mécontentement, il mettait les gens en prison. Hibat refuse de manger le gâteau du shah pour montrer son opposition. Du coup, il est très respecté.

Un garçon : Pourquoi il est allé en France, alors ?

Le débatteur : Le peuple avait chassé le shah mais à sa place c’est Khomeiny. Un autre pouvoir autoritaire qui ne veut pas de démocratie.

Une élève : le shah, c’était un musulman ?

La débattrice : Oui, un musulman modéré, qui ne gouvernait pas avec la religion. Vous avez vu ce qui change en Iran avec Khomeiny ?

Plusieurs : “ les femmes se voilent.” “La musique est interdite”.

Une professeure : Pourquoi Hibat part en France ? Parce qu’il risque la mort avec son fils et sa femme, en Iran. Avez-vous compris quel est ce petit cachet qu’il jette lorsqu’il quitte l’Iran ?

Une voix : C’est l’image de son passé qu’il laisse derrière lui quand il quitte son pays. Une autre : c’était un cachet pour se suicider ? 

La débattrice : Oui, c’est ça, du cyanure. S’il est pris, il le croque et il meurt. Pour ne pas dénoncer les autres sous la torture.

Un garçon : Pourquoi elle appelle son père et dit qu’elle ne reviendra pas ? 

Le débatteur : En France, ils ont un statut de réfugié politique. Ils ne sont plus en danger. Ils participent à la vie de la cité. Cette solidarité, ils la rendent à leur quartier. Que vont-ils apporter, d’abord aux femmes ?

Une fille : A être heureuses, à sortir, à avoir la belle vie.

Une élève réalise : cette histoire en fait, c’est un petit qui raconte l’histoire de son père ?

Sa professeure : Oui, le bébé qui quitte l’Iran avec ses parents, c’est lui qui raconte l’histoire, lui qui fait le film et qui joue le rôle de son père.

La débattrice : Ses parents étaient militants, Kheiron a été éducateur.

Un élève : on voit comment il parle aux 3 jeunes assis à côté du centre culturel où on a cassé les vitres. Au début, ils s’en moquent.

Une fille : mais après, Hibat leur montre que cet endroit, était pour eux.

Une professeure : vous avez entendu le message d’Hibat à Elyes, le délinquant qui a été en prison : “Il n’est pas trop tard”. On apprend plus tard qu’Elyes après un autre séjour en prison, est devenu un éducateur. Il a un travail, une famille.

La débattrice : Chacun doit prendre sa place dans la cité.

Une fille : On voit pendant la fête il y a des grandes photos de chacun accrochées sur les murs du quartier.

Un professeur : On n’est jamais condamné à l’échec. Avec ma classe de 3ème, nous faisons un atelier d’écriture de chansons. Le thème c’est l’exil. L’idée c’est de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

La débattrice conclut : Kheiron a commencé comme ça, il a fait du théâtre. Il a gardé la faculté de mettre de l’humour autour de chaque chose triste.

On dirait que ce film d’intégration réussie a touché ce public.

Jacinthe Hirsch

 

 


Journal d’Avril 2017: Sortir du silence d’Auschwitz : La dignité contre l’inhumanité, « Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu. »

1 avril 2017

PERSONNE-NE-M-AURAIT-CRU-JPGVendredi 27 janvier 2017, 70° anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le témoignage de Sam Braun, est présenté au théâtre de l’épée de bois, mis en scène et interprété par Patrick Olivier. Mémoire 2000 y était.

Comment dire l’irreprésentable d’une barbarie planifiée et accomplie à l’abri des regards? Comment évoquer, 70 ans après, transmettre la mémoire de tous ces êtres traqués, soumis aux pires conditions de survie afin qu’ils deviennent non humains, objets voués à la destruction ? Le témoignage de Sam Braun, rescapé des camps de concentration et d’extermination, survivant à la marche de la mort, témoignage recueilli 60 ans après le retour d’Auschwitz, nous est présenté dans une mise en scène retenue qui s’efface devant la force des mots que Sam Braun a pu extraire de ce long silence pour dire l’insoutenable.

Sam Braun a été arrêté et déporté à Auschwitz avec sa famille par le convoi du 7 décembre 1943. Il avait 16 ans. Ses parents, sa petite sœur sont immédiatement gazés. Sam Braun est envoyé à Buna Monowitz, Auschwitz III. Il survit. En janvier 1945, le camp est évacué, commence alors la marche de la mort. Sam Braun échappe plusieurs fois à la mort. Epuisé il parvient à Prague où il est délivré par des résistants tchèques.

