Editorial du journal d’octobre 2020

Une rentrée particulière 

Septembre 2020, les élèves retournent à l’école après une séquence inédite liée à la pandémie. Nous sortons du silence, les yeux fixés vers la salle d’audience où se déroule le procès des attentats de janvier 2015. Avec l’attente que cette réponse judiciaire aux crimes terroristes remette du sens dans le chaos. Au moment de boucler ce numéro, l’attaque devant les anciens locaux de Charlie assène encore le geste terroriste : “ne pensez plus, ayez peur”. Essayons de comprendre pour se défaire de la sidération.

Ennemi invisible, rentrée incertaine

La menace COVID a suspendu le temps, immobilisé le pays durant le confinement, tenu les professeurs et les élèves loin des classes et des sorties au cinéma ou au musée. La rentrée 2020 a lieu sur fond d’incertitude. Rentrée voulue normale après les deux mois de confinement strict et la reprise en pointillés avant les vacances. Depuis le 1er septembre, les élèves sont dans les classes avec les professeurs et l’inquiétude d’une nouvelle vague de contamination. Le décompte des écoles et des classes fermées s’égrène chaque jour. Il est pour l’instant dans des proportions non alarmantes. Pourrons-nous accueillir les classes inscrites aux premières séances le 13 octobre et le 17 novembre ? Le cinéma Beau Regard reste notre fidèle partenaire et accueillera les spectateurs dans le respect des règles sanitaires si les sorties sont autorisées. Les chefs d’établissement peuvent s’engager sur le principe de sorties mais nullement sur des dates. L’ennemi invisible rode toujours, les visages masqués le signifient.

Retour sur les attentats terroristes, mise en scène de la terreur

Un autre ennemi, spectaculaire, se rappelle à nous, cinq ans après. Le 2 septembre 2020 a commencé le procès des attentats de janvier 2015 : Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hyper Cacher. Les auteurs, Amedy Coulibaly et les frères Kouachi sont morts lors des assauts. Quatorze accusés comparaissent devant la cour d’assise spéciale. Trois sont absents : les frères Belhoucine, soutiens opérationnels, présumés morts, Hayat Boumeddiene, épouse d’Amédy Coulibaly et pionnière du djihad féminin serait en fuite dans l’ouest syrien. Les onze accusés présents sont des seconds couteaux, ils ont participé à la recherche et l’acquisition d’armes, de véhicules ou de matériel. Quelle sera la valeur de ce procès sans les auteurs des crimes ? Pascale Robert-Diard et Henri Seckel répondent ainsi dans Le Monde du 10 septembre qui rapporte le récit des survivants. : “Le poids des morts, le miracle des mots”.

Le rituel judiciaire a débuté par l’interrogatoire de personnalité des onze accusés présents. Leur parcours délinquant les a rendus familiers de cet exercice. Le principal accusé poursuivi pour complicité de crimes raconte sa carrière : “J’suis entré dans la délinquance et j’ai jamais travaillé. Je voulais de belles choses, c’est tout. … Je me suis mis à l’escroquerie, je veux mourir riche”. “Converti à l’Islam” alors que ses parents sont musulmans, il explique : “Je suis croyant. Je fais mes cinq prières par jour. Je fais mes conneries à côté. Je mélange pas, c’est tout. (…) Comme tout le monde. Les juifs et les chrétiens, ils font des prières et des péchés à côté.”

Un tableau qui vise à effacer toute connaissance et complicité avec les auteurs des crimes. Juste des relations ordinaires de hors la loi et le déni ordinaire devant la justice. Le travail des juges et des avocats consistera à établir la part de complicité intellectuelle et matérielle avec les auteurs des massacres.

Contrechamp, mardi 8 septembre, les rescapés “victimes sans blessure apparente” témoignent. Leurs silences et leurs mots poignants disent la violence et l’horreur qu’ils revivent dans l’enceinte de la cour d’assises spéciale. L’effroi face à l’excitation des terroristes atteignant leur but, tuer les auteurs des caricatures. Le numéro spécial de Charlie Hebdo du 2 septembre 2020 reproduit la caricature de Mahomet pleurant “débordé par les terroristes” et disant “c’est dur d’être aimé par des cons”.

Ce dessin encadré du titre énorme “Tout ça pour ça” dit l’insupportable du massacre perpétré après 10 ans de menaces. Massacre accompli dans le joyeux bureau de la rue Nicolas Appert. Le récit des survivants tente de rendre compte d’un abime entre l’esprit humain, généreux et tolérant de Cabu, Charb, Wolinski, Bernard Maris, Tignous, Elsa Cayat, Honoré et Mustapha Ourrad et l’aveuglement furieux des terroristes.

Cet abîme d’ignorance et de violence aveugle, on l’entend dans le récit de Sigolène Vinson. Elle dit ces secondes qui ont duré une éternité pendant lesquelles elle a été face au tueur. Blessée, elle tente de se cacher derrière un muret, mais un des deux frères la voit. Mustapha Ourrad, le correcteur subtil et lettré tombe, mortellement touché. “J’avais accepté de mourir, je pensais que c’était mon tour.” dit Sigolène Vinson. Le tueur, l’arme contre son front, la regarde “d’un regard doux” et interrompt son geste pour lui dire qu’il ne tue pas les femmes. Ils viennent de tuer Elsa Cayat. Puisqu’il ne la tue pas, elle doit lire le Coran. A la barre, ce jour-là, elle ajoute “Vraiment je suis désolée d’avoir cru qu’il était doux”. Un instant, parmi des centaines d’autres revécu dans l’enceinte du tribunal, qui condense la logique aveugle et meurtrière des islamistes qui prétendent imposer par les armes, leur interprétation de la religion.

