Journal d’Avril 2015: Retour sur le procès de la “quenelle”

Le 15 janvier 2014, l’Union des Etudiants Juifs de France a fait citer Alain Bonnet dit Soral devant la 17° Chambre du Tribunal Correctionnel de Paris pour avoir effectué le geste de “la quenelle” devant le Mémorial de la Shoah à Berlin. Après plusieurs renvois de procédure, l’audience a eu lieu le 12 mars 2015.

Il convient de noter que plusieurs procès ont déjà eu lieu et des condamnations sont intervenues sur le fondement de l’incitation à la discrimination lorsque des “quenelles” étaient effectuées devant des lieux particuliers. Cependant, jamais encore le geste n’avait été poursuivi en lui-même comme étant constitutif d’une injure raciale. C’était tout l’intérêt et également toute la difficulté de ce procès.

L’association Mémoire 2000 a pris deux initiatives. D’une part, celle de se constituer partie civile aux côtés de l’UEJF, de J’Accuse, et elle a voulu apporter un plus, par la citation à l’audience de témoins. Quatre personnes ont été citées mais seules trois sont venues déposer à la Barre. Il s’agit de Messieurs Elie Buzyn, Nicolas Roth et Madame Isabelle Choko, tous anciens déportés. L’audition de ces témoins avait pour but de concourir à la procédure en démontrant que le geste de “la quenelle” pouvait, bien qu’effectué devant un Mémorial, avoir des effets sur les rescapés de la Shoah, ceux qui avaient vécu le pire dans l’Histoire de l’Humanité. De ce point de vue, le témoignage des trois rescapés a apporté un plus évident. Ils ont su, tous les trois, avec des mots simples, dire leur horreur de voir l’antisémitisme remonter à nouveau et dire aussi leur détermination à témoigner et à lutter contre l’antisémitisme et également à transmettre un message de combattivité et d’espoir pour un futur meilleur.

Lors de l’audience, Isabelle Choko s’est sentie mal. Elle a eu besoin de s’asseoir et n’ayant pas de chaise à proximité, elle s’est assise à côté de Dieudonné venu prêter main forte à Alain Soral. Les témoins n’ont pas pu entendre l’interrogatoire de M. Soral par la Présidente du Tribunal Correctionnel. M. Soral n’a pas assumé son antisémitisme. Ce dernier a voulu donner diverses explications à ce geste dont la couleur antisémite est bien entendu niée. Pour Soral, ce geste est un geste de mépris, un bras d’honneur, voire un geste permettant aux homosexuels dont il s’est réclamé de se reconnaître entre eux.

Il nous semble que le Tribunal n’a pas été dupe de cette argumentation. M. Soral ne se gêne pas pour, à longueur de vidéo, dire sa haine non seulement du Juif mais également des homosexuels dont il s’est opportunément réclamé à l’audience dans le cadre d’une mascarade de témoignage. Alain Soral est venu avec ses supporters. On ne peut qu’être lamenté de constater que son public était très présent, qu’il était jeune, majoritairement issu de l’immigration.

A la suite des auditions des témoins mais avant les plaidoiries des parties civiles, la Présidente a entendu les présidents d’Association. Tous, le président de J’Accuse, celui des Etudiants Juifs de France, Bernard Jouanneau et le président de SOS racisme ont dénoncé l’antisémitisme de M. Soral et le geste calamiteux effectué devant le Mémorial de la Shoah à Berlin qui ne pouvait avoir qu’une résonnance pour tous les Juifs et au-delà, tous les Hommes épris de Dignité. Mais pour Alain Soral, ce geste est dirigé envers les Juifs Sionistes. Il entend par là, contester l’action de l’Etat d’Israël et les actions colonisatrices de ce pays. Mais, en osant prétendre que les Juifs utilisent la Shoah pour défendre leur cause, M. Soral ne fait qu’utiliser un des poncifs de l’antisémitisme moderne.

De son côté, l’Avocat d’Alain Soral a d’abord soulevé un incident de procédure que la Présidente n’a pas jugé utile de disjoindre du fond de l’affaire. Pour le Conseil de Monsieur SORAL, en réalité, ce qui est poursuivi, c’est une injure faite aux Morts et non une injure raciale. Dans un second lieu, plus juridiquement, Mr. Soral défend l’idée qu’un geste ne peut être constitutif à lui seul d’une injure. C’était toute la difficulté du dossier, et l’Avocat de Soral de mettre en avant le fait qu’une législation, qu’une proposition de Loi a été émise pour venir sanctionner ce geste, ce qui veut bien dire qu’il n’est pas interdit par la Loi.

Lorsque j’ai pris la parole, j’ai, pour ma part, fait état de mes craintes. D’abord, sur le contexte dans lequel se déroulait ce dossier. J’ai pointé du doigt la montée de l’antisémitisme partout en Europe et spécialement en France. Cet antisémitisme a été dénoncé dans un rapport récent d’une organisation non gouvernementale dénommée Fondapol. Cette dernière, par le biais d’une méthodologie particulière, signale la montée de cet antisémitisme notamment sur Internet où l’anonymat et l’instantanéité de ce moyen de communication facilitent la circulation des idées racistes et antisémites. J’ai pointé la dangerosité de M. Soral capable de dresser les Français les uns contre les autres en jouant sur les concurrences mémorielles. J’ai pointé la dangerosité de cet homme notamment au regard de la jeunesse que M. Soral réussi à séduire et à dresser contre les Juifs. J’ai pointé la dangerosité du moment dans lequel nous nous plaçons ; il s’agit d’un moment important, celui du passage de la Mémoire à l’Histoire. De façon très humble et très touchante, certains ont fait état, et notamment M. Roth, de leur fin de vie qui approche et du temps qui leur restait à vivre pour témoigner.

J’ai plaidé l’Espoir que nous devions avoir quand même. C’est un message d’Espoir qu’ont transmis les rescapés de la Shoah, c’est également un message d’Espoir que voulait transmettre l’architecte du Mémorial de la Shoah à Berlin, Eisenmann. Lorsqu’il parlait de sa conception, évoquait un champ de blé ondulant sous le vent. Bien sûr, ainsi que me l’avait fait observer Bernard, et j’ai plaidé en ce sens, on pense au fauchage des blés et donc à la mort mais, on pense aussi à la fécondité du grain, à la vie après la mort. Eisenmann disait qu’il rêvait de voir et d’entendre des enfants jouer sur ces stèles évoquant ainsi la vie après la mort et l’espérance d’une vie joyeuse. C’est ce message que j’ai également essayé de faire passer en demandant à la Présidente d’entrer en voie de condamnation. J’ai tenté de dénoncer l’antisémitisme de M. Soral.

Serge Tavitian

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