A son retour en France, il se tait, comme de nombreux déportés revenus. En 1945, personne n’était prêt à entendre la parole des “revenants”. Après une période de dépression, il fait ses études de médecine mais s’enferme dans le silence en même temps qu’il efface son passé de déporté.

Cependant, Sam Braun, 40 ans après, cède à l’insistance d’une amie professeure de lycée et accepte de témoigner devant ses élèves. Un matin prenant conscience de son âge, il se dit : “Tu es un lâche, mon vieux, car si tu ne vas pas parler aux enfants, c’est uniquement parce que tu ne veux pas souffrir. Tes parents, ta petite sœur et tous ceux qui sont morts là-bas, sont donc morts pour rien.” Il ajoute : “Non pas qu’il faille donner une justification à la mort de mes parents et de ma petite sœur.…” Mon devoir m’est alors apparu clairement : je devais utiliser cet évènement horrible pour essayer de rendre service aux jeunes, en leur permettant d’ouvrir les yeux sur le monde et la folie de certains hommes…”

Après 20 ans de témoignage, il rencontre un professeur, Stéphane Guinoiseau. Celui-ci lui demande d’enregistrer des entretiens afin que sa parole demeure. C’est ainsi que ce texte lui survit.

Après ce lent processus de retour, Sam Braun peut expliquer comment cette mise à l’écart a été nécessaire pour réussir à vivre : “Je ne suis maintenant ni la victime, ni le héros d’une histoire malheureuse……Mais pour arriver à cette normalité, je suis resté quarante années dans le silence d’Auschwitz “.

Dans cette petite salle de la cartoucherie de Vincennes, Philippe Olivier est seul en scène, entre une tombe et un rocher. L’insoutenable récit est suspendu par moments, par un violon et un accordéon, discrets, ils répondent dans une houle de douceur à la barbarie des images d’archives sur la porte du fond de la scène. Puis le noir revient et Patrick Olivier reprend le fil du récit insoutenable. Le crescendo de l’atroce suit la chronologie effroyable de ce qui a eu lieu. Pourtant, ce qui frappe dans ce témoignage, c’est la sobriété et la pudeur.

Sam Braun n’est plus, mais avant de mourir il a enregistré un message aux collégiens et lycéens, Patrick Olivier, à la fin du spectacle, lui cède la parole. Le visage bienveillant de Sam Braun apparait sur l’écran : “J’aurais voulu être avec vous pour partager un passé. Mais je n’ai pas pu, je le regrette bien.” Toute la force et la délicatesse de ce témoignage sont déjà dans ces mots : “partager un passé”.

Survivre au pire, se taire pendant quatre décennies, puis réussir à témoigner pour donner confiance en l’homme aux générations futures, tout cela est au cœur de cette représentation. On en sort bouleversé avec l’espoir que ce témoignage atteindra les générations futures.

Jacinthe Hirsch

 


Journal d’Avril 2017: “Réflexions sur l’antisémitisme” sous la direction de Dominique Schnapper, Paul Salmona et Perrine Simon-Nahum

1 avril 2017

Mise en page 1Depuis une dizaine d’années, la France connaît les actes antisémites les plus graves depuis la seconde guerre mondiale (hormis les attentats pro-palestiniens), cela dans un climat délétère où des slogans tel “mort aux juifs” sont scandés lors de manifestations et où des célébrités se répandent sur Internet, notamment Twitter, en invectives antisémites effrayantes… C’est ce contexte qui a conduit le MAHJ et la BNF à organiser en mars 2016 le colloque “L’antisémitisme en France – XIX°-XXI° siècle” réunissant chercheurs et acteurs de terrain qui a nourri ce livre. La vingtaine de contributions mettent en perspective historique et sociologique la spécificité, la plasticité et les invariants de l’antisémitisme français, depuis les années 1890, jusqu’à la réapparition de l’antisémitisme contemporain dont les chercheurs tentent de saisir les filiations et la singularité.

Relevons plus particulièrement la contribution d’Emmanuel Debono sur le pic d’antisémitisme lié à la crise des Sudètes et les accords de Munich (1938), où les juifs furent accusés de vouloir la guerre et d’être favorables à l’Allemagne nazie… Celle de Joëlle Allouche-Benayoun sur l’antijudaïsme dans l’Algérie coloniale, avec l’étude du trop méconnu pogrom de 1934 à Constantine (25 morts), fomenté par des antisémites français et commis par des musulmans… La contribution de Valérie Igounet éclairant 70 ans de négationnisme, depuis Bardèche, Garaudy, Faurisson jusqu’à Dieudonné aujourd’hui, qui réunit antisémites d’extrême-droite et d’extrême-gauche et les antisionistes, nombreux dans les quartiers populaires. Celle de Jean-Pierre Obin, Inspecteur général de l’Education nationale, dont le rapport de 2004 sur l’antisémitisme dans les quartiers populaires fut passé sous le boisseau, et le déplacement massif des élèves juifs des établissements publics de ces quartiers vers d’autres écoles.