Un procès pour l’histoire

Ces témoignages comme l’intégralité du procès sont filmés. En France, depuis 1954, les caméras n’entrent plus dans les prétoires, la justice n’est pas un spectacle. Cette captation ne sera pas diffusée mais versée aux archives historiques de la justice. Les symboles visés, la liberté de la presse, une représentante de l’ordre et la communauté juive, justifient cette captation. Il ne s’agit pas de donner en pâture au public des moments tragiques pour susciter l’émotion comme le font de nombreux médias mais de constituer des archives, témoins de l’Histoire. Après le temps de la guerre contre l’Etat Islamique est venu le temps de la Justice qui met à distance et remet la parole dans des rituels précis pour sortir du cycle de l’hostilité et de la violence guerrière. Denis Salas, dans une tribune datée du 2 septembre analyse le sens de ce procès : “Un procès n’est pas une commémoration qui a vocation à entretenir le souvenir. C’est un moment unique qui donne la réponse de l’Etat de droit à un acte criminel par un verdict. Il convoque à son audience une mémoire vive pour contenir et enclore une souffrance dans un rituel. C’est une façon de purger de cette violence contagieuse la société, d’en purger les effets, de chasser les puissances du chaos. Et si des images de cette guerre seront montrées, elles seront aussi réinterprétées, analysées, dépouillées de leur magnétisme. Manière de dire que cette violence, pour spectaculaire qu’elle soit, n’aura pas le pouvoir d’écrire l’histoire et que ce sont ces audiences nourries de témoignages, qui auront le dernier mot”. Mais pour que le dernier mot revienne à l’Etat de droit, il faudra des chercheurs et des enseignants qui aillent puiser dans ces archives le sens de ces moments de terreur et que le savoir, arme contre l’intolérance soit transmis.

Une mémoire collective fragile

Au cours des cinq ans écoulés depuis les attentats, la mémoire collective s’est modifiée. Progressivement, les attentats de janvier ont été effacés par ceux du 13 novembre. Une recherche transdisciplinaire auprès de mille volontaires s’est donné pour objet de mesurer la mémoire collective des attentats sur 10 ans. Cinq ans après, malgré la manifestation historique du 11 janvier qui a rassemblé une foule considérable autour de symboles, journaliste, policier, juif, le souvenir des 7, 8, 9 janvier s’est effacé. Les attentats de novembre demeurent dans les mémoires, ils n’ont pas touché des symboles mais un “nous” auquel chacun s’identifie. On peut craindre que l’évocation des attentats de novembre 2015 efface bientôt ceux de janvier. C’est pourquoi ce procès et sa captation intégrale sont nécessaires. Robert Badinter dans Libération du 15 septembre revient sur la loi de 1985 qui autorise la captation des audiences historiques. Il a élaboré cette loi lorsqu’il était garde des Sceaux et que Klaus Barbie a été livré à la France par la Bolivie. Le procès de Nuremberg a été pour lui le fondement de la justice pénale internationale. Il ne s’agissait pas de voir l’aveu du crime mais “ la production en justice de la préparation, de la décision et de la commission du crime par les nazis.” Grâce à cette loi, la captation devient possible pour tout procès présentant “un intérêt pour la construction d’archives historiques de la justice.

Des images à valeur pédagogique.

Bientôt, les générations concernées par ces attentats de janvier auront oublié. Le film de ce procès gardera la trace de ces moments revécus dans l’enceinte du tribunal. Du matériau dépassionné afin de répondre aux falsificateurs de l’histoire. Ceux qui voudraient nier toute réalité à ce massacre qui visait la liberté de la presse, les représentants de l’ordre et deux jours après, la communauté juive. Aujourd’hui, dans les classes, et lors de sorties, les professeurs continuent à donner du sens, à construire des digues de savoir contre les torrents de fausses vérités et de haine qui circulent dans les réseaux sociaux.

Racisme antiracisme, où va-ton ?

Dans ce numéro de rentrée, un sujet essentiel n’est pas abordé : le racisme. Aux Etats Unis, la rhétorique outrancière de Donald Trump exacerbe les questions raciales. La mort de Georges Floyd, afro-américain étouffé le 25 mai, sous le genou d’un policier blanc relance le mouvement Black lives matter, né en 2013 contre les violences policières. Donald Trump répond en menaçant de déployer l’armée pour rétablir l’ordre. En France, dans le sillage du mouvement parti des Etats Unis, le comité Justice pour Adama rassemble 20 000 personnes le 2 juin, autour d’Assa Traoré, sœur d’Adama. La manifestation, interdite par la Préfecture s’est terminée par des heurts. Sur le T shirt des manifestants était écrit : « Justice pour Adama, sans justice, vous n’aurez jamais la paix. » Un “vous” inquiétant.

Mémoire 2000 est né sur le terreau de l’antiracisme, dans les années 90. 30 ans après, les nouveaux médias ont profondément modifié la communication et le débat démocratique. Le cyberharcèlement, les messages d’influenceurs ont remplacé le débat d’idées. La cancel culture se propose d’effacer toute opinion contraire à ses dogmes. La question des discriminations liées aux origines et à la couleur de peau est de plus en plus tendue. Il nous parait nécessaire de consacrer notre prochain numéro de janvier à une réflexion approfondie à propos du racisme et des possibles dérives de l’antiracisme dans le monde actuel.

Jacinthe Hirsch

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