Journal d’octobre 2011: Somalie, seul un règlement politique global peut mettre fin à une catastrophe humanitaire chronique

Des personnes réfugiées à Mogadiscio le 18 juillet 2011 (Mustafa Abdil/AFP/Getty Images)

Une grave crise alimentaire sévit actuellement dans la Corne Est de l’Afrique et menace la vie de plus de dix millions de personnes. En Somalie, l’un des pays les plus pauvres du monde avec ses 9,5 millions d’habitants, la situation est catastrophique et les Nations Unies ont déclaré en juillet 2011 l’état de famine dans plusieurs régions du pays, ce qui n’était pas arrivé depuis la grande famine de 1984 en Ethiopie.

Si les appels en faveur d’une mobilisation humanitaire internationale se font entendre aujourd’hui dans les médias, les spécialistes tentent depuis longtemps d’alerter l’opinion mondiale. En mai 2007, John Holmes, responsable de l’aide humanitaire des Nations Unies, déclarait que la crise en Somalie était la pire au monde.

A l’heure actuelle, l’aide est principalement acheminée dans la capitale, Mogadiscio, où des centaines de milliers de personnes sous-alimentées se sont récemment réfugiées, et dans les pays limitrophes, notamment en Ethiopie et au Kenya où des centaines de milliers de Somaliens ont fui la famine (Dadaab, au Kenya, est le plus grand camp de réfugiés du monde avec près de 400 000 Somalis). Les médias internationaux, les travailleurs humanitaires et les agences des Nations Unies (en particulier le Programme alimentaire mondial) n’ont plus accès au sud de la Somalie. Plusieurs millions de personnes restent hors d’atteinte de toute aide alimentaire, des personnes sur lesquelles nous n’avons aucune information …une malédiction dans le monde médiatique actuel.

Comment comprendre les causes d’une situation aussi insupportable ? Une mise en perspective historique est indispensable et pourrait permettre d’esquisser les voies d’une amélioration durable des conditions de vie de la population somalienne.

La dictature pour maintenir un État centralisé ou la guerre civile, quid d’une solution fédérale ?

En 1960, la Somalie, alors surnommée la perle blanche de l’Océan Indien, s’émancipa de ses colonisateurs italiens et britanniques (l’actuel Somaliland). Dès son indépendance, l’Etat somalien fut confronté aux chefs de clans régionaux qui désiraient conserver leur pouvoir. Le Général Siyaad Barré instaura une dictature en 1969 et dirigea le pays jusqu’à son renversement en 1991. Les chefs de clans s’opposèrent à toutes tentatives de former un gouvernement central et mirent en coupe réglée les territoires dont ils avaient le contrôle. L’enjeu était déjà le contrôle de la nourriture et du trafic d’armes. Le pays sombra dans la guerre civile et la population fut menacée de famine. En décembre 1992, les Etats-Unis décidèrent d’intervenir sous mandat de l’ONU. L’opération Restore Hope, première intervention menée au nom du droit international d’ingérence humanitaire, tourna au désastre. Les conséquences furent le refus américain d’intervenir au Rwanda pendant le génocide de 1994, et leur refus durable d’intervenir directement en Somalie. Le pays sombra de nouveau dans la guerre civile jusqu’en 2003, l’année d’une tentative de réconciliation nationale sur les bases d’un Etat fédéral. Cette tentative fédéraliste permit l’instauration d’une relative paix civile pendant trois ans.

Rigorisme islamiste contre “guerre contre le terrorisme”, une dynamique désastreuse

Si la population somalienne pratique un Islam soufiste tolérant, elle subit l’arrivée de combattants islamistes étrangers et l’influence d’un Islam rigoriste financé par l’Arabie Saoudite depuis une quinzaine d’année. Au début des années 2000, des chefs de clans ont mis en œuvre une “pacification” des régions qu’ils contrôlaient par l’instauration de la charia et d’une Union des tribunaux islamiques. La “croisade contre le terrorisme” décidée par le Président George Bush en réponse aux attentats du 11 septembre, plaça la Somalie aux premières lignes du “combat contre l’axe du mal”. Des drones américains bombardèrent des cibles islamistes dès le début des années 2000, avec de nombreux civils tués. Des combattants islamistes furent enlevés, transportés en Ethiopie et au Kenya et torturés par des agents de la CIA. Cette évolution accéléra encore le délitement de l’État somalien, le ralliement des chefs de clans aux mouvements islamistes, et la radicalisation islamiste d’une partie de la population.

En 2006, les affrontements reprirent entre le gouvernement somalien et l’Union des tribunaux islamiques. L’armée éthiopienne intervint directement, avec le soutien implicite des Etats-Unis, pour maintenir le gouvernement somalien au pouvoir. L’arrivée des Ethiopiens, l’ennemi chrétien multiséculaire, fut très mal ressentie et contribua à radicaliser une partie de la jeunesse, avec la constitution du mouvement islamiste al-Shabab.

Aujourd’hui, les troupes de la Mission de l’Union africaine en Somalie, dirigées par l’Ouganda, ont remplacé l’armée éthiopienne et soutiennent à bout de bras le gouvernement transitoire fédéral qui bénéficie du soutien de la communauté internationale et de l’aide des Nations Unies. Mais ce gouvernement somalien ne contrôle que quelques rues à Mogadiscio. Les chefs de clans ralliés au mouvement islamiste al-Shabab contrôlent la quasi-totalité du territoire.

Deux rapports d’Human Right Watch documentent que durant ces dernières années, les civils somaliens ont été soumis à des exactions très graves de la part de toutes les parties belligérantes. Les militaires de la mission africaine, les clans ralliés au gouvernement somalien, les milices islamistes, les chefs de clans se livrent aux meurtres, viols, pillages et rackets, à la corruption, au trafic d’armes et de nourritures (y compris l’aide alimentaire étrangère), cela dans une impunité totale. L’économie est à l’agonie, une sécheresse durable a ruiné les récoltes et décimé les cheptels, et les civils fuient d’une région à l’autre, au gré des combats et de la famine. La communauté internationale paraît ne privilègier que ses seuls intérêts, avec la militarisation du golfe d’Aden, passage stratégique pour le commerce mondial, désormais menacé par l’attaque de pirates somaliens.

Une aide d’urgence, accompagnée d’une résolution politique et d’une aide aux agriculteurs somaliens

Si l’aide d’urgence est aujoud’hui indispensable, c’est  une solution politique globale qui permettra d’améliorer le sort des populations. La communauté internationale et les grandes puissances, en refusant de négocier avec les chefs de guerre islamistes les plus modérés, empêchent l’arrêt de la terreur et la reconstruction d’un État somalien sur une base fédérale viable. L’absence de volonté internationale d’instaurer un tribunal international contribue au sentiment d’impunité des criminels de guerre qui agissent au sein de toutes les parties. L’aberration des politiques de l’Aide publique au développement agricole moins de 1% de l’aide donnée à la Somalie, alors que 80% des habitants dépendent de ce secteur pourrait être rapidement corrigée.

La crise humanitaire en Somalie est épouvantable et il existe des solutions à cette situation inacceptable. Les opinions publiques doivent se mobiliser pour que les gouvernements ne puissent plus se réfugier dans une indifférence mortifère.

Rose Lallier

*Pour aider la Somalie on peut faire un don à Action contre la faim, à Solidarités international et à bien d’autres associations. (cliquez sur les liens pour accéder aux sites d’Action contre la faim et Solidarités international)

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