Celle de Georges Bensoussan qui conclut que l’enseignement de la Shoah (y compris les visites à Auschwitz) n’est pas un instrument très efficace aujourd’hui…

L’étude de l’antisémitisme français contemporain ne signifie nullement adopter un point de vue qui verse dans le déterminisme culturel, en particulier pour les Français de culture musulmane. L’antisémitisme français a une longue histoire, et il réapparaît avec force chaque fois que la société est fragilisée, dans son économie et dans ses institutions politiques. Il est la maladie de notre démocratie, dont il vise à saper les fondements et à nier l’égalité et la fraternité qui sont au coeur du pacte républicain. L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs, il concerne chaque Français et il est le problème de tous les citoyens. 

Rose Lallier


Journal d’Avril 2017: Racisme anti-chinois

1 avril 2017

racisme-anti-chinoisDepuis quelques années, les violences ont augmenté de façon sidérante à l’encontre des Chinois, des Asiatiques de Paris et de sa banlieue. Mais les pouvoirs publics n’ont pas l’air de trouver cela inquiétant. Les associations soi-disant antiracistes (subventionnées par l’Etat) ne s’alarment guère : ceci n’est pas un problème.

Ce racisme n’a pas de fondements idéologiques ou historiques, il est plutôt conjoncturel, c’est simplement une manifestation de méfiance envers la population d’une nouvelle grande puissance dont on sait finalement peu de choses. Pour le président de la LICRA, le tiercé gagnant de la lutte contre le racisme reste les “valeurs sûres” que sont la communauté musulmane, les noirs et les juifs. Donc, ne nous affolons pas, et circulez, il n’y a rien à voir !

Que l’on nous permette de voir les choses autrement : ce racisme antichinois est bel et bien présent chez nous, où existent déjà des tas de blagues douteuses du type “les chinois ne se sentent plus bridés”, et “rire jaune” comporte aujourd’hui une connotation xénophobe et raciste incontestable. Crainte diffuse de la concurrence chinoise, présence chinoise qui se manifeste plus qu’avant, rapports ambivalents avec les autres population immigrées : ce sentiment de xénophobie légère est lié à un phénomène d’envie, du fait d’une certaine réussite économique des Chinois qui, en période de crise, commencent à apparaître comme des boucs émissaires. Alors que, si les Chinois qui vivent en France conservent quelques éléments de leur culture d’origine, ils ont nettement tendance à adopter la culture française, si bien que les demandes de naturalisations sont de plus en plus nombreuses.

Il y a quelques mois, une recrudescence de ces violences a entraîné le décès d’un ouvrier chinois à Aubervilliers. Chaque jour, on recense une vingtaine d’agressions de Chinois. Agressions qui sont le fait de jeunes descendus des cités. Si bien que le maire communiste d’Aubervilliers reconnaît alors un “racisme ciblé”. Et pourtant, une fois de plus, les associations prétendument antiracistes (LICRA, MRAP, Ligue des Droits de l’Homme) sont demeurées aux abonnés absents.

Bien sûr, cette communauté asiatique attise les convoitises : diable, voilà des gens qui travaillent d’arrache-pied, se comportent avec discrétion, scolarisent scrupuleusement leurs enfants pour œuvrer à leur réussite sociale. Assimilés, travailleurs, ils dérangent une certaine population qui, par jalousie, bêtise, racisme aussi, leur fait porter le chapeau de son échec. Dans certains quartiers, la réussite dérange. D’autant plus que les Chinois ont (à tort ou à raison, peu importe) la réputation de porter sur eux de l’argent liquide. Alors, évidemment, c’est moins difficile et plus tentant que de vendre du shit : là, on a directement le fric, avouez que c’est pratique et alléchant ! En outre, les feux de poubelles, les voitures vandalisées, les barres de métal, les mortiers même, tout est bon pour “punir” ces travailleurs qui dérangent. Le quartier de Belleville et les cités des banlieues nord (comme Aubervilliers) sont les principaux champs d’action. Et devant toutes ces violences, que font les associations antiracistes ? Rien ! Le pauvre Monsieur Deng Chaolin l’ouvrier d’Aubervilliers qui y a laissé la vie, ne sera jamais célèbre. En outre, on n’est pas près de voir, dans les éventuelles et rares manifestations, des pancartes avec “Yellow lives matter”. Puisqu’on vous dit que cela n’existe pas, que ce sont des phénomènes sans gravité.

