Journal 10/09 : Un hommage aux Justes des Nations

Lors de la remise de la médaille des justes cette année, une amie d’école du ghetto de Lodz de notre fidèle Isabelle Choko, Ruth Eldar, vivant actuellement en Israël, mais venue spécialement en France pour cette cérémonie, à fait une émouvante déclaration que nous vous livrons ici.

“La remise de la Médaille des Justes des Nations à Pierre Nicolini est une cérémonie exceptionnelle. En effet Pierre Nicolini ne reçoit pas cette médaille pour avoir sauvé un enfant juif ou une famille juive entière des rafles nazies, bien que ce fut quelque chose de remarquable : n’est-il pas écrit dans le Talmud que celui qui sauve une seule âme sauve le monde entier? Aussi, que dire de Pierre Nicolini, originaire de Sarreguemines, qui a sauvé mille âmes, dont la mienne et les a même sauvées deux fois.

En effet, je suis née à Lodz : de 1939 à 1944, j’ai été enfermée dans le ghetto de Lodz, auquel les Allemands ont tout de suite donne le nom allemand de ghetto Litzmanstadt. Dans le ghetto, les maladies, la misère. j’y suis restée quatre ans. J’y étais avec mes parents, mon frère et toute la famille. Puis le ghetto a été liquidé en août 1944 et nous avons été envoyés à Auschwitz-Birkenau. mes parents et mon frère ont été gazés immédiatement et moi, je ne sais pourquoi, je suis restée en vie. J’avais 15 ans.

En automne 1944, j’ai été choisie pour faire partie d’un transport de 1000 jeunes filles envoyées à l’usine “Messap” (après la guerre, il a été établi que cette usine faisait partie du groupe Siemens) située à Halbstadt  dans les Sudètes en Tchécoslovaquie, qui fabriquait des bombes à retardement.

A notre arrivée, nous avons reçu chacune, un grabat et une couverture et nous avons été logées dans une des parties de l’usine. De grosses machines y étaient actionnées par un groupe d’une quinzaine de Français, auxquels il nous était absolument interdit d’adresser la parole ni d’avoir le moindre contact avec eux. Parmi ces Français, Pierre Nicolini, l’âme de ce groupe. Bien avant de nous avoir sauvé la vie, Pierre avait déjà montré son caractère exceptionnel. En effet, Sarreguemines avait été, avec toute l’Alsace Lorraine, annexée purement et simplement par l’Allemagne en 1940 et tous ses jeunes enrôlés de force dans l’armée allemande. Et bien, Pierre avait eu le courage de refuser de combattre dans l’armée allemande. En représailles, il avait été envoyé au “travail forcé” en Allemagne, et c’est dans la “Messapfrabrik”, dans les Sudètes que nos destins se sont croisés.

Notre travail était très dur. Les Français travaillaient aux machines en deux équipes de 12 heures chacune, l’équipe de jour et l’équipe de nuit, et nous, les 1000 jeunes filles, assemblions les bombes à la main. Nous aussi nous travaillions en deux équipes de 12 heures, et moi, j’ai toujours travaillé dans la même équipe que celle de Pierre. Chaque bombe était équipée d’une montre, c’était un travail minutieux et délicat. Quant à moi, j’avais été choisie pour un travail encore plus délicat qui consistait à inspecter toutes les heures les pièces des machines à l’aide d’un micromètre et d’une loupe.

Nous étions très affamées et un jour la surveillante a vu que Pierre avait déposé un morceau de pain sur sa machine, pour moi. Elle m’a donné une telle gifle que j’en suis tombée à terre; Furieuse, elle a décrété que nous étions toutes privées de nourriture pendant trois jours. D’habitude, notre repas principal se composait d’un morceau de pain et d’un liquide appelé soupe dans laquelle nageaient des épluchures de pommes de terre. Nos intestins étaient devenus des boyaux desséchés. Aussi, dès le premier jour d’absence totale de nourriture, nous nous sommes évanouies l’une après l’autre. Nous tombions et, de plus, nous devions traîner dehors, l’une après l’autre, nos camarades évanouies. C’est alors que Pierre a entraîné ses camarades dont Monsieur Bontemps — le plus âgé du groupe qui travaillait sur une machine près de mon amie Lilka — ainsi que Lucien, Georges et tous les Français ont fait grève. Ils ont arrêté les machines, osant dire aux Allemands qui les menaçaient de leurs révolvers :“ Nous ne reprendrons le travail que lorsque ces jeunes filles auront à manger”. Et ils ont tenu bon jusqu’à ce qu’on nous eût apporté un chaudron de notre soupe habituelle, nous sauvant ainsi la vie pour la première fois.

De plus, ce groupe français, les mécaniciens de notre usine, ont eu le courage, tous les dimanches, de jouer des sérénades sous nos fenêtres. En effets, les dimanches, nous ne travaillions pas, mais nous étions enfermées dans l’usine ; alors nous nous précipitions aux fenêtres, nous penchant à travers les barreaux : comment des hommes nous regardaient, nous qui avions toutes la tête rasée, étions vêtues de guenilles horribles? Nous étions heureuses d’être considérées comme des êtres humains, des femmes, alors que pour les Allemands, nous n’étions rien, moins que rien. Pierre jouait du violon, Lucien de l’accordéon et Georges chantait. Ces Français nous ont permis de tenir, de ne pas totalement désespérer.

Plus tard, au début du mois de mai 1945, juste avant la fin de la guerre, les Russes se sont approchés de Halbstadt et lorsqu’ils se sont trouvés tout près de l’usine, les Allemands ont pris peur et se sont enfuis. Mais auparavant, ils nous avaient enfermées, toutes les mille jeunes filles, dans l’usine qu’ils avaient fermée à clé et mis une bombe pour faire sauter l’usine.Au moment de s’enfuir, un nazi — c’était un homme bon — a montré à Pierre où était placée la bombe. Pierre a couru, a désamorcé la mèche déjà enflammée et nous a ainsi sauvées, une deuxième fois d’une mort certaine. Ensuite Pierre et ses compagnons ont forcé le lourd portail et nous sommes sorties, heureuses, criant, riant, chantant pleurant, ne pouvant croire que nous étions libres. Oui, libres! Les Français ont quitté Halbstadt bien avant nous. Il ont été rapatriés le 10 mai 1945. Lorsque leur train est entré en gare d’Halbstadt, ils ont écrit en grand sur tous les wagons : “Vive la France” et “Vive de Gaulle”, et nous avons cueilli toutes des fleurs des champs qui entouraient l’usine et en avons rempli leurs wagons. Quand le train a démarré, nous avons toutes agité nos foulards. Oui, ces Français nous aimaient. Si jamais, Lucien, toi qui voulait unir nos deux destinées, je ne te retrouve pas, sache que cette cérémonie t’est aussi destinée avec la reconnaissance de notre groupe pour tous les Français de Halbstadt.”

–Ruth Eldar

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