Journal d’octobre 2012: les révolutions arabes au milieu du gué

(Reuters)

L’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye et de trois membres de l’ambassade à Benghazi le 11 septembre et le déchaînement de la colère des fondamentalistes musulmans partout dans le monde en réponse à un film affligeant de stupidité réalisé par un escroc copte égypto-américain s’inscrivent dans un contexte géopolitique tendu, avec une épouvantable guerre civile en Syrie, une poursuite de la répression à Bahreïn, des situations explosives au Yémen, à Gaza et en Cisjordanie, un risque de guerre entre Israël et l’Iran. Que se passe-t-il en Tunisie, en Egypte et en Libye, les trois pays arabes qui ont vu des révolutions populaires renverser des régimes despotiques et corrompus en 2011 ?

Les multiples liens unissant la Tunisie et la France justifient une attention particulière portée à l’évolution de la Révolution de jasmin. La Tunisie est en proie à des tensions et des confrontations entre trois principaux groupes, les progressistes laïques, les religieux modérés et pragmatiques, et les religieux fondamentalistes. Ces derniers harcèlent, voire agressent physiquement les artistes, les féministes, les journalistes, et tous ceux qui s’habillent et vivent librement et qui sont autant d’“impies” à leurs yeux. La situation sociale et économique reste très difficile et le chômage élevé. Dès lors, les mises en garde des démocrates tunisiens, dont le Professeur Yadh Ben Achour, éminent juriste et président de la Haute commission de la réforme politique, contre le risque d’une dictature théocratique et la fin de la liberté d’expression, sont entendues avec inquiétude et constituent un défi lancé au Président Moncef Marzouki (Congrès Pour la République, centre-gauche) et à son Premier ministre, Hamadi Jebali, du parti Ennahda (conservateurs religieux) qui domine le gouvernement de transition. Le gouvernement actuel est tripartite et soumis à des pressions internes contradictoires. Les nouveaux dirigeants affirment leur volonté d’ancrer la Tunisie au sein du Maghreb où le souvenir des années noires algériennes modère les tentations extrémistes. Et ils ont besoin de ménager l’Union européenne et les États-Unis qui apportent une indispensable aide financière. Malgré la menace constituée par une minorité salafiste, une majorité politique semble se dégager pour faire évoluer le pays vers le “modèle” turc, conciliant islam, démocratie, et libéralisme économique et social. Le Président Marzouki a vivement condamné l’assassinat des diplomates américains à Benghazi et le gouvernement n’a pas hésité à envoyer la police protéger l’ambassade des Etats-Unis, après la diffusion de la vidéo insultant Mahomet.

La situation en Égypte diffère de celle de son voisin tunisien, non seulement par le poids géostratégique de cet immense pays de 80 millions d’habitants dont une importante minorité chrétienne copte, mais par l’effondrement des partis laïcs et libéraux et l’émergence de deux grandes forces fondamentalistes, le parti islamique des Frères musulmans et le parti fondamentaliste Al Nour qui ont remporté 40% et 27% des suffrages aux législatives de décembre 2011. Mohamed Morsi, des Frères musulmans, a été élu Président et a récemment accru son pouvoir en changeant l’état major de l’armée après l’attaque de djihadistes contre des soldats égyptiens aux frontières du Sinaï et d’Israël. Le sentiment anti-américain et anti-israélien d’une majorité de la population, le poids politique des salafistes et leur volonté de pratiquer une surenchère religieuse rendent incertaine l’évolution politique du pays. Le Président Morsi a tardé à condamner l’assassinat des diplomates américains, ce qui a conduit le Président Obama a qualifier l’Égypte de pays qui “n’est pas un allié, mais pas un ennemi” et à geler une partie de l’importante aide financière américaine. Le futur de la révolution égyptienne dépendra de la volonté et de la capacité des Frères musulmans à imposer un État de droit, démocratique, musulman et respectueux des minorités religieuses, suivant l’exemple turc dont les succès politiques et économiques sont enviés.

La situation en Libye est contrastée. Du point de vue politique, un Congrès général national a été élu en juillet 2012 et les partis libéraux ont été largement majoritaires, devant les islamistes fondamentalistes voulant établir l’intégralité de la Charia. Le Premier ministre de transition, Moustapha Abou Chagour, un modéré proche des Frères musulmans, a vivement condamné l’assassinat des diplomates américains et a rapproché son pays de Washington. La Libye semble s’orienter vers un régime démocratique musulman modéré. Mais rien n’est joué car la situation sécuritaire est très mauvaise. Des militaires américains sécurisent l’arsenal militaire, notamment chimique, mais les armes légères sont disséminées dans toute la zone subsaharienne. Et la sécurité de la population n’est pas assurée comme en témoigne le journaliste Nizar Sarieldin, basé à Benghazi: des groupes armés djihadistes sont dans la ville et terrorisent une population qui a spontanément manifesté contre l’assassinat de Christopher Stevens, l’ambassadeur américain…

Après l’euphorie qui a accompagné les Révolutions arabes, l’attentisme prévaut en ces temps de transition où rien n’est joué, ni le pire – l’instauration d’une théocratie, en particulier en Égypte – ni le meilleur – la construction d’une démocratie véritable et d’un État de droit.  Espérons que l’expérience de la liberté et de la démocratie que les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens vivent depuis 18 mois restera pérenne. Aujourd’hui, les révolutions arabes sont au milieu du gué.

Rose Lallier

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