On va donc de lâcheté en démission, et je suis sûr que bientôt on nous dira que “les Chinois l’ont bien cherché”, que “ce n’est pas grave“…

Air connu, mais air vicié, quasiment irrespirable ! Il est des moments où l’on à du mal à être Français…

Guy Zerhat

 


Journal d’Avril 2017: « Otage de marque » d’Antoine Billot (Ed. Gallimard)

1 avril 2017

82e20a9059c16661bcfa8ae4d5543025938e3f1aC’est en 1943, que Léon Blum est déporté au Falkenhof, une dépendance du camp de concentration de Buchenwald, en tant qu’”otage de marque” des Allemands qui envisagent de l’utiliser comme monnaie d’échange en cas de besoin.

A son retour, il refuse le poste de ministre que lui propose le général de Gaulle, avant d’accepter quelques mois plus tard de présider un éphémère cabinet socialiste. Mais choqué tant par les attaques de la presse communiste qui lui reproche d’avoir vécu sa déportation “dans un palais” que par les combines du monde politique, il se retire définitivement et meurt d’un infarctus le 30 mars 1950 à l’âge de 77 ans.

Buchenwald, Falkenhof, 3 avril 1943 : Arrivée

“En arrivant à Falkenhof, …où il résidera désormais, Little Bob (surnom donné à Blum dans sa jeunesse) ne ressent d’abord qu’un immense dégoût dont il imagine qu’il procède, ce dégoût, du voyage sinueux qu’il vient d’endurer depuis que l’avion qui les a conduits, lui et cinq autres otages, de France en Allemagne, s’est posé à Weimar, la ville de son cher Goethe, la même où erre encore, soucieux et effaré, le fantôme de Johann Eckermann, un voyage tout en courbes, en arabesques boisées, en trajectoires torses, un voyage dont le déploiement inquiétant, d’une clarté primaire, celle de la vielle, à une obscurité de plus en plus profonde, lui a un peu soulevé le cœur, un voyage durant lequel il s’et tenu ramassé dans un coin du camion militaire venu le chercher à l’aérodrome, loin de tous, civils comme soldats, un mouchoir écrasé sur la bouche, les yeux aussi plissés que ceux d’une vigie inquiète en haut de son phare un soir de tempête, afin de distinguer, par-delà les hêtres nombreux qui s’agrégeaient dans la nuit jusqu’à ne plus donner corps qu’à une seule forme, indivisible – on aurait dit une longue enceinte de pierres noires étrangement hirsutes -, afin de distinguer enfin quelque chose : maison, cabane, abri de chasseur, quelque chose qui signalait l’humanité même infime du lieu…”

Sortie de Buchenwald, 4 mai 1945 : Départ

“…La joie fébrile et encore une fois indécise qui l’inonde à l’instant de recouvrer la liberté, tout cela, le souffle automatique comme les blessures, lui enseigne que ce ne peut être que dans la douleur, par la douleur, que la chair se réconcilie avec l’être, que l’homme le plus humble comme le plus noble n’est jamais davantage l’intime de lui-même que dans la souffrance et cette souffrance qui le révèle à son propre regard, Little Bob comprend alors que c’est elle qui le fait juif aux yeux des autres, ses bourreaux comme ses libérateurs, c’est elle qui symbolise la logique paradoxale de son identité, là où le singulier se confond avec l’universel, là où l’exemplarité voisine avec l’altérité ; il se dit qu’en les écrouant, en les humiliant, en les persécutant, lui, Mandel, Jeanne et tous les autres, on les a relégués en eux-mêmes, livrés à eux-mêmes, en les affranchissant comme s’apprêtent de le faire les soldats et les partisans qui pénètrent à l’instant dans l’hôtel, c’est équipés d’une souffrance rémanente qu’on les rendra au monde et qu’on leur rendra le monde.

Qu’ils la contestent ou qu’ils la confessent, cette souffrance sera désormais tout ce qu’ils possèdent : leur bien.”

Colette Gutman


Journal de Janvier 2017: compte-rendu de notre séance Cinéma du 18 octobre 2016

20 décembre 2016

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La désintégration

Séance du 18 octobre 2016

Thème : la radicalisation

Débattrice : Soad Baba Aïssa

 

C’est l’histoire de trois jeunes musulmans qui, pour des raisons diverses, sont en opposition avec leurs familles. L’un d’eux, Ali, bon élève, travailleur, cherche un job. Il envoie son curriculum vitae des dizaines de fois mais ne reçoit aucune proposition. Malgré le soutien de sa mère et de ses frères, malgré les conseils du genre « change de prénom », il se laisse embarquer avec les deux autres garçons par un recruteur habile qui les conduit jusqu’au jihad et au « sacrifice suprême ».

