Journal de Juillet 2016: Lettre à un ami disparu

Daniel Mai 2002

Daniel RACHLINE

 

Daniel

Laisse moi te raconter comment ça s’est passé, maintenant que tu nous a quittés pour de vrai, sans faire semblant, comme d’habitude.

On était tous là, à Bagneux : le lieu que tu as choisi comme résidence post mortem. Il y avait du monde et tous ceux que j’ai croisés ressentaient le besoin de dire un mot à ton sujet.
Mais rassure toi, on a observé le rite du Hespel et seuls ceux qui avaient voix au chapitre ont pris la parole en respectant la tradition qui veut qu’on ne fasse pas d’oraison funèbre trop élogieuse pour ne pas contrarier le défunt.

Le grand rabbin, qui était en grande forme, nous a même parlé en hébreu. Je ne suis pas sûr que ce soit le Kaddish qu’il ait réci- té, mais il nous a incité à réfléchir sur le partage “du temps pour la guerre .. et du temps pour la paix, de celui pour l’amour et de celui pour la haine”. C’est là que j’ai compris que la prière des morts n’est pas faite pour eux, mais pour les vivants, pour ceux qui restent… “Qu’il y ait une grande paix venant du ciel, ainsi qu’une bonne vie, la satiété et la salvation, le réconfort et la sauvegarde, la rédemption et le pardon et l’expiation et le soulagement et la délivrance pour nous et pour tout son peuple”.
Comme le Kaddish, j’ai choisi de te parler des vivants qui se sont réunis le 11 mai dernier : La pluie qui s’est juste arrêtée, le temps de la cérémonie nous a permis d’entendre les tiens: Vibeke d’abord auprès de laquelle se tenaient tes filles. Elle n’a pas manqué de rappeler que tu ne souhaitais pas qu’on mélange trop la famille et les causes que tu servais. “Madame Daniel Rachline” elle était et elle le restera. Tes filles, du moins celles qui ont pris la parole, nous ont parlé de tendresse et des chansons que tu leur chantais le soir. Elles ne sont pas près de l’oublier.

Ton frère, François, nous a relaté ton parcours durant les 68 ans qu’il t’a fréquenté et aimé et le lien très fort qui vous unissait. Impressionné par ta gentillesse et ta bonté, il s’est même permis, en empruntant ta voix, de nous confier quelques secrets notamment sur “le dernier jour de la vie qu’on pourrait supprimer” et sur tes saintes colères et tes rudes emportements. On connaissait tout ça par cœur : la bonté, la discrétion, la générosité et l’humour (mais pas les fleurs ou le mot d’excuses du lendemain). A entendre tout cela rapporté et répété et rassemblé, on aurait pu croire que c’était d’un autre qu’il parlait et pourtant c’était bien de toi qu’il s’agissait. Toi, qui ne riait pas si souvent en public, ça t’aurait surpris. Et puis il y a eu David Chemla, avec lequel tu faisais respirer JCall pour nous parler de tes espoirs et aussi de ton amour du cinéma dont tu parlais chaque semaine sur Judaïques FM. On a entendu aussi Talila… Tu sais… celle que tu as fait venir à la Cartoucherie. Elle nous a mis du baume au cœur en nous parlant de la Paix maintenant… celle que tu ne verras pas mais qui forcément un jour va arriver.

Avant d’aller jeter trois poignées de terre, on se sentait le cœur léger en se disant “Il n’a pas fait tout ça pour rien”. L’étoile jaune, la torture, l’espoir de la gauche, la guerre d’Algérie. Depuis ces quarante cinq ans que nous nous sommes rencontrés, rien n’a pu nous séparer, ni les affaires, ni les amis, ni le découragement lorsqu’il est apparu que le militantisme n’était plus ce qu’il était et durant ces vingt quatre ans que nous avons porté à l’écran la cause à transmettre aux élèves du secondaire avec les amis de Mémoire 2000, nous n’avons pas été jaloux du temps que tu donnais par ailleurs à Amnesty, à Shalom Archav, Ciné histoire et JCall. Que restait-il donc pour toi ?

Tu nous a simplement montré la voie, celle du courage inlassable que tu tenais de ton père Lazare, celle de la colère lorsqu’elle est nécessaire en présence de l’indifférence, de la bêtise ou des lâchetés quotidiennes, celle des militants modestes et acharnés qui, comme les résistants et partisans prêts “à descendre des collines ou sortir de la mine… cama- rades“ pour remplacer celles et ceux qui sont défaillants, dans la mesure de leurs forces, pour aller arpenter le bitume de la Nation à la République ou à la Bastille, ou distribuer des tracts sur les marchés ; celle de la bonté qui te faisait toujours, après l’affrontement, la discussion vive et emportée, faire le premier pas vers l’autre pour t’assurer qu’il resterait auprès de toi dans l’épreuve.

Tu vois, maintenant, je n’ai plus à hésiter avant de t’écrire, de peur que tu ne me trouves trop long.
On va continuer sans toi, comme si tu étais encore là et sois tranquille : on ne va plus rien laisser passer.

Bernard Jouanneau

 

 

 

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