Journal de Janvier 2020 : Trente ans après la chute du mur, la réunification mémorielle n’est pas acquise

Le 30 octobre, le Goethe-Institut a  réuni une table ronde autour de Thomas Wieder, correspondant du Monde à Berlin. Juste avant le 30ème anniversaire de la chute du mur, l’intitulé était “de quelle manière nous souvenons nous de l’ex RDA ? Dans quelle mesure façonne-t-elle la réalité de l’Allemagne d’aujourd’hui ?

Les invités sont deux écrivaines nées en RDA : Kathrin Gerlof, née en 1962, aussi journaliste, Julia Schoch, née en 1974, et Emmanuel Droit, historien, professeur des universités, à sciences Po Strasbourg, auteur d’une thèse sur “la construction de l’homme socialiste nouveau dans les écoles de Berlin-Est” et auteur de Les polices politiques du bloc de l’Est aux éditions Gallimard (2019).

Thomas Wieder, de retour de Thuringe, évoque d’abord un télescopage entre l’actualité et le passé après les élections qui ont vu un quart de la population voter pour le leader de l’extrême droite. De même, en septembre dans le Brandebourg et la Saxe où les têtes de liste de l’AfD sont un ancien néonazi et un soutien du mouvement islamophobe Pegida. L’héritage de la chute du mur est utilisé de façon perverse par l’AfD qui fait campagne en mobilisant les souvenirs et les frustrations de l’identité est allemande.

30 ans après, la chute du mur demeure comme un passé qui ne passe pas. Les clichés sur les Allemands de l’Est et de l’Ouest sont toujours prégnants.

Première question : où étiez-vous le 9 novembre 1989 ?

Kathrin Gerlof était chez elle, devant sa fenêtre. Elle se souvient de sa surprise devant l’afflux de gens courant dans une direction interdite. Ils couraient vers le mur et le poste de contrôle. Pour certains, c’est la joie, pour d’autres, l’angoisse. Julia Schoch était encore à l’école en 1989, elle dormait le soir du 9 novembre. Les semaines suivantes, elle garde souvenir du désarroi des enseignants de RDA qui se demandaient : que doit-on enseigner désormais ?

Emmanuel Droit a travaillé pour sa thèse à partir de textes produits par des enfants. Leur vision, après la chute du mur,  ce sont les lumières et les produits de consommation. Pour lui, à cette époque, c’est l’image d’un Etat très militarisé qui rend les armes devant les manifestants. Le soulagement parce qu’il  n’y a pas eu de “solution à la chinoise” comme sur la place Tiananmen. Après la chute du mur, il s’est passé une repolitisation de la société et une conflictualisation nouvelle. Auparavant, il n’y avait pas de conflit sur la scène publique, les conflits étaient étouffés par le parti.

Thomas Wieder : Ressentez-vous une forme d’arrogance ouest-allemande?

Pour Kathrin Gerlof, il y a du ressentiment des deux côtés, il y a encore un monde d’incompréhension entre ceux de l’Est et ceux de l’Ouest. La transformation a été très rapide, ça c’est fait en quelques semaines,  bien trop rapide pour surmonter le sentiment de l’arrogance de l’Ouest. Brusquement un nouveau système s’est mis en place. Actuellement dire « nous les allemands de l’Ouest» lui semble difficile à dire. Qui est ce “nous” ? Ce ne sont pas que les électeurs de l’AfD. Les 60 % qui ne votent pas pour eux, qui sont-ils ? Il  a fallu trop vite perdre une mémoire commune, devenir invisible.

Pour Julia Schoch, beaucoup d’Allemands de l’est sont irrités. Le 18 mars 90, jour des premières élections démocratiques en RDA qui aboutiront à la réunification, le choix a été un choix de l’ordre par crainte de l’anarchie. Par la suite, il y a eu beaucoup d’investissement dans le béton, de la part de l’ouest, pas assez dans l’humain. Le sentiment de l’arrogance de l’Ouest venait de ce qu’il était dit : “oubliez votre passé, vous aviez les pieds dans l’ignorance”. Il est pénible de se faire dire que son passé est erroné.

Emmanuel Droit* évoque l’ouverture des archives de la Stasi qui a rendu visible l’anatomie des mécanismes de répression. La RDA est maintenant devenue un objet de recherche en histoire internationale. Pour mieux comprendre la vie à l’époque du rideau de fer, il faut mobiliser l’histoire sociale, sortir des généralités, sortir de l’image figée d’un pays.

Thomas Wieder : attendez-vous quelque chose des commémorations de la chute du mur, pour ce trentième anniversaire ?

Pour Kathrin Gerlof, ces cérémonies organisées d’en haut ne touchent pas les gens. Il n’y aura pas de spontanéité. Cela ne pourra pas favoriser le rapprochement. Elle sera soulagée lorsque ce sera fini. Elle ressent surtout de la diffamation dans les commentaires des résultats des élections en cours.

Pour Julia Schoch il n’est pas automatique de bien s’entendre. Deux systèmes différents se sont développés,  avec deux visions différentes, celle des communistes et des dissidents. Elle évoque ses enfants et leur vision de la RDA “une vieille paire de chaussures marron”. Pour elle, la RDA, ce sont des souvenirs vivants.

Au sortir de cette rencontre, il apparait que l’exercice mémoriel autour de la réunification allemande ne va pas de soi. Les mémoires convoquées ne sont pas les mêmes. Il reste un important travail aux historiens et à la société civile pour réunifier le passé.

Jacinthe Hirsch

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