C’est avec un malaise grandissant que j’ai regardé ce film, à la pensée que nos jeunes de la diversité présents dans cette salle, et ils étaient nombreux, noirs à 95%, puissent s’assimiler aux trois « héros », tout particulièrement à Ali. Heureusement l’image finale de sa mère qui fait des ménages dans un hôpital et qui, entendant la radio, pousse un cri atroce: « ils ont tué mon fils », remet les choses en place. Il a fallu tout l’art de notre débattrice et la participation des professeurs pour amener les élèves à s’exprimer sur un sujet aussi délicat.

Une jeune fille, en écho au malaise que j’avais ressenti, crie sa fureur et son dégout pour ce film: « c’est pas parce qu’on est musulman qu’on se laisse tourner la tête! ».

Le chef de classe : “Les trois gars, ils sont bêtes: il y a un gars, ils savent même pas d’où il sort ni qui il est. Il leur met des trucs dans la tête et ils l’écoutent. Ils veulent faire des attentats. Ils ont tort. Mais Ali, il a envoyé 106 cv sans une seule réponse positive ».

Un professeur: « Ce qui est dérangeant c’est que certains de nos élèves pourraient se trouver dans cette situation ».

Autre professeur: « Nos élèves sont intelligents et ils ne se laisseront pas prendre. À nous, adultes, à trouver la réponse ». Applaudissements.

A la question: comment vous sentez-vous intégrés? Une jeune fille noire répond : « Là où nous vivons il y a plus de discrimination contre les Noirs que contre les Arabes. Pourtant on est tous pareils. La France c’est pas que pour les Français ». Applaudissements.

Une autre: « Je me sens bien à Beaugrenelle (son quartier). Il n’y a pas de discrimination. Ceux qui vont au djihad ce sont des faibles qui vont voir la mauvaise personne qui leur dit n’importe quoi ».

Une autre : ”Pourquoi le monsieur (le recruteur) il fait croire qu’ils vont aller au paradis et à la fin il y va pas lui-même? » Le chef de classe: « Franchement, on m’a pas fait de discrimination. On est tous égaux mais… ça dépend. C’est pas tous les Français, y en a qui, y en a d’autres qui sont pas racistes”. Un autre : « C’est le nom qui fait la religion ». « Non, mon frère s’appelle Tony …”

« Et moi je connais un syrien qui s’appelle Daesh! ».

Une élève parle de la liberté de croyance. Notre débattrice rectifie : plutôt que la liberté de croyance, l’important c’est la liberté de conscience. Toute la salle applaudit. Elle dit de la laïcité. « La France est le seul pays au monde vraiment laïc même si, oui, il y a du racisme. Avec mon prénom, Soad, c’était comme pour Ali. Je suis Algérienne, j’ai eu envie de partir vivre en Algérie. Mais là-bas l’Islam est la religion d’État et, comme femme, vous êtes moins que rien. Je suis retournée en France. Maintenant, je sais apprécier la liberté de conscience, le droit d’accès de tous au service public, à la protection sociale, aux soins. Rappelez-vous, dans le film, le vieux père malade. On le voit sur son lit d’hôpital. Bien que Musulman il a droit aux soins les plus en pointe. Alors en France, certes il y a du racisme, mais ne cédons pas au chant des sirènes. Nous devons construire ensemble notre pays de demain. Longs applaudissements.

 

Hélène Eisenmann

 

 


Journal de Janvier 2017: compte-rendu de notre séance Cinéma du 15 novembre 2016

20 décembre 2016

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Les femmes du bus 678

Séance du 15 novembre 2016

Thème : la violence faite aux femmes

Débattrice : Bérénice Poussin (Association Terre des Femmes)

 

Vingt trois élèves d’une même classe, en majorité d’origine africaine ou maghrébine, ont assisté à la projection de ce très beau film où trois femmes égyptiennes, Fayza, Seba, Nelly, s’opposent, chacune selon son tempérament, au machisme ambiant.

L’une d’elles, Fayza, agressée, “pelotée” chaque fois qu’elle monte dans un bus toujours bondé, décide de se défendre par ses propres moyens avec une aiguille à chapeau violemment piquée dans les “parties” de son agresseur. Drames, enquêtes, prison. Tout comme ses deux amies elle se refuse à toute concession et à toute excuse.

