Journal d’Avril 2021 : A propos des caricatures

Dans Le Monde du 6 novembre, une tribune d’Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, (anciens responsables de la revue Esprit) revient sur la question des caricatures devenues le symbole des valeurs de la République française. 

En voici quelques extraits.

“Après l’assassinat abominable d’un professeur de collège, qui ravive le terrible souvenir des morts de Charlie au moment où se tient le procès des complices, les caricatures de la religion, de ses croyances et de ses représentants sont devenues le symbole de la liberté et des valeurs de la République et de la France. Les dessins les plus virulents et les plus osés de Charlie Hebdo sur l’Islam, l’Eglise catholique et les protestants évangéliques, plus rarement sur le judaïsme, sont souvent reproduits, et dans presque tous les médias. Des intellectuels et d’autres personnalités, spécialistes de l’héroïsme de papier, ont réclamé qu’on les exhibe sur tous les murs de France et de Navarre. (…) On peut douter que cette mobilisation pour imposer à la vue de tous (au nom de la “liberté républicaine”) des caricatures extrêmes de la religion arrête le bras de tueurs fanatisés, perdus quelque part en France ou dans le monde, inconnus avant leur crime. (…)

Lors des débats créés par la publication des caricatures, il avait été justement rappelé qu’après tout, personne n’était obligé d’acheter Charlie Hebdo chez son marchand de journaux. (…) En droit, c’est le “contrat de lecture” qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier et non pas à tout un chacun. (…) Aujourd’hui, cette barrière ? cette “liberté de réserve” ? semble avoir totalement sauté, non seulement dans les médias mais jusque dans de hautes sphères de la société civile et politique. Sans parler, bien sûr, des réseaux sociaux qui s’en donnent à cœur joie pour en publier à foison, toujours dans le même sens et avec le même alibi : nos libertés sont menacées, la patrie est en danger, la République à l’agonie. (…) Désormais, la pédagogie, par définition non brutale et passant par des médiations ? celle de Samuel Paty, précisément ! ?, n’est plus de mise, tout comme le respect des convictions d’infâmes croyants sans pouvoir, c’est-à-dire plus d’une fois de pauvres de France et de Navarre, et surtout de millions de manants illettrés ou peu lettrés ? mais pacifiques ? d’immenses contrées de la Terre ! Saluons le courage vraiment émouvant des intellectuels et élus républicains pour leur enfoncer les principes laïques dans le crâne. Le paradoxe est que la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France. Ou alors, si vraiment un seul assassin fou les menace, il faudrait admettre qu’elles sont vraiment fragiles. (…)

Il est frappant que, durant l’hommage national à Samuel Paty, on ait lu des passages de la lettre de Jean Jaurès “aux instituteurs et institutrices” et la lettre d’Albert Camus à son instituteur, en ”oubliant”, contre la rhétorique de guerre actuelle, ce célèbre passage de la lettre du même Jules Ferry (qui savait encore faire des différences) aux instituteurs : “Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment.” 

De surcroît, enfermés dans le seul contexte français de la République souveraine et indivisible, les défenseurs de la caricature à tous les vents sont aveugles sur certaines conséquences concrètes de la mondialisation, entre autres concernant le blasphème. On a rappelé à satiété et à bon droit, depuis le 7 janvier 2015, que le blasphème n’était plus un délit en France depuis la Révolution (plutôt, en fait, depuis la fin du XIXe siècle). L’insulte au religieux peut certes relever des tribunaux, par exemple comme provocation à la haine, mais non comme “blasphème”. Sauf que ce n’est pas la liberté d’insulter et de caricaturer la religion en France qui fait problème : c’est l’inexistence de cette liberté dans de nombreux Etats du monde et son rejet de fait par certaines religions et d’autres cultures (…)

Il est abstrait ou idéaliste, de dire : ”Nous ne visons que les islamistes, les radicaux, les fous d’Allah, pas l’islam”. L’intention est bonne, mais très dangereuse, quand l’islam compte quelques milliers d’islamistes décidés à tuer au nom de Dieu, capables de manipuler pour leur combat nombre d’illettrés ou de semi-cultivés dans le monde, qui n’ont jamais entendu parler de liberté d’expression. A fortiori à l’heure d’Internet, où la diffusion des messages électroniques et des discours de haine est quasi illimitée et immédiate, et peut atteindre tous les publics. Au fond, ce que signifie la mondialisation religieuse n’est pas compris. Elle implique d’abord que la sécularisation inexistante ou partielle des uns entre en choc frontal avec la sécularisation des autres, que ce contact peut devenir violent et suspendre une épée de Damoclès au-dessus de tous, plus encore dans les pays qui ont réalisé la séparation des religions et de l’Etat et qui garantissent les libertés de tous, des croyants et des non-croyants.”

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