Il a fallu la patience de notre débattrice aidée de Joëlle Saunière et de Guy Zerhat pour que la discussion s’engage. Mais ensuite les élèves ont suivi. Tous de la même classe et se connaissant bien, ils ont eu des échanges très vifs sur des sujets qu’ils n’avaient probablement jamais abordés entre eux. Ils se sont vite focalisés sur ce qui se passe dans le bus avec Fayza et son épingle, laissant de côté des aspects passionnants de ce film.

Sur le fond de l’histoire une fille s’exprime : “Au début ça m’énervait qu’on demande à la fille de retirer sa plainte, mais c’était touchant que son fiancé la soutienne”. Puis la discussion s’oriente sur la façon de s’habiller des filles.

Un garçon :”Il y a des filles qui s’habillent très mal. En Egypte c’est inacceptable, en France ça l’est.”

Une fille : “Les filles peuvent s’habiller comme elles le veulent. Les garçons n’ont qu’à se retenir.”

Une autre : “Même si une femme provoque avec une minijupe ça ne devrait pas faire ça. Il y a des femmes qui provoquent, d’autres pas.”

Un garçon :”Mais aller jusqu’à castrer les garçons? Jusqu’à taper dessus? Ça fait mal !”

Joëlle : “Tu ne perçois pas la violence de l’agression pour une femme? Tu aimerais qu’on fasse ça à ta sœur?”

Le garçon : “Mais on a tous droit à une deuxième chance. Castré c’est fini !”

La fille : “Ils sont pas castrés et la deuxième fois ils referont pareil !”.

Joëlle : “En France il ne faut pas se faire justice soi-même”.

La fille : “Elle s’est fait justice soi-même parce que personne ne la défendait. Elle voulait pas porter plainte pour que sa famille ne soit pas déshonorée”.

La débattrice: “Savez-vous combien de femmes portent plainte en France? Une sur dix !”

Guy: “N’oublions jamais la dignité de la personne humaine. Une fille bien roulée tu la regardes, d’accord, mais tu ne sautes pas dessus. On doit maitriser ses pulsions. On n’est pas des chiens. Même dans le bus. C’est ignoble”. Applaudissements.

La discussion dévie sur le fait divers jugé en ce moment en France : la femme qui a tué son mari après 40 ans de vie commune.

Une fille : “C’est pas normal qu’il la batte mais c’est pas normal qu’elle le tue. Elle aurait dû partir”.

Un garçon : “Si elle avait pas pu partir?”

Une fille : “Tu peux et tu dois partir.”

Une autre : “Moi je ne me fais pas battre, je pars à la première claque !”

La débattrice : “Et s’il s’excuse ?”

La même : “Tu pars !”

Une autre : “Le mari est plus fort, elle voulait pas le tuer.”

Une autre : “Avec un fusil elle l’a pas fait exprès ! On peut toujours partir, chez des parents, chez des amis.”

La débattrice: “Vous êtes jeunes, vous ne connaissez pas encore la vie, mais plus tard, n’oubliez pas vos bonnes résolutions.”

Guy, en conclusion : “Vous, les filles, faites vous respecter et vous, les garçons, on n’est pas des bêtes !” Longs applaudissements.

Belle leçon de morale.

 

Hélène Eisenmann


Journal de Janvier 2017: Un des derniers…

20 décembre 2016

C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès le 1er décembre dernier, de notre ami

 

Serge BOUDER

 

Serge Bouder a été, pendant de nombreuses années, un fidèle soutien de Mémoire 2000.

Très jeune il a été interné au camp de Drancy. Il a été un de ceux qui, en septembre 1943, ont tenté de s’évader du camp en creusant un tunnel.

Projet insensé qui n’a malheureusement pas abouti. Les Allemands ayant découvert le tunnel ont ordonné qu’il soit muré.  Mais les détenus chargés de fermer le “tunnel de la résistance” ont laissé, gravé sur une plaque de plâtre, un témoignage de leur courageux exploit. Cette plaque ne fut   mise à jour qu’en 1980.

Après la découverte du tunnel par les Allemands, les “responsables” du creusement, parmi lesquels se trouvait Serge Bouder, ont été enfermés et torturés avant d’être mis dans le convoi N° 62 du 20 novembre 1943 pour Auschwitz. C’était sans compter sur leur courage et leur détermination.

Quelques uns de ces “futurs déportés”, purent après avoir arraché, à la main, les barreaux des fenêtres, sauter du train et ainsi échapper à une mort certaine. Serge faisait partie de ces “évadés”…

Puis ce fut la Résistance…

Toute sa vie Serge Bouder a été un homme engagé et courageux.

Un des derniers de cette tragique époque…

Qu’il repose en paix.

Nous adressons à sa famille nos plus affectueuses pensées.

 

Lison Benzaquen

 

 

 


Journal de Janvier 2017:“Génie de la laïcité” de Caroline Fourest

20 décembre 2016

le-genie-de-la-laicite-9782246709817_0Voilà bien un ouvrage qui devrait être “déclaré d’utilité publique”, voire même “remboursé par la Sécurité Sociale”. Caroline Fourest nous fait un état des lieux remarquable de lucidité et très inquiétant, nous exhortant à revenir à une laïcité fidèle aux origines, tant elle est en danger. Car nos gouvernants réagissent de façon lamentable à tous les crimes commis contre nous et contre ce que nous sommes.

Plus les assassins tuent, plus les “démocrates” leur trouvent des excuses, quand ils ne blâment pas leurs victimes. Mais la réalité s’impose : partout où l’intégrisme fait des ravages, le désir de laïcité monte. Or, il faut voir dans la laïcité le désir de protéger la liberté de conscience et la passion de l’égalité. Equilibre rare, presque unique eu monde, arraché aux forces de l’intolérance religieuse dans le sang et les larmes par des siècles de combat.

Après avoir rappelé l’horreur des attentats qui ont frappé notre pays depuis deux ans, l’auteur décrit la genèse de l’intégrisme et de la radicalisation, compliquée par notre “complexe colonial” qui nous frappe de cécité. En outre, certains, à trop vouloir bien faire contre le racisme, finissent par générer une image déformée de leur propre pays, parlant même de “racisme d’Etat”, et confortés en cela par certaines organisations nauséabondes et quelques associations qui débordent de racisme et d’antisémitisme.

Face aux menaces racistes et aux provocations intégristes, la laïcité tend plutôt à revenir à la mode au sein du continent européen, là où la France place l’enseignement du respect de l’égalité avant la liberté religieuse. C’est ainsi que, alors que les Américains se sont placés sous la protection de Dieu pour rester unis, la France a dû remettre Dieu à sa place pour rester en République.

Toute l’histoire des Etats-Unis est traversée par des “réveils religieux“, et leur patriotisme est assimilé à la foi religieuse. Ce qui vaudra à Régis Debray de dire que “la démocratie, c’est ce qui reste d’une république quand on éteint les lumières”.

Débute alors la lutte contre le cléricalisme, qui génère une laïcité de combat. C’est le siècle des Lumières, où les philosophes appellent à la Raison, avec Voltaire, Copernic, Galilée, Giordano Bruno, puis la mise sous tutelle des biens du clergé. La liberté de culte est proclamée. Entrent dans le combat Victor Hugo, Condorcet, Jules Ferry, Gambetta et surtout Ferdinand Buisson et Aristide Briand, qui inspira la future loi de 1905.

Mais le religieux, pour qui le laïcisme reste l’ennemi, repart à l’attaque. Jean Zay y laissera la vie. Enfin, après d’autres soubresauts, c’est la Loi de 2004, décriée et déformée par islamistes et gauchistes, puis foulée aux pieds par un “Président-prédicateur” de la République. Mais intégristes et radicalisation ne désarment pas, favorisés par certaines associations, gouvernementales ou non (on en apprend de belles !) jouant ainsi aux “idiots utiles”. On veut à nouveau “crucifier les laïcards”. Alors que la laïcité permet à ceux qui ne croient pas comme à ceux qui croient de “faire société ensemble, et pas seulement de coexister”.

Enfin, l’auteure plaide pour une “pédagogie de la laïcité” qui permet de considérer “l’espace civique comme un espace où la citoyenneté prime sur la liberté individuelle”. Et rien n’est passé sous silence : écoles, entreprises, piscines, hôpitaux, prisons, voie publique, jusqu’aux cimetières. En se méfiant d’un “clientélisme dangereux chez les élus locaux”.

Conclusion de l’auteure : La laïcité doit rester fidèle à son histoire : ni capitulation, ni persécution. “La laïcité n’est pas un glaive, mais un bouclier”. Et elle s’adresse à nous tous : si nous ne réagissons pas, ce sera “la laïcité ou le fascisme”.

Pour ce qui nous concerne, notre choix est fait.

 

Guy Zerhat

 


Journal de Janvier 2017: La Turquie manque l’occasion

20 décembre 2016

On a pu espérer un temps, au mois de mars une éclaircie dans le paysage de l’Europe, grâce à l’accord conclu entre A. Merkel et l’ex-premier ministre turc Davitoglu.

Bien qu’il ait été contesté de toutes parts, cet accord qui devait mettre un terme à l’exode des migrants par la route des Balkans, a eu effectivement ce premier résultat escompté.

Les migrants qui sont restés bloqués en Grèce, en raison du blocage opposé par la Macédoine n’ont pas voulu retourner en Turquie et se trouvent consignés dans des camps de rétention administrative dénoncés par le secrétaire général de L’ONU, par les Grecs qui verraient aussi revenir les réfugiés qui leur seraient renvoyés par Bruxelles, en vertu de l’accord de Dublin.

On ne peut faire grief à la Turquie qui a déjà accueilli plus de 3 millions de réfugiés syriens et se déclarait prête, en contrepartie, à mettre sa législation en conformité avec les principes de l’Union. On doit cependant constater dix mois plus tard que la Turquie n’a rien modifié dans sa législation, que l’Union européenne n’a pas accordé les visas que réclamait la Turquie pour ses nationaux et que les négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne sont dans l’impasse, au point que le gel de ces négociations a fait l’objet d’une résolution du conseil de l’Europe.

A qui la faute ? Aux européens et parmi eux à l’Allemagne ou aux membres de l’Europe de l’Est qui se sont barricadés, ou aux Turcs qui se sont rétractés, après avoir reçu les 6 milliards d’Euros que Mme Merkel leur avait accordés ?

Ce n’est pas à nous d’en décider. L’histoire devra s’en saisir et en rendre compte à l’humanité.

Il demeure que le nombre des exilés, réfugiés et migrants ne se réduit pas. On peut et on doit s’attendre à un accroissement du nombre des migrants qui chercheront inexorablement à rejoindre l’Europe.

Les arrestations arbitraires et les révocations de fonctionnaires à la suite du Putsch raté du mois de juillet ont provoqué en France un réaction menée par Robert Badinter qui a accepté de signer l’appel lancé par les avocats qui dénoncent : “la volonté du président Erdogan de museler toute opposition, les arrestations arbitraires qui s’inscrivent dans la dynamique de neutralisation des contre-pouvoirs à l’œuvre depuis plusieurs années et le gouvernement de la Turquie qui piétine les principes démocratiques”.

Cela n’a pas empêché le président Erdogan, qui tend à reprendre le costume de sultan, d’envisager le rétablissement de la peine de mort alors qu’il y avait renoncé en 2004 dans la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’union Européenne.

On a même risqué de voir venir en discussion au parlement un projet de loi accordant l’amnistie aux coupables de viols, dès lors que leurs auteurs proposeraient le mariage à leurs victimes.

La liberté d’expression sévèrement contrôlée, se voit, désormais, asservie depuis l’arrestation du dirigeant du principal organe de presse le Curryet d’Istanbul… On est loin de satisfaire aux exigences de l’Union imposée par les accords de Bruxelles du mois de mars.

Quant à la reconnaissance du génocide arménien, autant en abandonner l’idée, malgré le vote du Bundestag, depuis le départ du premier ministre Davitoglu remplacé par Ylidrim qui ne veut pas en entendre parler.

Et pourtant il n’était pas nécessaire que la Turquie d’aujourd’hui reconnaisse la réalité du génocide, dès lors qu’il a été reconnu en 1919 par le régime ottoman resté en place jusqu’en 1922. Il suffisait que tout en le déplorant, le pouvoir en place admette que ce génocide avait été reconnu et même dénoncé et poursuivi par la “Sublime Porte”.

En assumant, au nom de ce principe universellement reconnu la responsabilité des actes commis par le régime ottoman, la République d’Atatürk a nécessairement reconnu la réalité de ce qui est advenu aux arméniens en 1915. Elle a donc bien manqué là une occasion.

Il demeure cependant une lueur d’espoir, si la communauté internationale voulait bien s’en saisir. Au lieu de poursuivre inlassablement cette course à la reconnaissance par les Etats, du génocide, mieux vaudrait instaurer un médiateur qui serait chargé de régler la question, en présence des réclamations de Arméniens, en examinant les possibilités de réparations collectives des préjudices subis, sans déclencher une série de recours individuels.

Cette médiation qui pourrait s’instaurer sous l’égide de l’ONU pourrait être confiée au représentant de l’humanité qui pourrait être élu par l’assemblée générale de l’ONU au même titre que son secrétaire général ainsi que par l’assemblée générale des Défenseurs des Droits, médiateurs et ombudsmans qui recevraient, au nom de l’Humanité, une mission institutionnelle qui mettrait fin aux querelles et permettraient aux Arméniens et aux Turcs de se retrouver.

C’est le vœu que je formule en ce début d’année, en espérant que ce projet d’accord qui passe par une “déclaration universelle des droits de l’humanité” dépasse les objectifs de l’accord de Bruxelles du 18 mars 2015 devenu caduc, et les polémiques sur la reconnaissance et l’indemnisation des génocides du XX ° siècle.

Bernard Jouanneau